Businessman prospère, doyen des sénateurs camerounais, acteur majeur
de la réunification dans les
années 1960, Victor Mukete est, à bientôt 100 ans, l’un des gardiens de la mémoire du pays. Rencontre.
années 1960, Victor Mukete est, à bientôt 100 ans, l’un des gardiens de la mémoire du pays. Rencontre.
On
aurait pu rencontrer Nfon Victor E. Mukete à Kumba, dans le Sud-Ouest
anglophone, où il possède un palais aux armoiries de sa famille.
Peut-être aussi dans les plantations de la Mukete Estates Ltd, créée par
son père en 1910 et dont il reste, à presque 100 ans (il les fêtera en
novembre), le PDG. Et pourquoi pas au Sénat, dont il est le doyen d’âge,
à la Haute Cour de justice de la République, au Conseil économique et
social ou à la Chambre de commerce ?
L’agriculteur aristocrate
siège ou est membre de chacune de ces instances. Mais, bon pied bon œil,
l’esprit vif, dédaignant le Sonotone par coquetterie, c’est au siège de
l’opérateur public de téléphonie Camtel que le président du conseil
d’administration reçoit.
Dix décennies d’histoire du pays sur les
épaules, acteur majeur de la réunification entre les francophones et
une partie des anglophones sous administration britannique, en 1961,
Mukete suit aujourd’hui de près la spirale de violences qui s’est
abattue sur les provinces anglophones du Cameroun. Il la condamne aussi.
Tout cela, explique-t-il, aurait pu être évité « si l’on s’était
abstenu d’emprisonner des leaders modérés qui n’avaient en définitive
que des revendications sociales. Si l’on s’était abstenu aussi de brider
la parole des protagonistes des deux camps, celui des modérés comme
celui des sécessionnistes ».
Solutions
Nfon Victor E.
Mukete n’est pas parvenu là où il est sans avoir appris l’art de la
nuance et de la subtilité. Installé dans son bureau de Yaoundé, il dit
être reconnaissant au président Paul Biya de l’avoir nommé sénateur (il
est membre du RDPC, au pouvoir), mais regrette que « la marginalisation
des anglophones [soit] extrême ». « Aucun des différents Premiers
ministres anglophones qu’a connus le pays ne s’est jamais montré
suffisamment honnête ou courageux pour tirer la sonnette d’alarme et
tenter de limiter les frustrations », ajoute-t-il.
Il poursuit : «
À peine 10 anglophones sur les 60 membres du gouvernement… Nul ne peut
prétendre être à l’aise avec ça ! » Selon lui, on aurait pu trouver des
solutions avant que les choses ne dérapent. Il cite en exemple la
fameuse Commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du
multiculturalisme, présentée par les autorités comme la panacée à la
crise, mais arrivée peut-être un peu tard et assimilée par ses
détracteurs à un cautère sur une jambe de bois.
Il assure en
avoir eu l’idée, quelques années plus tôt, et aurait aimé la soumettre
au président Biya. Certains, parmi ceux à qui il en avait parlé,
s’étaient dépêchés de commettre un rapport l’accusant de vouloir
provoquer des divisions dans le pays. Cela lui avait valu d’être
interrogé par le délégué général à la Sûreté nationale. Il avait
également été empêché d’en débattre avec les chefs traditionnels des
régions anglophones. Annoncée finalement à l’un des moments les plus
délicats de la crise, fin 2017, l’idée de cette commission semble avoir
perdu toute pertinence.
Biya inaccessible
Biya inaccessible
Épousant les vues
des anglophones les plus modérés, Mukete prône désormais l’instauration
d’un fédéralisme à dix États « dès que l’on sera en mesure de le
financer », ajoute-t-il pragmatique. « Il ne peut y avoir aucune
ambiguïté : l’extrême centralisation actuelle est une erreur. » Ce
serait, à l’en croire, une façon de donner aux uns et aux autres
l’occasion de se prendre en charge, aux populations oubliées de
l’Extrême-Nord autant qu’à celles du Sud-Ouest et du Nord-Ouest. « Je
suis persuadé, assure-t-il, que le président acceptera cette idée. »
Mukete affirme avoir ouï dire que le chef de l’État le considérait
comme « un sage capable d’indiquer les chemins de sortie de crise ».
Mais Paul Biya n’a jamais émis le souhait de l’entendre sur ce sujet
alors même qu’en tant que paramount chief (chef suprême) des Bafaw, un
groupe ethnique du Sud-Ouest, il jouit d’une vraie légitimité dans les
régions anglophones.
De tout cela, Mukete fait mine de ne pas
prendre ombrage. N’a-t-il pas songé à écrire au président, lui qui
répète qu’il lui doit « [sa] part de vérité » avant la fin de son mandat
de sénateur, prévue en 2018 ? « Moi, lui écrire ? Mais qui me dit que
cette lettre lui parviendrait ? Ahidjo était plus accessible. À chacun
sa méthode. »
Président du conseil d’administration de la
Cameroon Development Corporation (CDC, deuxième plus gros employeur du
pays avec 22 000 salariés, véritable État dans l’État) entre 1960 et
1982, Mukete pouvait à l’époque rencontrer le premier président
camerounais en passant un simple coup de fil à l’un de ses conseillers.
Loi du talion
Mais il en convient : il n’est pas facile de parler fédéralisme alors
que la crise a été ravivée ces derniers mois par des assassinats
attribués aux sécessionnistes de l’État autoproclamé d’Ambazonie, que
l’État répond par la loi du talion et que les réfugiés affluent par
dizaines de milliers au Nigeria. Toutes ces tensions lui font-elles
regretter de s’être prononcé contre l’intégration au Nigeria dans les
années 1960 ? Certainement pas, tranche-t-il. Si c’était à refaire, il
recommencerait.
Sa version de l’histoire de la réunification du
Cameroun, Chief Victor E. Mukete l’a goulûment donnée dans Mon odyssée,
un monumental ouvrage de 775 pages, paru en 2013. Pourtant, il le répète
à l’envi. Au sortir de la Première Guerre mondiale, la Grande-Bretagne
ne prend aucune disposition pour permettre la scolarisation des
Camerounais dans la partie du pays dont elle a la charge. Pour se
former, ces jeunes sont obligés de se rendre au Nigeria.
C’est
ainsi que Mukete intègre le prestigieux Government College Umuahia. Des
années plus tard, il explique que c’est son passage sur les bancs
d’Umuahia qui lui a permis de réussir au sein des universités de
Manchester et de Cambridge. Il se souvient y avoir croisé des pointures
comme Emmanuel Endeley, le premier médecin camerounais, Okoi Arikpo,
ex-ministre des Affaires étrangères du Nigeria, ou Jaja Wachuku, premier
président de la Chambre des représentants du Nigeria.
Il
explique aussi y avoir acquis la conviction que, pour espérer un avenir
meilleur, les parties septentrionale et méridionale alors rattachées au
Nigeria devaient rejoindre le Cameroun sous administration française. «
Pour tous les Camerounais éduqués de mon époque, le désir de
réunification était un sentiment très puissant. »
La
réunification sera donc son combat. D’abord en tant qu’étudiant en
Grande-Bretagne, puis en sa qualité de secrétaire général du Kamerun
United National Congress (KUNC) après son retour au Cameroun, en 1952. «
Il a fallu lutter pied à pied et convaincre sur le terrain. » Botaniste
de formation, il jure qu’il mena campagne sans ambition politique
particulière et qu’il se retrouva propulsé, bien malgré lui, candidat
aux élections législatives nigérianes.
Élu sur une liste de six
candidats tous proréunification, celui qui rêvait de travailler dans
l’agriculture se retrouva membre de la Chambre fédérale des
représentants et ministre d’un gouvernement fédéral nigérian. Une
position inconfortable – mais pleinement assumée – pour celui qui
militait contre l’intégration au Nigeria.
Unique survivant
Victor Mukete rappelle volontiers ce jour où il vota contre
l’intégration du Cameroun britannique au Nigeria et celui où il quitta
le gouvernement fédéral. C’était en 1959, peu de temps avant
l’indépendance du Nigeria. De ce gouvernement-là, il est aujourd’hui
l’unique survivant. Sourire en coin, il se souvient de ces membres du
gouvernement nigérians qui ont fait des pieds et des mains pour
récupérer sa villa de Lagos.
La demeure était particulièrement
belle, mais Mukete l’a quittée sans regrets. Lui, le prince plutôt
nanti, veut retourner au Cameroun, et il peut se permettre le luxe de
tourner le dos à la politique : en 1922, l’entreprise agro-industrielle
créée par son père produisait déjà à elle seule quelque sept tonnes de
cacao. En 1944, ledit géniteur s’était même vu décerner une attestation
par le roi George VI pour la qualité de son travail.
De retour à
Kumba, celui qui avait fréquenté l’aristocratie britannique en compagnie
de son épouse, Hannah, accepte la présidence du conseil
d’administration de la CDC – quelque 200 expatriés se retrouvent sous
ses ordres. La suite est connue : quelques années plus tard, il a fait
de l’entreprise familiale, la Mukete Estates Ltd, l’un des poids lourds
de l’agro-industrie au Cameroun.
Aujourd’hui, c’est un
milliardaire dont la fortune est difficile à évaluer (lui-même préfère
éluder la question avec un rire espiègle). S’est-il laissé happer par
les affaires, oubliant de s’assurer que cette réunification pour
laquelle il s’est battu apportait autant aux anglophones qu’aux
francophones ?
Il comprend ceux qui pourraient « [le] blâmer de
n’avoir pas assuré le service après-vente » et promet de continuer à se
battre pour l’unité du pays. « J’ai toujours fait de mon mieux,
conclut-il, même si je n’ai pas toujours été compris. »
John Ngu Foncha et les « Biafrais »
John Ngu Foncha et les « Biafrais »
En ces temps troublés, certains grands noms reviennent sans doute à
l’esprit des anglophones. Parmi eux, celui de John Ngu Foncha,
vice-président de la République fédérale jusqu’en 1970. Architecte de la
réunification au même titre que Salomon Tandeng Muna, il quitte son
poste de premier vice-président du RDPC (au pouvoir) en juin 1990.
Dans sa lettre de démission, un passage que certains se plaisent
aujourd’hui à exhumer : « Les Camerounais anglophones que j’ai emmenés
dans l’union ont été ridiculisés et traité de “Biafrais” […], et les
dispositions constitutionnelles qui protègent cette minorité anglophone
ont été supprimées. Leur voix a été éteinte, et la loi des armes a
remplacé le dialogue avec les anglophones, que j’affectionne tant. »
Une brillante progéniture
Suivant l’exemple de leur père, les sept fils de Viktor Mukete ont tous
plutôt bien réussi. À 70 ans, Abel, l’aîné, a été député. Formé à Yale
(États-Unis), Godfrey est, à 66 ans, general manager de Mukete Estates
Ltd. Jacob, 64 ans, senior executive à la BAD, est passé par la London
School of Economics et par Cambridge (Royaume-Uni).
À 63 ans,
Colin possède Spectrum Media Group (propriétaire notamment de la chaîne
de télévision STV) et préside le conseil d’administration de MTN au
Cameroun.
Avocat, Ekale, 61 ans, s’est reconverti dans les
affaires et dirige une société d’exploitation forestière (Forest
Industries Cameroon) basée à Kumba, tout en présidant la section du
Rassemblement démocratique du peuple camerounais (au pouvoir) dans le
département de la Meme. Pilote de formation, John, 56 ans, est à la tête
de la compagnie Amtrade.
Enfin, à 53 ans, Ekoko est le directeur général de Spectrum, la société créée par son frère Colin.
Par Clarisse Juompan-Yakam

