
À en croire la vulgate officielle, les Camerounais
viennent donc de reconduire à la tête de leur État un
octogénaire qui en
tient les rênes depuis près de trente-six ans. Pour Achille Mbembe, le
pays ne s’en sortira pas sans une réforme radicale de la forme de
l’État.
Alors qu’ils avaient la possibilité de s’en débarrasser
une bonne fois pour toutes, ils auraient choisi de le laisser peaufiner
à leurs dépens, pendant sept années de plus, un modèle de gouvernement
caractérisé par l’inertie, la paralysie, la négligence et l’abandon,
qu’il a mis des années à institutionnaliser, sa marque déposée.
En vérité, le Cameroun n’a jamais connu d’élections libres. Le temps
électoral a toujours été un grand moment de viol aussi bien des
individus que des consciences. Tel était déjà le cas vers la fin de la
période coloniale lorsque le suffrage universel fut élargi aux
indigènes.
Tel est encore le cas aujourd’hui.
La naissance de la corruption électorale date des années
d’après-guerre. Afin de contrer l’influence grandissante du mouvement
nationaliste, l’administration française crée, à coup de prébendes, une
kyrielle de petits partis satellites, souvent de caractère ethnique et
acquis par définition à sa cause. Colonialisme et démocratie étant
incompatibles, tout est mis en œuvre pour chaque fois fausser le verdict
des urnes – bannissement, brimades, harcèlement et intimidations,
violences physiques, bourrage des urnes.
Un suffrage universel ?
Au lendemain de l’indépendance, le régime du parti unique reprend à
son compte la panoplie des moyens de répression hérités de la
législation coloniale et vide de tout contenu le principe du
gouvernement représentatif. Petit à petit, une insidieuse confusion est
établie entre l’élection et le plébiscite. Toute compétition écartée,
les scrutins se soldent par des scores invraisemblables.
C’est ainsi que les élections devinrent un des nombreux rituels de
l’asservissement volontaire typique de la culture politique camerounaise
contemporaine. En l’absence de libertés publiques, elles n’ont pas pour
fonction de permettre l’expression de la volonté générale. Tout comme
la bureaucratie, l’armée et les forces de répression, voire les
chefferies dites traditionnelles, elles servent avant tout de rouage
dans le vaste projet d’embrigadement et de caporalisation de l’ensemble
de la société poursuivie depuis 1960 par la classe dominante.
Cette fonction n’a guère changé avec l’avènement du multipartisme.
L’édifice reste le même en dépit des nombreux rafistolages. En droite
ligne des traditions coloniales de brutalité et de corruption, le
suffrage universel est devenu l’un des multiples moyens par lesquels la
tyrannie se perpétue.
Le suffrage au Cameroun est par conséquent loin d’être universel. Il est, de facto, censitaire
La loi électorale elle-même est à l’image du système qui l’a conçu.
Parce qu’elle prévoit un scrutin uninominal majoritaire à un tour et
parce que tout est mis en œuvre pour n’octroyer les cartes d’électeurs
qu’aux partisans du régime en place, le pouvoir peut effectivement être
dévolu à quelqu’un qui, arithmétiquement, ne représente qu’une fraction
minoritaire de l’ensemble de la population.
L’alternance au pouvoir par la voie des urnes est quasiment impossible
Dans les conditions actuelles, le suffrage au Cameroun est par
conséquent loin d’être universel. Il est, de facto, censitaire.
L’alternance au pouvoir par la voie des urnes est quasiment impossible.
Les groupes dominants qui, depuis la fin de la colonisation, ont su
détourner à leur profit la puissance publique à des fins d’accumulation
privée exercent un contrôle absolu sur les finances publiques, les
procédures d’attribution des marches, le crédit, la réglementation, et
surtout les principales rentes, qu’elles soient minières, forestières,
ou agricoles. Ils disposent également de la force armée, de la police,
de la gendarmerie, des unités spécialisées qu’ils peuvent transformer,
en cas de nécessité, en véritables milices privées.
Le projet d’une alternance pacifique ne peut guère aboutir sans la constitution d’un véritable mouvement social multi-ethnique, multi-classe, multiconfessionnel et multilingue
Partout en Afrique où il y a eu alternance, il a fallu que
l’opposition s’unisse derrière un candidat unique, sur la base d’une
plateforme minimum. Il a par ailleurs fallu que se joignent à elle des
fractions dissidentes au sein du bloc au pouvoir. Dans le cas
camerounais, le projet d’une alternance pacifique ne peut guère aboutir
sans la constitution d’un véritable mouvement social multi-ethnique,
multi-classe, multiconfessionnel et multilingue, réunissant autour
d’objectifs communs une très grande partie des couches sociales, des
organisations professionnelles, des syndicats, des églises et autres
entités.
Pour le reste, le dernier spectacle ne change strictement rien à
l’état du pays. Le système demeure aussi sclérosé et parasitaire qu’il
ne l’a jamais été, rongé de l’intérieur et sans perspective. Pour la
classe des propriétaires et accapareurs qui le soutient, gouverner,
c’est se servir de la puissance publique pour engranger des gains
privés. C’est redistribuer à qui mieux mieux les opportunités de
déprédation et de détournement. C’est aussi ponctionner les plus faibles
et ceux qui ne bénéficient d’aucune protection.
Trajectoire régressive
Le Cameroun demeure englué dans une trajectoire économique, sociale
et intellectuelle régressive, écartelé par des convulsions multiples et
hétérogènes.
Dans les régions anglophones où est menée une guerre inutile,
les mêmes ingrédients continueront de produire les mêmes effets :
assassinats de policiers, gendarmes et autres hommes armés ; enlèvements
et séquestrations des autorités civiles sur fonds de convulsion
répressive. L’escalade se poursuivant, le cortège des meurtres, des
villages incendiés, des tueries à la petite semaine est loin de prendre
fin, et avec lui le chapelet des atrocités.
Afin de relâcher la pression tribaliste, fédéralisation ou régionalisation sont inévitables
Nécessité d’une réforme radicale
Le Cameroun ne s’en sortira pas sans une réforme radicale de la forme
de l’État. Afin de relâcher la pression tribaliste, fédéralisation ou
régionalisation sont inévitables. Il en est de même de la réforme de la
loi électorale, de la justice, de l’élargissement des pouvoirs du
Parlement et de la mise en place d’autres institutions indépendantes
susceptibles d’approfondir la démocratie.
Si l’opposition camerounaise, toutes tendances confondues, ne peut pas se mettre d’accord sur un tel programme minimum, alors elle n’est pas crédible
Le passage à l’État de droit exige par ailleurs la mise en place
d’une charte des droits et des libertés, la protection et la défense des
droits des femmes et des minorités, la promotion du plurilinguisme et
du multiculturalisme. Un renforcement drastique des pouvoirs conférés
aux agences chargées de la lutte contre la corruption, les détournements
massifs et la criminalité en général est impératif, de même que la
réduction du mandat présidentiel de sept à cinq ans, renouvelable une
seule fois.
Si l’opposition camerounaise, toutes tendances confondues, ne peut
pas se mettre d’accord sur un tel programme minimum, qui aurait pour
objectif une refonte fondamentale du système politique camerounais
suivie d’élections libres et indépendantes, alors elle n’est pas
crédible.
Par
Achille Mbembe
Historien et politologue camerounais.
Jeune Afrique

