
Des
femmes protestent à Bamenda, au Cameroun, en réponse à l’ attaque du 3
septembre 2018 contre
l’école presbytérienne de sciences et technologies
de Bafut, où six étudiants ont été enlevés. (Photo: VOA/Moki Edwin Kindzeka)
Le Cameroun se trouve dans une situation difficile. L’élection
présidentielle du 7 octobre, qui laissait déjà bon nombre de Camerounais
indifférents en raison du peu de suspense sur son issue, est éclipsée
par le conflit qui sévit dans les provinces du Nord-Ouest et du
Sud-Ouest. La situation s’y est tellement dégradée que les nombreux
autres défis auxquels le pays fait face semblent relégués au second
plan.
Depuis 2016, les deux provinces de l’Ouest du Cameroun sont secouées
par un mouvement de contestation contre le traitement discriminatoire
infligé aux Anglophones. La communauté anglophone représente environ 20%
de la population camerounaise, soit près de 5 millions de personnes. Le
mouvement de protestation a officiellement débuté en octobre 2016,
lorsque des manifestations pacifiques furent organisées par des avocats
et des syndicats de professeurs anglophones qui exigeaient de pouvoir
enseigner en anglais, d’avoir accès aux textes juridiques camerounais en
langue anglaise, et de pouvoir interagir des représentants de l’État
anglophones. Quelques slogans indépendantistes furent scandés, le
drapeau camerounais brûlé en public.

Les deux langues officielles de Cameroun: français (bleu) et anglais (rouge). (Photo: Aaker)
Se sentant aussitôt menacé, le régime camerounais a accueilli ce
mouvement avec une répression brutale. Les manifestations ont été
réprimées par des gaz lacrymogènes et des tirs à balles réelles. Plus de
80 journalistes, avocats ou simples manifestants ont été arrêtés et
certains sont poursuivis devant la justice. Le gouvernement a tout mis
en œuvre pour tenter de stopper une contestation qui prenait de
l’ampleur, y compris sur le plan médiatique, en tentant faisant
l’amalgame entre des groupes séparatistes radicaux et l’ensemble des
manifestants. De janvier à avril 2017, l’accès à internet a été
intégralement suspendu dans les deux provinces, alimentant encore la
protestation et suscitant l’inquiétude de la communauté internationale.
Le gouvernement a mobilisé des éléments du Bataillon d’intervention
rapide (BIR), l’unité d’élite de l’armée camerounaise, connue pour ses
méthodes musclées. Au moins 400 civils ont déjà perdu dans la vie dans
la crise conflit, tandis que près de 200 000 personnes ont fui leur
maison pour rejoindre la brousse ou les zones francophones et environ
40.000 autres ont trouvé refuge au Nigéria. Et les départs s’accélèrent
avec la hausse des violences.
En réponse à ces méthodes autoritaires, une partie du mouvement
contestataire s’est radicalisé, se tournant vers la lutte armée et
appelant à faire sécession. Certains leaders ont appelé à des journées
« ville morte », obligeant les habitants à cesser toute activité et les
menaçant de représailles s’ils désobéissaient. Plusieurs dizaines
d’écoles, de bâtiments, et de véhicules administratifs ont ainsi été
incendiés. Le 1er octobre 2017, des leaders de la
contestation proclamaient l’indépendance de la « République
d’Ambazonie », territoire correspondant aux deux provinces anglophones,
marquant un point de non-retour dans le conflit naissant. Des groupes
armés se revendiquant du nouvel État anglophone sont apparus, comme l’Ambazonian Defence Forces (ADF), les Southern Cameroons Defence Forces (SOCADEF), ou encore l’Ambazonia Restoration Army (ARA),
qui rassemblent quelques centaines de combattants, tandis que d’autres
groupuscules ont également vu le jour. Depuis l’été 2017, au moins 170
membres des forces de sécurité ont été tués, et de nombreux
représentants de l’État camerounais ont été enlevés. En septembre 2018,
un groupe d’hommes armés a attaqué une école proche de Buea, dans le
Sud-Ouest, blessant plus de vingt personnes, dont des enfants. Les
séparatistes ont aussi affiché leur détermination à empêcher la tenue du
scrutin présidentiel dans les provinces anglophones, et menacent de
s’en prendre aux villes les plus peuplées du pays, comme Douala et
Yaoundé.
Alors qu’elle est traditionnellement synonyme de période de fête dans le pays, la 46ème
fête nationale du Cameroun, le 20 mai 2018, a été boycottée dans les
provinces anglophones. Quelques jours plus tôt, les séparatistes avaient
appelé à une journée « ville-morte ». Les autorités tentent de
préserver l’impression que la stabilité du pays n’est nullement affectée
par ces troubles, mais les faits parlent d’eux-mêmes. Loin d’aboutir à
la normalisation souhaitée par le gouvernement camerounais, la violence
atteint des niveaux alarmants dans les deux provinces. Dans un rapport paru en juillet 2018,
Human Rights Watch accusait les forces de sécurité camerounaises et les
combattants séparatistes de s’être livrées à de graves violations des
droits de l’homme sur des civils.
« Le gouvernement est prêt à tout pour tenter de maitriser une situation qui a depuis longtemps échappé à son contrôle. »
En dépit de demandes répétées, les Nations Unies n’ont pas été
autorisées à se rendre dans la zone. Fin juillet 2018, l’ancien
Haut-Commissaire pour les droits de l’homme de l’ONU, Zeid Raad Al-Hussein, faisait part de son inquiétude, citant des rapports faisant état « d’enlèvements, d’assassinats ciblés contre la police et les autorités locales, de destructions d’écoles par des éléments armés », et de « tueries, d’usage excessif de la force, d’incendie de maisons, de détentions arbitraires et de torture »
de la part des forces gouvernementales. Mais son appel au gouvernement à
lancer des enquêtes indépendantes sur les violations des droits de
l’homme n’a pour l’instant reçu aucun écho favorable.
Dans une manœuvre désespérée destinée à maintenir une illusion de
normalité, le gouvernement tente désormais d’endiguer le flux des
départs en exigeant un « motif » pour laisser partir les centaines de
familles qui cherchent à rejoindre les zones francophones du pays
épargnées par les combats. Cette tentative illustre à quel point le
gouvernement est prêt à tout pour tenter de maitriser une situation qui a
depuis longtemps échappé à son contrôle. Aujourd’hui, le pays fait face
à un sérieux risque d’embrasement, dont les conséquences pourraient
aller bien au-delà de ce que les officiels camerounais n’imaginent.
Une crise qui couve depuis longtemps
« Le Cameroun est l’exemple d’un conflit qui aurait pu être évité. »
Le Cameroun est l’exemple d’un conflit qui aurait pu être évité. Il relève de ce que le professeur Christopher Fomunyoh a appelé une « crise auto-déclenchée » ( « a man made crisis »).
Depuis longtemps, les Camerounais anglophones ont exprimé leur
frustration à l’égard des discriminations vécues par leur communauté et
de ce qui s’apparente à une marginalisation institutionnelle. La crise
trouve en effet ses racines dans l’histoire du pays. Celui-ci devint une
colonie allemande en 1884. A la fin de la première guerre mondiale,
l’Allemagne perdit toutes ses colonies et le territoire camerounais fut
en majeure partie administré par la France, et par le Royaume-Uni pour
la zone Ouest. En 1961, un an après l’accession du Cameroun francophone à
l’indépendance, les deux provinces anglophones votèrent à leur tour et
choisirent le rattachement au reste du Cameroun francophone. Le pays
devint alors la « République fédérale du Cameroun », dans ce qui devait
garantir aux Anglophones et aux Francophones de bénéficier des mêmes
droits et d’une représentation équitable au sein de toute institution
camerounaise.
Mais les choses prirent au cours du temps une toute autre tournure.
En mai 1972, un référendum fut organisé, à l’issue duquel le Cameroun
prit le nouveau nom de « République unie du Cameroun ». Plusieurs
réformes constitutionnelles commencèrent à grignoter le caractère
fondamentalement bilingue et multiculturel du pays, tendance qui se
poursuivit avec l’arrivée au pouvoir de Paul Biya, en 1982. Celui-ci
prit en effet de nouvelles mesures destinées à favoriser la
centralisation du pays. En 1983, la région anglophone fut divisée en
deux provinces, Nord-Ouest et Sud-Ouest. Et en 1984, le président Biya
abandonna le terme « unie », le pays devenant la « République du
Cameroun », et supprima la seconde étoile sur le drapeau, qui
représentait la partie anglophone.

Évolution des frontières du Cameroun entre 1901 et 1972. (Image: August 89)
Au fil des ans, la centralisation du pouvoir s’est renforcée,
parallèlement à l’inexorable rétrécissement de l’espace démocratique et
des libertés individuelles. Malgré l’apparition de mouvements politiques
anglophones, la prédominance du français et des références culturelles
francophones s’est généralisée, contribuant au sentiment grandissant
chez les Anglophones d’une perte progressive de leur culture et d’une
dilution de leur identité. Ceux-ci ont tenté à de multiples reprises de
protester contre cette dérive, mais le gouvernement s’est généralement
montré rétif aux revendications des anglophones. Pendant de longues
années, la population a continué d’espérer que les choses changent,
jusqu’à ce qu’il devienne clair que le régime de Paul Biya n’avait
aucune intention de faire évoluer le statu quo. En 2017, sur 36
ministres avec portefeuille, un seul était anglophone. Et en 2018, le
président du Sénat, le président de l’Assemblée national, le premier
président de la Cour suprême, le président du conseil constitutionnel
sont tous francophones. Ce constat a alimenté un ressentiment croissant
au sein d’une jeunesse anglophone de plus en plus sensibilisée à cette
question, et qui a trouvé une caisse de résonance mondiale avec
l’arrivée des réseaux sociaux. In fine, c’est le déficit de
représentation, combiné au ras-le-bol de la jeunesse face à une
situation bloquée, qui a fini par provoquer un débordement de colère.
La crainte que davantage d’autonomie pour les Anglophones conduise à plus de démocratie au niveau national
« Aucune démarche sincère et concrète pour tenter de mettre fin à la hausse vertigineuse des violences n’a été engagée. »
Même si le président Biya a répété à l’envi qu’il était « prêt au
dialogue », très peu a été fait en ce sens. Aucune démarche sincère et
concrète pour tenter de mettre fin à la hausse vertigineuse des
violences n’a été engagée. Dès le début, la qualification de
« terroristes » pour l’ensemble des protestataires et la répression
violente qui a accompagné les premières manifestations ont contribué à
l’escalade. Cette réponse a favorisé la frange la plus radicale de la
rébellion. Soutenue par une diaspora camerounaise très active à
l’étranger, la guérilla anglophone s’est solidement implantée. En dépit
des nombreuses pertes subies dans ses rangs, la répression des forces de
sécurité a renforcé la détermination des combattants.
Les autorités ont fait le pari de maintenir le statu quo coûte que
coûte. Cette stratégie répond à la crainte selon laquelle allouer plus
d’autonomie aux Anglophones, et la reconnaissance de leurs droits, ne
revienne à encourager les mouvements citoyens camerounais qui prônent
l’ouverture démocratique et le respect des droits de l’homme. Mais ce
calcul axé sur le court terme a mené à une impasse politique et
militaire, et c’est désormais le futur du Cameroun en tant que nation
unitaire qui est menacé.
La montée en puissance des tenants d’une ligne dure

Le Président du Cameroun Paul Biya. (Photo: Amanda Lucidon)
Il apparait de plus en plus nettement que le président Biya n’est
plus le seul maitre à bord concernant la politique camerounaise. Âgé de
85 ans, il se rend si fréquemment à l’étranger qu’il est surnommé « le
président absent » par certains critiques. Ses multiples absences
prolongées et sa santé chancelante ont abouti à transférer la gestion de
la plupart des dossiers d’importance vers les proches du président. Ces
ministres et membres de l’administration, tous francophones, ont pour
certains adopté des positions particulièrement dures face à la
contestation. Ainsi, Foumane Akame, patron de la magistrature au
Cameroun depuis près de 20 ans et conseiller juridique du chef de
l’État, Laurent Esso, ministre de la Justice et aussi ami du président,
Edgard Alain Mebe Ngo’o, ancien Directeur du cabinet civil, aujourd’hui
ministres des transports, ou encore le ministre de la Défense, Joseph
Beti Assomo, jouent un rôle de premier plan dans la définition de la
politique camerounaise, à laquelle Biya lui-même semble ne contribuer
que de manière intermittente.
Vers une solution au conflit ?
Quand une crise survient aux frontières d’un pays, une résolution
pacifique est généralement encouragée par les pays voisins. Cependant,
les institutions régionales et les États voisins sont restés
particulièrement discrets sur la situation au Cameroun. Les dirigeants
des pays d’Afrique centrale membres de la Communauté économique des
Etats de l’Afrique centrale (CEEAC) se sont jusqu’ici gardés de
commenter ce qu’il s’y passe, en raison notamment des autres crises que
connaît la région. Le Nigéria partage une frontière commune avec les
provinces anglophones et est donc le pays voisin le plus directement
affecté par la crise. Il semble que les officiels nigérians aient
souhaité parer à toute critique de la part du Cameroun sur d’éventuelles
complicités dont les séparatistes camerounais auraient bénéficié de
l’autre côté de la frontière. En effet, afin de prouver sa bonne foi,
Abuja a non seulement procédé à l’arrestation en janvier 2018 de Sisiku
Ayuk Tabe, leader indépendantiste anglophone, et de 46 de ses cadres,
puis à leur extradition vers Yaoundé, mais a aussi consenti à ce que les
troupes camerounaises conduisent des opérations sur le territoire
nigérian afin d’arrêter des rebelles séparatistes.

Des réfugiés camerounais au Nigeria. (Photo: UNHCR/Hanson Ghandi Tamfu)
Le lancement d’un dialogue inclusif, initié par un acteur tiers et
neutre, demeure crucial. Dans cette optique, l’engagement des
organisations régionales africaines gagnerait à être renforcé, dans un
contexte où leur silence est de plus en plus problématique. La CEEAC,
l’Union africaine, ou encore le Bureau des Nations unies pour l’Afrique
centrale (UNOCA) ont ici un rôle clé à jouer. Par exemple, la CEEAC
pourrait proposer un médiateur de haut niveau (un ancien chef d’État
africain ou une personnalité africaine connue pour son engagement en
faveur de la paix), susceptible de servir d’intermédiaire entre les deux
parties et de négocier une cessation des hostilités. Parallèlement,
l’accès à l’aide humanitaire et à des zones sûres pour les civils
devrait être garanti et généralisé.
En tout état de cause, c’est aussi et avant tout aux acteurs
camerounais qu’il reviendra de travailler à la résolution de ce conflit.
La tournure des choses a clairement montré que le recours à la
violence, d’un côté comme de l’autre, n’aboutissait qu’à radicaliser les
positions et à durcir le conflit. A cet égard, l’attitude adoptée par
les séparatistes anglophones à l’égard de leurs concitoyens, en forçant
les familles à ne plus envoyer leurs enfants à l’école et en menaçant de
représailles tous ceux qui souhaiteraient aller voter en dépit des
violences, est tout aussi dommageable pour la paix et le rétablissement
de la confiance entre les citoyens.
« Il serait nécessaire que toutes les parties prenantes au conflit puissent s’asseoir à la table des négociations. »
Au final, il serait nécessaire que toutes les parties prenantes au
conflit puissent s’asseoir à la table des négociations, pour aborder les
griefs des Anglophones de la manière la plus extensive possible. Ce
dialogue pourrait inclure les différents courants politiques, mais aussi
des représentants de la société civile. À terme, l’une des manières
significatives de tendre la main aux Anglophones serait de prendre des
mesures indiquant que leurs frustrations ont été comprises et entendues,
en mettant fin aux discriminations dont ils font l’objet. Ce dialogue
pourrait permettre, in fine, de redéfinir les principes d’un
Cameroun unitaire et pacifique, où les droits de tous les citoyens
seront effectivement respectés et pris en compte.
Au-delà de la question du traitement réservé aux Anglophones, c’est
aussi la question de la nature même du régime qui pourrait être
examinée. La mauvaise gouvernance, la corruption généralisée et les
discriminations ont fourni un terreau favorable à l’émergence et à la
radicalisation violente d’une telle contestation. Elles ont aussi
alimenté le ressentiment de la population camerounaise, au-delà de la
seule population anglophone. Dans sa majorité, celle-ci réclame un
profond changement dans la manière dont est géré le pays. En dépit de
l’impressionnante longévité du président Biya, le pays devra tôt ou tard
se choisir un nouveau dirigeant. Pour y faire face de manière
constructive le moment venu, il serait utile de lancer un examen sincère
et approfondi de la nature du régime et des réformes nécessaires pour
surmonter les défis actuels. Si l’entourage de Biya entend poursuivre le
même style de gouvernance après le départ de celui-ci, il sous-estime
l’ampleur du désir de changement, particulièrement au sein de la
jeunesse. Les dirigeants camerounais préserveront au mieux leurs
intérêts en initiant un processus de réforme ambitieux. L’expérience
ailleurs en Afrique montre qu’une fois que la dynamique d’un conflit
s’installe, la gestion politique devient de plus en plus difficile, et
les conséquences en sont plus lourdes et durables.
Par
le Centre d’études stratégiques de l’Afrique
Une réponse autoritaire à des manifestations pacifiques s'est
transformée en un test pour l'identité camerounaise en tant qu'état
multiculturel, et a placé le pays face au risque d'un conflit prolongé.

