u pouvoir depuis novembre, le chef de l’État du
Zimbabwe, Emmerson Mnangagwa veut rassurer les
investisseurs et prouver
que la page Mugabe est bien tournée. Entretien avec un pilier de
l’ancien régime qui, en quelques mois, est parvenu à incarner le
renouveau.
C’est un message très clair qu’Emmerson Mnangagwa
répète à l’envi depuis qu’il a été investi président un jour de
novembre 2017 : « Le Zimbabwe est ouvert au business et notre potentiel
est immense ! » Il faut dire que, après avoir été mis au ban d’une
partie de la communauté internationale pendant près de deux décennies,
le pays doit convaincre qu’il est de nouveau fréquentable et qu’il est
une terre de possibilités à ne pas manquer…
Invité au Africa CEO Forum, coorganisé fin mars à Abidjan par le groupe Jeune Afrique,
le nouveau chef de l’État a accepté de répondre à nos questions. Sans
rien renier du passé, mais déterminé à regarder vers l’avenir.
Jeune Afrique : Quelles sont les priorités de votre gouvernement ?
Emmerson Mnangagwa : Nous devons nous assurer que le
Zimbabwe ne connaîtra plus jamais d’insécurité alimentaire, relancer
notre industrie et notre commerce, et apporter l’appui nécessaire aux
investisseurs locaux. Mais pour tout cela, nous avons besoin du
soutien de la communauté internationale. Nous avons été isolés pendant
dix-huit ans. Nous devons rattraper notre retard de manière à pouvoir
être, d’ici à 2030, un pays en développement à revenu intermédiaire.
La communauté internationale vous a plutôt fait bon accueil. Cela vous a-t‑il étonné ?
En politique, il n’y a pas d’ennemis permanents, seulement des
intérêts permanents. Dans le passé, beaucoup de pays nous ont battu
froid. Nous sommes surpris – mais heureusement surpris, je dois dire –
qu’ils nous ouvrent les bras aujourd’hui. Nous continuerons bien sûr à
consolider nos relations avec ceux qui nous soutenaient ces dernières
années, mais nous avons besoin de nouveaux amis. Le Zimbabwe a beau être
petit, il n’appartient ni à l’Est ni à l’Ouest.
Au Zimbabwe, il y a des hommes et des femmes qui n’ont connu que les sanctions internationales
Est-il exact de dire que la Chine est l’un de vos plus proches alliés ?
Oui. Elle est restée à nos côtés quand les temps étaient difficiles.
J’ai moi-même été formé dans une académie militaire chinoise dans les
années 1960. Après mon investiture [le 24 novembre 2017], j’ai commencé
par aller voir mes pairs de la SADC [Communauté de développement de
l’Afrique australe]. Mais ma première visite à l’extérieur du continent a
été pour Pékin. Cela veut dire quelque chose.
Du Zimbabwe à l’Afrique du Sud en passant par l’Angola, n’y
a-t‑il pas un vent de changement qui souffle sur l’Afrique australe ?
Au Zimbabwe, il y a des hommes et des femmes qui n’ont connu que les
sanctions internationales. Bien sûr qu’il y a des attentes et de
l’espoir. Désormais, le monde nous est ouvert, et nous pouvons être un
membre à part entière de la communauté internationale.
En ce qui concerne mon frère et collègue angolais João Lourenço, il
se trouve que nous nous connaissions : nous avons servi en même temps
les secrétaires généraux de nos partis respectifs pendant cinq ans. Nous
sommes très proches.
En Afrique du Sud, c’est encore autre chose. L’ancien président Zuma
était le chef des renseignements [de la branche armée de l’ANC] quand je
dirigeais ceux de la Zanla, notre armée de libération. Nous avons
travaillé ensemble et, même après que le Zimbabwe a obtenu son
indépendance, nous avons continué à collaborer. Jacob Zuma était un bon
ami et il l’est toujours. Cela étant dit, nous n’avons aucune intention
de regarder en arrière.
Quand Cyril Ramaphosa est devenu président en février,
je l’ai félicité et nous avons longuement discuté. Tout ce qui importe
est de faire en sorte que notre avenir soit meilleur que notre passé.
Est-il possible de renforcer la coopération régionale au sein de la SADC ?
Bien sûr. Prenons le cas du pont de Kazungula, dont la construction a
été lancée il y a une dizaine d’années. Il relie la Zambie au Botswana.
Mais parce que les présidents de l’époque – feu Levy Mwanawasa, Ian
Khama et Robert Mugabe – ne sont pas parvenus à s’entendre, ce pont doit
faire un détour de près de 300 mètres pour éviter les eaux
territoriales du Zimbabwe.
Il y a quelques semaines, j’ai rencontré mes homologues zambien et
botswanais et, en sept minutes, nous avons réglé le problème.
Maintenant, c’est un projet régional commun à nos trois pays. C’est un
exemple concret de coopération régionale.
Parce que le Zimbabwe s’est lancé dans une vaste réforme
agraire en 2000, la question du rôle de l’État dans l’agriculture
demeure sensible. Comment l’envisagez-vous ?
Compte tenu de la manière dont nos aïeux ont été dépossédés au profit
des colons britanniques, la question de la terre était déjà centrale
pendant la guerre [d’indépendance]. Les accords de Lancaster House
[signés en 1979], auxquels nous nous sommes tenus, prévoyaient une
redistribution des terres au bout de dix ans.
La tâche de mon administration sera néanmoins de rendre la terre plus productive, de moderniser et de mécaniser l’agriculture et de faire revenir les investisseurs
C’est quand je suis devenu ministre de la Justice [en 1988] que j’ai
commencé à travailler à des lois pour reprendre les terres sans
compensation. Cela n’a pas plu aux Britanniques, on nous a imposé des
sanctions. Mais nous pensions qu’il était nécessaire de corriger ce qui
pouvait apparaître comme un déséquilibre, et qu’il fallait rendre les
terres à leurs propriétaires légitimes.
À la suite de cela, nos rendements ont chuté. Mais aujourd’hui, que
l’on parle du tabac, du coton ou des céréales, nos niveaux de production
dépassent ceux de la Rhodésie de Ian Smith [Premier ministre de 1964 à
1979].
La tâche de mon administration sera néanmoins de rendre la terre plus
productive, de moderniser et de mécaniser l’agriculture et de faire
revenir les investisseurs. Nous devons parler aux gens qui seraient
désireux d’investir chez nous, leur demander ce qui les en empêche et ce
qui serait pour eux un environnement idéal. Le Zimbabwe est un beau
pays, et c’est un pays libre. Si vous veniez au Zimbabwe aujourd’hui,
vous décideriez d’y vivre.
Pourquoi organiser des élections dès cette année ? Pourquoi ne pas plutôt former un gouvernement d’union nationale pour commencer par gérer la crise économique ?
Parce qu’il n’y a eu, au Zimbabwe, qu’un changement interne au parti
au pouvoir, la Zanu-PF. Rien de plus. Je finis donc son mandat à la tête
du pays. Nous aurons des élections en juillet, et des observateurs
internationaux seront libres de venir y assister. Je souhaite que tous
les partis politiques qui veulent prendre part à ces votes s’engagent à
ne pas avoir recours à la violence.
Nous voulons des scrutins libres, équitables et transparents.
Pourquoi empêcherions-nous quiconque de venir observer ? Les Nations
unies, l’Union européenne, tout le monde est bienvenu !
Comment voyez-vous l’avenir du Zimbabwe ?
Des investisseurs sont aujourd’hui très intéressés par notre pays et
les opportunités qui s’y présentent. D’autres préfèrent rester assis sur
la clôture en attendant les élections. Cela ne me dérange pas. Mais aux
courageux prêts à prendre des risques – et le business, c’est une
affaire de risques et de courage – je dis que c’est le moment. Ceux qui
attendent passeront après.
Ce n’est pas une invitation à venir piller le Zimbabwe : nous
veillerons toujours à protéger nos intérêts. Mais les affaires sont les
affaires et ce que nous proposons, c’est un partenariat gagnant-gagnant.
Le meilleur moment pour grimper sur l’éléphant, c’est quand il est
couché.
Quand aurons-nous un calendrier électoral précis ?
Pour l’enregistrement des électeurs, nous sommes passés à la
biométrie : c’est électronique et, pour nous qui avions l’habitude de
tout faire manuellement, c’est nouveau. Les listes sont en cours de
préparation. Quand elles seront prêtes, elles seront publiées, et ce
n’est qu’après que le corps électoral sera convoqué. C’est cette
convocation qui induira un calendrier précis.
Deux sénateurs américains proposent d’amender le Zimbabwe
Democracy and Economic Recovery Act, qui définit la politique américaine
à l’égard du Zimbabwe. Mais certaines des conditions posées sont très
strictes… Qu’en pensez-vous ?
Heureusement que Jeff Flake et Chris Coons viennent au Zimbabwe [ils
s’y sont rendus début avril, juste après que cette interview a été
réalisée]. Ils se rendront compte de la distance qui sépare Harare de
Washington. Ils sont mal informés et parlent de choses qui n’existent
pas dans notre pays.
Ils ne font que relayer ce que dit l’opposition et se focalisent par
exemple sur le fait qu’il y aurait des militaires au sein de la
commission électorale zimbabwéenne, la ZEC. Mais beaucoup de gens sont
passés par l’armée. N’ont-ils pas leur place en démocratie ? Moi-même,
dois-je être écarté à cause de mes antécédents ?
Nous avons aussi une Commission Vérité et Réconciliation, qui a commencé ses travaux en février
Diriez-vous que le climat politique est moins délétère qu’il ne l’était ces dernières années ?
Je ne veux pas me préoccuper du passé. Uniquement du présent et de
l’avenir. Mais j’ai été heureusement surpris de voir que la
quasi-totalité des dirigeants de l’opposition a assisté à mon
investiture. En démocratie, comme au sein d’une famille, nous ne pouvons
pas toujours être d’accord sur tout, et je l’accepte. Je dirais même
que plus l’opposition formule des critiques constructives, plus je suis
en mesure de rectifier le tir et de continuer à diriger ce pays !
Ces quinze dernières années ont été traumatisantes pour la
nation zimbabwéenne. Comment panser les blessures et éviter qu’à la
première occasion le pays replonge dans la violence ?
En insistant sur la transparence, l’ouverture, la fraternité et
l’amour qui nous unit. Il n’y a pas de « eux » et de « nous ». Nous
sommes comme les membres d’une grande famille. Nous avons aussi une
Commission Vérité et Réconciliation, qui a commencé ses travaux en
février. Ses membres vont aller à la rencontre des gens et écouter leurs
griefs lors d’audiences publiques couvertes par la presse. Quant à moi,
je veux être un président à l’écoute.
En voie de réchauffement
En visite à Harare du 6 au 8 avril, les sénateurs américains Jeff
Flake et Chris Coons sont revenus plutôt satisfaits. « Rien ne nous fera
plus plaisir que de recommander au président [Trump] une levée de
toutes les sanctions pour que les États-Unis et le Zimbabwe
entretiennent des relations diplomatiques pleines et entières, a déclaré
Flake à la presse. Mais cela dépendra, nous en sommes tous conscients,
de la manière dont se passent les prochains mois. » À bon entendeur…
Source: jeune afrique

