Le migrant pakistanais Zeeshan Ali a été pris au piège lors de sa tentative d’émigrer illégalement vers l’Europe. Pendant le voyage, il a été pris en otage par des passeurs et torturé pour de l’argent. Après avoir survécu à cette épreuve et être rentré chez lui grâce à la rançon payée par sa famille, Ali apprécie peu à peu ce qu'il a dans son pays.
Une année peut tout changer. Ce cliché est parfait
pour décrire Zeeshan Ali, dont la vie a été complètement bouleversée l’an
dernier. Au début de 2017, Ali rêvait de commencer une nouvelle vie en Europe.
A la fin de l’année, le jeune homme se contente de vendre des fruits sur un
marché de sa ville natale dans le centre du Pakistan- et l’Europe semble bien
lointaine.
Une histoire que
seuls de rares survivants peuvent raconter
Zeeshan Ali, 21 ans, est originaire de Jalalpur
Jattan, une ville située dans le district de Gujrat, à près de 190 kilomètres
de la capitale pakistanaise Islamabad. Frustré par le manque d'opportunités et souhaitant
donner plus de sens à sa vie, il entreprend son voyage en Europe en juillet
avec l'aide d'un passeur local.
Ali a déclaré à InfoMigrants qu'un ‘agent’ local nommé
Imran Mirza lui avait promis un voyage sûr vers l’Europe ainsi qu’un emploi, avec trois repas par jour et un salaire décent.
“Il m’a dit que je
devrais travailler 8 heures par jours six jours par semaine, et que je
recevrais 40 000 roupies (environ 320
Euros) par mois”, explique Ali.
L'offre s'avère irrésistible pour cette famille de quatre personnes dans laquelle Zeeshan, en
tant que fils aîné, devait prendre la responsabilité de fournir le pain et le
beurre de la famille. Son père Ghulam Rasool réussit à rassembler environ 70
000 roupies (soit environ 550 euros)
et il envoie son fils à l’étranger.
Mais la réalité refait relativement
vite irruption dans
la suite du rêve du jeune homme. Lors de leur arrivée en Turquie, Ali
est pris en otage avec beaucoup d’autres par des passeurs. Il ne sait
pas dans
quelle partie du pays cela a eu lieu mais il se rappelle de ces moments
atroces
qu’il a racontés à InfoMigrants :
"J’étais enfermé dans une pièce dans laquelle
vivaient déjà plus de 200 autres migrants syriens, irakiens et afghans. Ils
nous ont donné le strict minimum à boire et à manger et nous ont torturés pour pouvoir
demander de l’argent à nos familles restées au pays. "
Ali a très vite compris que le job qu’on lui avait
offert n’avait jamais existé. C’était un piège pour attirer des jeunes vers des
rêves irréalistes afin qu'ils paient le prix fort.
Une quinzaine de
jours après cette épreuve, au début du mois d'août, les passeurs envoient au
père d'Ali une photo de lui sur laquelle il a un énorme clou planté dans le
pied. Pour sauver son unique fils, Ghulam Rasool réunit 300 000 roupies
(environ 2500 euros) en un jour, et paie les passeurs pour qu’ils le libèrent.
L’appel d’un père
"Les habitants du district de Gurjat sont illettrés
et donc crédules", explique le père d’Ali, Ghulam Rasool. Il a confié à
InfoMigrants que les passeurs, connus localement, sont actifs dans
tous les quartiers du district.
“Ils piègent les jeunes en leur parlant de la vie dans
les pays occidentaux. Ensuite ces jeunes font du chantage affectif à leurs
parents afin qu’ils les envoient à l’étranger“, ajoute-t-il.
Ghulam Rassol a mis en garde les jeunes hommes et leurs familles contre
la traite des êtres humains et contre les voies illégales pour atteindre
l'Europe.
Cela lui a coûté les économies de toute une vie pour pouvoir envoyer son
fils en Europe puis pour lui sauver la vie. Il dit toutefois n'avoir aucun regret.
"Peu de gens sont capables de survivre à la situation qu'a connue mon fils", a -t-il dit à InfoMigrants.
‘La mafia des
agents'- puissante et influente
Dans un entretien avec InfoMigrants sur les réseaux de
passeurs, Shahid S., un journaliste local, a déclaré que "la mafia des
agents opère à différents niveaux". Il a expliqué que cela commençait tout
en bas avec la population locale, beaucoup sont des voisins, des commerçants
etc.
De telles personnes, a-t-il dit, sont responsables de
la diffusion de l'information et jouent le rôle d'intermédiaires. Il a ajouté
qu’elles étaient présentes dans de nombreuses villes du centre du Pendjab.
Shahid S. a souligné que "ces gens ont le soutien
de leurs supérieurs qui ont tous beaucoup de relations et qui sont solides
financièrement. Malheureusement, ils corrompent n'importe qui et presque
personne n'est jamais appréhendé."
Les migrants
pakistanais n’ont pratiquement pas le choix
La migration
clandestine du Pakistan vers l'Europe a augmenté au cours des dernières
décennies. La tendance a pris de l'ampleur en 2015, quand des dizaines de
migrants économiques de plusieurs districts du centre du Pendjab sont partis
pour l'Europe, afin de profiter de la situation dans laquelle se trouvaient des
centaines de milliers de migrants venus de Syrie, d'Irak et d'Afghanistan.
Au total, plus de
1,23 million de demandes d'asile ont été déposées en Europe en 2015. L'année
dernière, le nombre de demandeurs d'asile a légèrement diminué, passant à
environ 1,1 million. En 2017 toutefois, seules 142 913 personnes sont arrivées en
Europe par voie maritime jusqu’ à la fin du mois d'octobre, d'après les chiffres
de l'Organisation internationale pour les migrations des Nations unies (OIM).
Selon le Migration
Policy Institute, le taux moyen d'acceptation de l'asile dans l'UE/AELE pour
les ressortissants de tous les pays s'élevait à 60,8 % en 2016. Au total, 699 020
décisions positives ont été prises l'an dernier. Toutefois, le taux d’acceptation
pour les migrants du Pakistan n'était que de 17,4 % - contre 99 % pour
l'ensemble des demandes syriennes acceptées.
Au total, 5 705
décisions positives ont été prises sur des demandes présentées par des migrants
pakistanais dans toute l'Europe, pour des raisons telles que la protection des
réfugiés, la protection subsidiaire et la protection humanitaire.
Les chances pour les
Pakistanais d'obtenir l'asile sont plutôt minces
L'ambassadeur
d'Allemagne au Pakistan, Martin Kobler, a souligné qu’il fallait signaler aux
Pakistanais qu'ils ne se verraient probablement pas accorder l'asile en Europe.
Il a déclaré à InfoMigrants qu'en Allemagne, près de 8 000 Pakistanais dont la
demande avait été rejetée attendaient actuellement d'être expulsés.
Il a ajouté
que "sur les 14.000 demandes d'asile en cours émanant de ressortissants
pakistanais, seuls 30 cas ont été approuvés à ce jour en Allemagne".
Pour des gens comme
Ali, l'ambassadeur allemand a un message clair :"Si vous disposez de 5 000
euros, ne les dépensez pas pour des passeurs. Dépensez-les pour trouver un
avenir dans votre propre pays."
‘J’en ai tiré une
leçon’
Entre temps, Ali
Zeeshan affirme être content d’aider son père dans leur entreprise familiale.
Ils vendent des fruits sur un étal de rue au marché principal de Jalalpur
Jattan. S'adressant à des jeunes gens comme lui, il explique :"Si vous
n'avez qu'un seul morceau de pain à la maison, partagez-le entre tous, mais
n'essayez pas de vous rendre en Europe par des moyens illégaux".
La vie actuelle d'Ali
peut sembler être un difficile compromis pour un jeune homme avec de grands
rêves, mais au moins il est en vie pour raconter son histoire - contrairement à
d'autres.
Source: infomigrants.net

