La superstar américaine réutilise pour sa promo une image du film
sénégalais « Touki Bouki » sans
citer sa source, ni faire de geste à
l'égard de l'ayant-droit. Mais si ses emprunts au patrimoine culturel
africain sont nombreux, l'artiste reste relativement indifférente aux
scènes du continent.
Il faut avouer que la photo est belle. Beyoncé et Jay-Z enfourchant une grosse moto,
un crâne de zébu posé sur le guidon. Ils regardent vers l’horizon,
conquérants. C’est cette image, lâchée sur les réseaux sociaux le 12
mars, qui a été choisie pour annoncer la prochaine tournée mondiale du
couple. Sauf que, diffusée sans plus d’explications, elle n’a pas tardé à
être rapprochée d’une séquence d’un film de 1973, Touki Bouki, du cinéaste sénégalais Djibril Diop Mambéty. Un chef-d’oeuvre a priori
assez loin de l’univers des milliardaires du hip-hop, puisqu’il s’agit
de l’histoire de deux jeunes Dakarois sans le sou, un berger et une
étudiante, qui tentent de fuir leur pays.
Schizophrénie
On pourrait se féliciter de cet « hommage » à un classique du cinéma
sénégalais, et se dire que, la notoriété des superstars aidant, il
aidera la pépite à rencontrer un nouveau public. Mais l’emprunt, non
assumé, pose d’autres questions. D’abord parce que l’ayant droit du
réalisateur, son fils Teemour Diop Mambéty, n’a jamais été consulté
avant cette reprise, comme il le confiait à la journaliste Elisabeth
Franck-Dumas (Libération du 12 mars 2018).
Ce qui, à tout le moins, manque un peu d’élégance. Ensuite parce
qu’ironiquement, la tournée mondiale qu’annonce le visuel ne passera pas
par le continent africain. Comme on pouvait s’y attendre.
Des deux méga-stars, Beyoncé est celle dont la schizophrénie à
l’égard de l’Afrique semble la plus aiguë. D’un côté l’artiste et
entrepreneure américaine cite constamment la culture africaine et
emploie nombre d’artistes du continent. En 2011 déjà, elle s’inspirait
du Pantsula, une danse des townships d’Afrique du Sud, entourée de
danseurs mozambicains. En 2013, elle citait la romancière nigériane Chimamanda Ngozi Adichie dans le titre Flawless.
L’album Lemonade, en 2016, marquait un tournant :
costumes inspirés des tenues Yoruba, maquillages signés du Nigérian
(installé à New-York) Laolu Senbajo, coiffe évoquant la reine égyptienne
Néfertiti… Le point culminant de cette fièvre africaine était peut-être
son passage à la cérémonie des Grammy Awards, l’année dernière, durant
lequel elle apparut avec une coiffe et des vêtements dorés rappelant
Oshun, déesse Yoruba de la fertilité.
En 2017 également, pour fêter sa grossesse, elle organisait une
gigantesque « party », mêlant turbans, cafetans et même tatouages au
henné sur son ventre arrondi, tandis que Jay-Z se coiffait d’un kufi,
bonnet banal… en Afrique de l’Ouest.
Passion cosmétique
Mais cette passion reste cosmétique. Car la superstar, rappelons-le,
n’est venue se produire que très rarement en Afrique. Notamment lors
d’un « petit » concert regroupant 5000 fans à Addis-Abeba… c’était il y a
déjà onze ans, en 2007. Et d’un autre événement, un an avant, à Lagos,
resté controversé : Goodluck Jonathan, alors gouverneur du Bayelsa,
ayant été suspecté d’avoir détourné 1 million de dollars sur des fonds
destinés originellement à la réduction de la pauvreté pour payer la star
et son compagnon. Pire, comme le révélait un de nos articles de juillet
2016, elle réclamait une somme décourageante, 4 millions de dollars (soit 3,6 millions d’euros), à la Société des divertissements d’Abidjan (Sage), qui souhaitait l’inviter à l’occasion d’un spectacle privé.
Il y a des difficultés (réelles) à monter une tournée sur le
continent. De nombreux musiciens internationaux évoquent les problèmes
de transports, d’insécurité, d’infrastructures inadéquates sur place.
Cela n’a pas empêché les géants américains de s’y produire souvent à une
autre époque : James Brown (avec son incroyable concert à Kinshasa en 1974) et Michael Jackson (concerts en Afrique du Sud, au Sénégal, en Érythrée, en Tunisie…) pour ne citer qu’eux.
D’autres stars acceptent de faire des gestes financiers par
conviction, c’est la cas du rappeur français Soprano, tête d’affiche du
prochain Femua, à Abidjan, qui a renoncé à être payé pour ses
prestations scéniques, en soutien au festival. Si « l’humble » Soprano
peut se passer d’un cachet, pourquoi la milliardaire qui revendique
régulièrement son africanité ne pourrait-elle pas faire un geste ?

