Que vaut réellement cette école qui forme les cadres de l’administration publique camerounaise ?
Dans un communiqué rendu publique par Michel Ange Angouing, Ministre
de la Fonction publique et de la réforme administrative , celui-ci
annulait la publication des résultats de l’admissibilité de l’Enam
publiés par son Directeur, le motif était « violation de la
réglementation en vigueur et des procédures établis en la matière de
gestion de concours administratifs ».Dans ce communiqué le ministre
précisera qu’«Une publication régulière des admissibilités au dit
concours interviendra dans les meilleurs délais possibles, afin de
permettre le déroulement harmonieux de la scolarité des candidats
définitivement admis »
Le Cameroun forme dans cette institution depuis plus de 50 ans les
cadres de l’administration publique, des fonctionnaires qui dans un
système de gestion hyper-centralisé, sont chargés de gérer les affaires
publiques. En 50 ans, le Cameroun à plusieurs reprises a eu la palme
d’or du pays le plus corrompus au monde, l’administration publique étant
fortement indexée. En 50 ans, les cadres de l’administration publique
formés dans cette école ont déclassés les industriels et producteurs de
richesses pour devenir les plus fortunés.’’ Connaissant les salaires des
fonctionnaires, comment expliquer l’origine de leurs fortunes, des
quartiers tout entiers, des plus luxueux du Cameroun appartiennent aux
fonctionnaires qui réussissent à faire voter des lois pour protéger
leurs activités, sinon comment expliquer cette loi qui autorise
d’enfermer les locataires insolvables ?’’ S’interroge le conseiller car
en effet, les fonctionnaires camerounais qui se sont enrichis sur
l’argent du contribuable, ne pouvant plus expatrier leurs fonds, se sont
lancés dans l’immobilier et pour se protéger, ils vont réussir à faire
adopter une loi à l’assemblée nationale qui condamne à des peines
d’emprisonnements ceux qui ne pourront pas payer leurs loyers.
Dans ces conditions, nous avons demandé au conseiller en quoi l’ENAM
mériterait le qualificatif d’école prestigieuse. Sa réponse ci-dessous
est édifiante.
De manière générale, les facteurs qui fondent le prestige d’une
grande école comprennent : La perception de l’école au sens de son
apport ou sa contribution dans la formation de l’élite sociétale, au
leadership et à la gouvernance de la société ;
- La sélectivité du processus d’admission ;
- La qualité des enseignements : richesse, innovation, créativité, pertinence par rapport aux défis professionnels auxquels sera confronté le diplômé ;
- L’appréciation de ses diplômés fondée sur l’histoire de leurs performances en univers professionnel (performance incluant capacité stratégique, adaptabilité, remise en question, innovation, anticipation, créativité, réactivité qui sont des qualités déterminant la capacité à résoudre toutes sortes de problèmes).
Sur la base des éléments ci-dessus, le caractère prestigieux que
certains s’évertuent à vouloir conférer à l’ENAM est difficilement
établi. Rappelons l’histoire de la création de cette école.
Après la deuxième guerre mondiale, Pour pallier l’insuffisance de
cadres administratifs en France, un pays où l’Etat, faut-il le
souligner, jouait à l’époque un rôle central dans la gouvernance et le
développement économique et social, le général de Gaulle créa l’Ecole
nationale d’administration (ENA) de Paris en 1945. Plusieurs pays
africains francophones, dont le Cameroun malgré sa spécificité bilingue,
suivirent cet exemple en créant des écoles d’administration publique
après les indépendances. Le prestige de l’ENA devrait-il se répercuter
automatique sur les écoles d’administration publique africaines, et
particulièrement sur l’ENAM camerounaise ?
Pour répondre à cette question, il convient de souligner que l’on ne
peut dissocier les performances de l’ENA de l’environnement du pays qui
l’héberge, c’est-à-dire la France. En effet, la France est un pays où
la tradition de service public est sacro-sainte. De plus, une dynamique
compétitive régionale et mondiale a soumis ce pays à des défis qui l’ont
constamment poussé à se remettre en cause, à rechercher la performance,
à cultiver les valeurs d’excellence, pour maintenir sa place au rang
des puissances mondiales respectables. Ce sont ces éléments qui
constituent l’ancrage stratégique et culturel de la France et, partant,
de son système de formation.
Dans le même ordre, on ne saurait dissocier les performances de
l’ENAM des dérives qui ont affecté l’environnement de notre pays, dont
entre autres le laxisme, le népotisme, la corruption, etc. A l’aune de
ces évolutions, l’ENAM n’est qu’une pâle copie de leur référent initial,
l’ENA de Paris, à plus d’un titre :
- Le processus de sélection des étudiants est entaché d’attributs tellement négatifs dans l’opinion, qu’il en perd tout crédit ou fiabilité, et rien ne semble être fait pour dissiper cette image ;
- L’ENAM est perçue non comme un lieu de formation au service public ou d’exigence d’excellence, mais un investissement pour une carrière professionnelle en manière de sinécure ;
- Le contenu des enseignements semble privilégier la reproduction des schémas antérieurs, la formation de la personnalité du futur haut fonctionnaire à la soumission hiérarchique, en lieu et place de l’esprit critique, de l’innovation et de la remise en cause qui sont les principaux facteurs de progrès dans une société ;
En matière de performance, les diplômés de l’ENAM ont, au cours des
cinq décennies suivant l’indépendance, assuré l’encadrement supérieur de
l’administration du pays, avec pour résultat deux crises économiques,
assorties de deux thérapies d’ajustement avec le FMI.
Dans ces conditions, qu’appelle-t-on école prestigieuse s’interroge
le CT qui estime que la paupérisation, fracture sociale, népotisme,
détournement, corruption sont les résultats d’un modèle de gouvernance
qui est fortement marqué par l’empreinte de l’ENAM. Or, alors que tous
les diagnostics recommandent le changement de ce paradigme pour stimuler
une croissance vigoureuse et inclusive au Cameroun, on ne saurait ne
pas remettre en question une école qui en assure la fonction de
reproduction du personnel d’encadrement de la haute administration.
En 2009, le Président de la République, participant aux célébrations
du cinquantième anniversaire de l’ENAM, n’a pas eu des mots très tendres
à l’endroit de cette école. Ils auraient dû constituer une alerte pour
engager une réflexion profonde pour la reconfiguration des missions et
de l’organisation de cette école, afin de rendre ses enseignements
cohérents avec les enjeux et les défis de notre pays dans un monde où la
compétition entre les pays, les régions et les individus est devenue de
plus en plus âpre.
Christian Penda Ekoka pour Cameroun Liberty publié en Novembre 2017.
(Christian Penda Ekoka est conseiller démissionnaire du président
Biya, Président du mouvement AGIR et expert en économie de
développement )

