S’il est un continent que les néophytes ont du mal à déchiffrer,
c’est bien l’Afrique. Et il est facile de
comprendre pourquoi.
En 2000, il était « sans espoir » (une de The Economist),
sombrant dans le chaos en Sierra Leone, laminé par la famine en
Éthiopie, ensanglanté par le terrorisme en Algérie. Une décennie plus
tard, il était devenu, magie du verbe afro-optimiste, émergent (toujours
en une de The Economist), et les « lions africains » (plus de 7 % de croissance annuelle) devaient prendre le chemin des « tigres » asiatiques.
Et voilà qu’en 2016 le doute s’installait à nouveau lorsque
la croissance continentale repassait sous la barre des 2 %, sous l’effet
de la menace terroriste (notamment au Sahel), de la baisse du cours des
matières premières et de l’absence de gouvernance d’un certain nombre
d’États comme l’Afrique du Sud, engluée dans une succession de scandales
politico-économiques. Dans ces conditions, que penser du continent ?
L’émergence d’une classe moyenne à relativiser
L’Afrique semble bien être le continent le plus risqué du
monde. Une quinzaine de pays sont « déconseillés » par le Quai d’Orsay.
Et nombre de sociétés occidentales refusent d’envoyer leurs employés au
Nigeria, au Soudan, voire au Tchad. Sur les 50 pays les plus mal classés
par le « Doing Business » 2017,
34 sont en Afrique. La belle histoire de l’émergence des classes
moyennes, nouveau moteur de la consommation, est elle aussi à
relativiser. Leurs 300 millions de membres seraient trois à quatre fois moins nombreux
si l’on prenait des critères plus réalistes. Avec 2 ou 3 dollars par
jour pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille, fait-on
vraiment partie de la classe moyenne ?
C’est en mettant les mains dans la boue que l’on trouve l’or et le diamant
Pour beaucoup d’investisseurs, l’Afrique reste un
casse-tête : trop de pays, trop de langues, trop d’ethnies différentes.
Trop de problèmes politiques. Bref, trop risquée ! D’où l’arrêt des
opérations africaines du mégafonds KKR, la volonté de la banque Standard
Chartered (présente sur le continent depuis 1925) de réduire la
voilure, ou la révision drastique des plans continentaux des sociétés
pharmaceutiques Sanofi ou GSK.
Mais c’est justement parce que le continent demeure risqué
qu’investisseurs et entrepreneurs avertis y réalisent de bonnes
affaires. Comme le disent les Anglo-Saxons, « no pain, no gain » (« on
n’a rien sans rien »). Ou comme l’énonce un proverbe africain : « C’est
en mettant les mains dans la boue que l’on trouve l’or et le diamant. »
Orange y réalise par exemple plus de 5 milliards d’euros de chiffre
d’affaires avec un taux de marge supérieur à celui affiché en Europe.
Quels que soient leur secteur (Dangote dans le ciment, Orange dans la
téléphonie) et leur zone géographique (Ethiopian Airlines dans la Corne
de l’Afrique ou Saham au Maroc), ces groupes ont précisément bénéficié
d’un environnement difficile qui a amoindri la concurrence, leur
permettant d’imposer leur marque, de peser sur les prix et de réaliser
des marges avantageuses.
Le couple risque-rendement
Le secret de la réussite sur le continent réside
essentiellement dans la pleine maîtrise du couple risque-rendement, à
travers le respect des « règles d’airain de l’investisseur » :
1. « Ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. »
Mettre en œuvre une stratégie multi-pays, à l’image de Wendel, qui a
investi chez le marocain Saham (une vingtaine de pays africains) et le
nigérian IHS (tours télécoms dans cinq pays africains). Ou du minotier
américain Seaboard, qui, en achetant les moulins de Mimran, vient
d’ajouter le Sénégal et la Côte d’Ivoire à son portefeuille d’une
trentaine de filiales africaines.
2. « Le business, c’est de l’amour. » Les investisseurs
doivent se faire accepter localement, afin d’obtenir ce que les
Anglo-Saxons nomment une « social licence to operate ». Le groupe
Eranove, qui gère notamment les services publics d’eau et d’électricité
en Côte d’Ivoire, expliquait ainsi avoir traversé les années de crise
politique aiguë sans trop de dommages matériels, sa politique sociale et
sa vaste base de salariés locaux ayant protégé ses actifs (agences,
véhicules, équipements de production) de la vindicte populaire. Un thème
particulièrement important pour les investisseurs des secteurs minier
et pétrolier ou des infrastructures.
3. « Adopter une discipline de fer. » Dans un milieu souvent
déstructuré (qualité et probité de l’Administration, etc.), les
sociétés doivent mettre en place des systèmes d’information et de
reporting solides, des procédures KYC (know your customer) robustes et
maîtriser les flux financiers et les partenaires pour éviter les risques
de corruption. Sifca, l’une des entreprises leaders de Côte d’Ivoire,
qui gère des paiements pour des dizaines de milliers d’agriculteurs
ivoiriens, ghanéens et nigérians, a su mettre en place ces processus
rigoureux.
La perception du risque, plus élevée que le risque réel
4. « Prendre une double assurance-vie », en faisant assurer
ou financer ses nouveaux projets par des institutions de développement
(Banque mondiale, Banque africaine de développement, bailleurs
bilatéraux, etc.) pour pallier le risque politique, et en choisissant
des partenaires locaux (publics ou privés) pour gérer les subtilités
propres au pays. Olam a ainsi fait entrer AFC (Africa Finance
Corporation) au capital de la zone économique spéciale de Nkok, qu’il
détient en joint-venture avec l’État du Gabon.
5. « J’y suis, j’y reste » : investir sur le long terme et
ne pas être dans une logique opportuniste de retour immédiat : c’est ce
qu’a compris le fonds d’infrastructure Meridiam, très actif en Afrique
depuis cinq ans sur des opérations de taille intermédiaire et avec un
horizon d’investissement supérieur à dix ans.
Pour les investisseurs avertis, et comme le montrent nombre
de sociétés florissantes, la perception du risque africain semble
beaucoup plus élevée que le risque réel. Comme le dit le proverbe
luluwa : « le mauvais danseur attribue ses maladresses au joueur de
tam-tam »…
Source: Jeune Afrique

