« Je suis prêt à affronter Moïse Katumbi en
match amical »,
déclare l’opposant congolais Félix Tshisekedi sur RFI.
Cinq jours après le congrès qui l’a désigné président de l’UDPS et
candidat de ce grand parti à la présidentielle de la fin de cette année,
le fils d’Etienne Tshisekedi, qui est en ligne de Kinshasa, se confie
au micro de Christophe Boisbouvier.
RFI : Pas facile de succéder à une figure comme votre père. Êtes-vous prêt à en assumer toutes les responsabilités ?
Félix Tshisekedi : Absolument. Je suis né dans le moule. Donc
j’étais préparé à tout cela et je m’y attendais. Et c’est un défi que
j’aimerais bien relever.
Mais c’est quand même un sacré défi. C’était une grande figure votre père ?
Oui, c’est énorme. Lui c’est une figure iconique. Donc je n’ai
absolument pas l’intention ni l’ambition de me mesurer à ce qu’il a été,
mais mon rêve c’est de continuer son œuvre, et pas seul. Je veux
continuer avec tous ceux et toutes celles qui veulent se lancer dans
cette aventure. Nous avons forgé cette lutte depuis maintenant une
trentaine d’années, il y a à peu près deux générations aujourd’hui dans
l’UDPS. Et je représente cette deuxième génération qui arrive et je
crois que nous sommes suffisamment prêts à la fois pour relever le grand
défi de remettre le Congo debout, mais aussi notre parti.
Vendredi dernier 30 mars, vous avez été élu par les délégués de
l’UDPS avec un très beau score. Mais l’an dernier, quand vous avez
appelé à manifester, sans prendre part vous-même à une manifestation,
certains ont douté de votre engagement personnel ?
Non, il ne faut vraiment pas confondre un rendez-vous manqué avec un
désengagement. Je crois que du côté engagement, je n’ai plus rien à
prouver. Je me suis engagé sur beaucoup de fronts ici au Congo en
prenant d’énormes risques. Je crois que je suis un des seuls hommes
politiques à avoir pris ce genre de risques. Je n’ai vraiment pas à
prouver quoi que ce soit. Lorsque je marche au côté de mon peuple, ce
n’est pas pour prouver une quelconque bravoure ou montrer une témérité
quelconque. C’est simplement pour montrer à mon peuple que je suis à ses
côtés, que je crois en ce que nous avons lancé. Puis je pense aussi
qu’il n’y a pas de personnes indispensables dans une lutte. Vous voyez
aujourd’hui Etienne Tshisekedi n’est plus là. Mais il nous a formés et
nous sommes des millions d’Etienne Tshisekedi à suivre ce combat de la
même manière qu’il le faisait. Donc je ne pense pas qu’il y ait de
personnes indispensables, de personnes providentielles. Je crois que
dans un combat, c’est tout un peuple qui s’engage, la jeunesse reste
debout et déterminée à atteindre l’objectif.
Bruno Tshibala a été très longtemps un compagnon de votre père.
Aujourd’hui, il est Premier ministre et revendique l’étiquette UDPS. Ne
craigniez-vous pas que, vu sa position à la tête du gouvernement, il
obtienne satisfaction devant les autorités administratives et
judiciaires ?
J’aimerais rectifier quelque chose. Cela n’a pas été un compagnon, il
a été un accompagnateur. Les compagnons d’Etienne Tshisekedi sont
connus. Il y en a qui sont vivants. Posez-leur la question, ils vous
diront que Bruno Tshibala n’a jamais été leur compagnon. Il a toujours
été dans les tribunes comme moi, à l’époque il y a 30 ans d’ici. Ce
n’est qu’après petit à petit, avec le départ de certains cadres, etc.
qu’il a pu se forger une place, ça c’est une chose. La seconde, je n’ai
peur de rien parce que je sais que nous, nous sommes dans la vérité.
Nous avons gardé la ligne historique. Et cette vérité d’ailleurs est en
train de se voir. Jamais Etienne Tshisekedi n’aurait été dans un
gouvernement sous le patronage de Joseph Kabila, ce qui est le cas de
monsieur Tshibala. Cela veut dire très clairement, il a quitté notre
ligne de conduite, il n’a qu’à assumer ce nouvel engagement que je
respecte, c’est son problème. Maintenant, qu’il nous laisse continuer
notre route, il a abandonné le combat, c’est tout.
Mais vous ne craigniez pas d’être isolé, face à Bruno Tshibala ?
Isoler par quoi ? C’est plutôt lui qui est isolé. Nous avons
maintenant au-delà du Rassemblement, des discussions très avancées avec
l’UNC [Union pour la nation congolaise] de Vital Kamerhe et le MLC de
Jean-Pierre Bemba [Mouvement de libération du Congo] représenté par
madame Eve Bazaiba. Donc il n’y a vraiment rien à craindre. L’isolement,
c’est plutôt lui qui a été dans le vagabondage politique. Il doit en
tirer des conséquences. Ce n’est pas nous. C’est de la dynamique qui est
en train de prendre forme et demain, nous allons additionner nos sièges
après avoir additionné nos forces. Nous, ce qui nous importe
aujourd’hui, c’est d’aller à des élections qui vont nous amener une
alternance. Notre objectif principal de notre combat, c’est l’émergence
d’une nouvelle direction dans le pays, une direction qui va émaner de la
volonté de notre peuple et qui va enfin pouvoir s’occuper de ce peuple,
d’instaurer un état de droit, de mettre fin à cette instabilité, à
cette insécurité à l’Est, au Centre aujourd’hui et dans d’autres
régions, et de penser enfin au bien-être de ce peuple parce que nous
sommes dans un pays aux énormes potentialités. Nous pouvons faire des
merveilles et c’est ce que nous demandons à travers ces élections qui
vont arriver.
Donc le fait que le Comité national de suivi de l’Accord de la
Saint-Sylvestre (CNSA) et que son président, Joseph Olenghankoy,
soutienne votre tendance contre celle de Bruno Tshibala, cela vous est
complètement indifférent
oui, cela m’est égal. Mais enfin quelque part quand vous dites qu’ils
soutiennent, non. Je crois qu’ils reviennent à la vérité parce qu’il
fait aussi partie de ceux qui nous ont torpillés, de ceux qui ont aidé
ce pouvoir en se laissant débaucher. C’est dommage ce qu’ils ont fait
parce qu’ils nous ont fait perdre une année entière. Et tout cela pour
ça, j’allais dire, pour revenir aujourd’hui à la vérité. Moi, cela m’est
égal. Tant pis, tant mieux, c’est au peuple maintenant de juger. C‘est
lui le juge.
A la fin de votre congrès de l’UDPS, le 30 et 31 mars, vous avez
eu ce mot « Je vous conduirai à la victoire cette année s’il y a des
élections ». Cela veut dire que vous n’êtes pas sûr qu’il y ait
élections ?
En effet, je ne suis pas sûr parce que le processus électoral reste
opaque. Il y a cette histoire de machine à voter que nous ne voulons
absolument pas, que nous allons rejeter d’ailleurs avec la dernière
énergie. Il y a cette histoire de fichier dans lequel on retrouve des
enfants, même des bébés, figurez-vous. Il y a encore beaucoup de couacs
sur le parcours électoral, des couacs parsemés évidemment par le pouvoir
pour qu’on n’ait pas cette élection. Il est fort possible qu’on n’ait
pas d’élections ou à défaut même d’élections crédibles. Sur tout cela,
nous insistons parce que nous voulons absolument éviter la mésaventure
de 2011 où nous avions largement gagné. Nous ne voulons absolument pas
revivre cela, ce cauchemar des élections.
Le 26 janvier 2018, lors de sa dernière conférence de presse, le
président Joseph Kabila a refusé de déclarer publiquement qu’il ne
serait pas candidat à sa propre succession. Qu’est-ce que cela vous
inspire ?
Cela ne m’étonne pas parce que je suis de ceux qui ont toujours pensé
que monsieur Joseph Kabila ne veut réellement pas quitter le pouvoir.
En fait, c’est ça. Tout ce que vous voyez depuis 2016 où il devait
partir, où on aurait dû avoir des élections, c’est uniquement dû au fait
que monsieur Kabila n’est pas prêt, ne veut pas quitter le pouvoir.
Pourtant nous avons tout fait, nous avons donné des garanties. Et je
continue et je le répète encore : nous, notre pouvoir ne sera pas un
pouvoir qui privilégiera la chasse aux sorcières, c’est un pouvoir qui
va amener la paix, la justice. Et donc il n’y aura pas du tout de chasse
aux sorcières. On a tout donné comme garanties en disant qu’il n’a pas à
craindre que l’Etat que nous représenterons demain, quant à son
intégrité, mais apparemment il est motivé par d’autres ambitions
malheureusement.
Donc si demain, il quitte le pouvoir. Il ne sera pas poursuivi par la justice congolaise ?
Au nom de la stabilité de l’Etat, je crois qu’il faut fermer les yeux
sur certaines choses parce que les Congolais d’abord, le peuple
d’abord.
Depuis deux ans, Moïse Katumbi et vous-même, vous vous affichez
ensemble. Mais aujourd’hui, vous êtes tous deux candidats à la même
élection. C’est la rupture ?
Non, absolument pas. C’était prévisible. Nous sommes deux leaders.
C’est tout à fait normal, le moment venu nous allons voir ensemble ce
qui peut permettre d’avoir une candidature unique. Je pense même que si
ce n’est pas le cas, peu importe. A mon avis, il n’y a aucune chance
qu’un candidat qui représente Joseph Kabila puisse faire un score qui
pourrait gêner cet éparpillement de voix au sein de l’opposition.
Alors la présidentielle au Congo, ce n’est qu’un seul tour. Est-ce
que vous n’allez pas disperser vos voix face aux candidats de la
majorité ?
Je vous ai dit qu’il n’a aucune chance. La bataille se passera plutôt entre les leaders de l’opposition.
Ce sera un match Tshisekedi-Katumbi ?
Match amical alors dans ce cas-là, on va dire.
L’an dernier, vous vous disiez prêt à soutenir une candidature Katumbi. Pourquoi avez-vous changé d’avis ?
Je l’ai dit dans le sens où si c’était la volonté populaire. Je ne
l’ai jamais dit dans le sens où j’allais moi me désister, refuser par
exemple l’investiture de mon parti, ce qui est le cas aujourd’hui pour
se faire. Si nous réussissons à nous entendre sur une candidature
unique, pourquoi pas. Si nous ne nous entendons pas, pour moi il n’y a
pas le feu. Il y a moyen d’y aller en ordre dispersé pourvu que le
processus électoral soit crédible. Là, je sais que dans une situation
pareille, le candidat dauphin de Kabila n’aura aucune chance.
Moïse Katumbi est condamné dans une affaire immobilière et
poursuivi dans une affaire de nationalité. Que répondez-vous à ceux qui
disent que vous êtes contrarié par la popularité de votre camarade de
l’opposition, et que finalement vous seriez plutôt satisfait s’il était
obligé de rester en exil pour échapper à l’arrestation ?
Je suis né dans le bain démocratique. J’ai été éduqué à cela. La
démocratie, c’est mon mode de vie, la tolérance, l’acceptation de
l’autre. Jamais je ne peux considérer Moïse Katumbi comme me faisant de
l’ombrage. D’ailleurs, je me suis battu à la tête du Rassemblement lors
du dialogue de la Cenco [Conférence épiscopale nationale du Congo] pour
obtenir des mesures de décrispation, qui allaient aussi lui permettre de
revenir et d’aller en compétition comme nous tous. Donc en démocratie,
on ne peut pas faire de l’ombre à un adversaire. Il faut le laisser
compétir comme tout le monde. Je crois qu’il est victime d’une injustice
et j’ai toujours dénoncé ce qui arrive que ce soit ce procès bidon qui a
été fomenté contre lui ou cette affaire de nationalité. Je trouve que
c’est lamentable, que c’est honteux parce que tout le monde sait qu’au
sein de cette classe politique, les gens qui possèdent la double
nationalité, il y en a une pléthore. Donc je trouve que lui faire ce
procès-là est tout à fait injuste, mais reste dans l’ordre des choses de
la « Kabilie », c’est-à-dire essayer d’éteindre tous ceux qui peuvent
leur faire de l’ombre. Aujourd’hui, c’est le tour de Moïse, demain qui
c’est, ce sera peut-être pas le tour de Félix Tshisekedi.
RFI

