Entre médecine et politique, le cœur de cette grande famille
balance. Si la plupart de ses frères et
sœurs ont opté pour la blouse
blanche, Alexandre s'est imposé en tant que poids lourd de l'opposition
et compte participer aux législatives avec son parti, Héritage et
Modernité.
Un acronyme scandé par des dizaines de partisans. Des
danseurs et des musiciens au sein d’une foule de sympathisants et de
curieux. Gervais Nguema Ndong et Michel Menga M’Essone, respectivement
coordonnateur provincial et secrétaire général du parti Héritage et Modernité,
ont fait du bon travail. Alexandre Barro Chambrier – « ABC » – lève les
bras, serre des mains et sourit timidement. L’homme n’a jamais été
expansif. Mais début avril, dans les rues de Mékambo, alors qu’il
parcourt l’Ogooué-Ivindo, sur les terres du Premier ministre Emmanuel
Issoze Ngondet, il sent qu’il se passe quelque chose.
Peu lui importe que les grandes formations politiques, tant du côté
du pouvoir que de l’opposition, ne le considèrent pas encore comme une
menace. « On a vécu une vraie liesse populaire, s’enthousiasme ABC.
C’est le signe d’une volonté de changement dans une province qui n’a pas
été gâtée au niveau des investissements. » Quelques heures plus tard,
le 10 avril, il tient une conférence de presse afin d’officialiser la
participation de son parti aux législatives, dont la date définitive
doit encore être annoncée. S’il affirme ne pas savoir s’il se portera
candidat dans son fief du quatrième arrondissement de Libreville, il
sera de la bataille. « C’est une étape dans notre volonté d’aller
chercher l’alternance », justifie-t-il face aux partisans du boycott
gravitant toujours autour de Jean Ping.
Participation aux législatives
Pouvait-il en être autrement ? Depuis plusieurs mois, la figure de
proue de la famille Chambrier ne fait pas mystère de sa volonté d’aller
aux législatives. Ses frères et sœurs, avec qui il se réunit au moins
une fois par semaine, le savent : Alexandre est l’héritier politique de
leur père, Marcel Éloi Rahandi Chambrier, né à Libreville en 1933, à la
fois ancien ministre, ex-président de l’Assemblée nationale (1993-1996),
cofondateur du Parti démocratique gabonais (PDG, au pouvoir) et célèbre
pédiatre d’ascendance mpongwée. « Mon père aurait voulu que je sois
médecin, mais il a fini par accepter que je choisisse une autre voie,
confie-t-il. Je voulais m’affirmer face à sa forte personnalité. »
À 59 ans, ABC détonne en effet au sein de cette famille dont le cœur
est plus proche de la polyclinique réputée qui porte son nom, fondée par
leur père en 1967, que du Parlement. La mère, Roselyne, était
kinésithérapeute. La sœur aînée, Marceline, dont Alexandre dit être très
proche, dirige l’établissement familial. Mariée au cardiologue Urbain
Alawoe, elle est la chef de famille. Diane, leur cadette, est à la tête
du service d’imagerie médicale de la clinique, tandis que Patricia est
angiologue en France. Patronne de PharmaGabon, Éloïse est pharmacienne à
Libreville, tout comme son frère Franck, qui travaille aussi dans
l’industrie du bois. Quant à Audrey, elle est directrice adjointe de la
Caisse nationale d’assurance maladie et de garantie sociale.
Alassane Dramane Ouattara est un frère et une personne que j’admire beaucoup
Seule « anomalie » de cette fratrie, Sandra Chambrier Omanda est
avocate spécialisée dans le droit des affaires, relais local des avocats
parisiens de Guido Santullo, en conflit avec l’État gabonais – l’homme
d’affaires italien lui réclame le paiement d’un demi-milliard d’euros de
factures. Une affaire sensible que Sandra refuse de commenter. « Il ne
faut rien y voir de suspect. Ma sœur fait son travail comme elle
l’entend et elle a un caractère bien trempé », commente ABC.
Économiste, élève de Raymond Barre à Paris-Dauphine, Alexandre Barro
Chambrier a enseigné à l’université Omar-Bongo de Libreville avant de
devenir conseiller du Premier ministre Casimir Oyé Mba jusqu’en 1994,
puis d’intégrer le FMI. Il y fait la connaissance d’un certain Alassane
Dramane Ouattara (ADO). Les deux hommes s’apprécient et, aujourd’hui
encore, se voient régulièrement à Abidjan. « C’est un frère et une
personne que j’admire beaucoup », confirme ABC. Ce dernier fait
d’ailleurs partie des dirigeants de l’Institut international pour
l’Afrique, fondé par l’Ivoirien en 1999 pour prodiguer conseils et
assistance aux gouvernements africains dans leurs relations avec les
institutions de Bretton Woods. Il y côtoie ceux qui resteront ses amis :
Téné Birahima Ouattara, frère d’ADO, et Philippe Serey-Eiffel, un
intime du Palais.
Divorce consommé avec Ali Bongo Ondimba
À son retour au Gabon, il enchaîne les strapontins : de 2004 à 2012,
il est nommé plusieurs fois ministre délégué (Forêts, Privatisation,
Eau, Pêche, Développement…) avant d’être installé aux Mines et au
Pétrole. Son nom circule un temps pour prendre la tête de la Banque des
États de l’Afrique de l’Ouest, en 2007. Et même celle de la BAD. Outre
le soutien du Gabon, il espère obtenir dans cette campagne celui du
Congo, avec un atout – une nouvelle fois familial – dans la manche : sa
femme, Helena, est la nièce d’Antoinette Sassou Nguesso, la première
dame, qui l’a en partie élevée et dont elle est toujours proche. Mais il
échoue à deux reprises et est écarté du gouvernement par le Premier
ministre Raymond Ndong Sima en 2012.
Membre du PDG, député, il crée en juin 2015 Héritage et Modernité, un
courant qui réclame une refondation du parti. ABC agace. Le président
Ali Bongo Ondimba (ABO) le fait savoir : le linge sale se lave en
famille, et les frondeurs sont priés de rentrer dans le rang. Mais le divorce est consommé.
Début mars 2016, alors que le PDG tente de se regrouper autour d’ABO
pour la présidentielle, ABC, Michel Menga M’Essone et Jonathan Ignoumba
sont exclus. ABC passe alors dans l’opposition. Après avoir un temps
souhaité être lui-même candidat, il se rallie à Jean Ping, en accord
avec son père. Ce dernier, qui avait favorisé ABO en 2009, s’est
progressivement tourné vers l’ancien patron de l’UA comme candidat
unique de l’opposition, le préférant notamment à Guy Nzouba-Ndama, qui
lui en tient toujours rigueur.
Nous sommes très soudés. C’est l’héritage de notre mère, qui nous a inculqué les valeurs d’unité et de solidarité
« Mon père n’est plus impliqué en politique mais il continue d’être
un observateur que je consulte régulièrement », résume Alexandre. C’est
d’ailleurs depuis le domaine familial du cinquième arrondissement de
Libreville qu’il avait fait, « pour des raisons pratiques », sa
déclaration après son exclusion du PDG, afin de lancer sa carrière
d’opposant. La famille, toujours. « Nous sommes très soudés. C’est
l’héritage de notre mère, qui nous a inculqué les valeurs d’unité et de
solidarité. » Suffiront-elles à faire de sa famille une dynastie
politique ? Si ABC est l’un des poids lourds de l’opposition et
s’apprête à affronter ses premières législatives en tant que président
de parti (après avoir été élu député du PDG par deux fois), la
génération suivante n’a pas encore sauté le pas.
Sa fille Roselyne s’épanouit dans le privé, en tant que directrice du
développement du groupe Olam au Gabon. Formée à l’École supérieure de
commerce de Paris, cette ancienne de BGFIBank – « une jeune femme
brillante, vive et dynamique », comme la décrit son père – n’hésite pas à
porter son regard sur des terres qu’ABC connaît bien, à Abidjan. Elle
vient d’orchestrer le rapprochement d’Olam avec Snedai, groupe dirigé
par Adama Bictogo, un proche de la présidence ivoirienne. Dynastie
mpongwée évoluant dans les couloirs d’hôpitaux mais jamais loin des
palais de la République, les Chambrier ont déjà un pied au cœur du
pouvoir. Iront-ils plus loin ?
Une opposition sans divisions ?
Pas question pour l’opposition d’afficher des divisions. Alexandre
Barro Chambrier n’a eu aucune brouille avec Jean Ping au sujet de sa
participation aux élections, « bien au contraire », selon la version
officielle. À l’Union nationale, les relations avec Paul-Marie Gondjout
sont « excellentes », et aucun désaccord avec le président, Zacharie
Myboto, n’est signalé. Reste Guy Nzouba-Ndama, avec qui les tensions
sont difficiles à gommer…
Le patron des démocrates n’a guère apprécié de n’être soutenu ni par
le père ni par le fils Chambrier face à Ping pour la présidentielle,
alors qu’il avait favorisé en sous-main la montée en puissance
d’Héritage et Modernité puis facilité son arrivée dans l’opposition. Se
sentant trahi, « Nzouba » n’est pas loin de considérer l’économiste
comme un adversaire de plus.
Source: jeuneafrique.com

