
Le 28 janvier 2019, deux jours après une «Marche blanche» organisée pour contester pacifiquement
Comment a-t-on pu en
arriver là? Nous reviennent en mémoire des images précises, fortes,
celles de moments où le Cameroun manifestait, devant la communauté
internationale tout entière, son estime pour l'homme qu'il retient
aujourd'hui dans ses geôles. Le 10 octobre 2002 devant la Cour
internationale de justice (CIJ) à La Haye par exemple, lorsque Maurice
Kamto assista à la lecture de l'arrêt favorable au Cameroun, qu'il avait
brillamment représenté dans le litige frontalier l'opposant au Nigeria.
Agrégé des facultés de droit, doyen de la Faculté de droit de Yaoundé,
ancien membre et président de la Commission du droit international des
Nations unies, Maurice Kamto était l'avocat naturel de son pays. Membre
de l'Institut de droit international et du Curatorium de l'Académie de
droit international, il était déjà- et demeure - un juriste de droit
international reconnu et particulièrement estimé par ses pairs. C'est
sans doute la raison pour laquelle le Cameroun avait décidé en 2001 de
présenter sa candidature à la Commission du droit international des
Nations unies, où il fut élu par l'Assemblée générale à trois reprises,
et, quelques années plus tard, de défendre officiellement sa candidature
à l'élection comme juge à la CIJ. Ces soutiens mérités témoignaient de
l'estime des autorités camerounaises pour l'un des ressortissants les
plus éminents de leur pays et les plus respectés à l'étranger. Pendant
sept années, Maurice Kamto aura d'ailleurs assuré les fonctions de
ministre délégué à la Justice au sein même du gouvernement nommé par
Paul Biya.
La démission de Maurice Kamto de ses fonctions
gouvernementales en 2011 suivie de la création du MRC en 2012, offre
peut-être un début d'explication au traitement dont il est aujourd'hui
victime. Plus sûrement encore, le fait que Maurice Kamto ait revendiqué
la victoire au lendemain de l'élection présidentielle d'octobre 2018,
avant d'être brièvement assigné à résidence le jour de l'investiture de
Paul Biya pour un septième mandat, a certainement contribué à sceller le
destin qui est actuellement le sien et, avec lui, celui de ses
soutiens.
Nous n'avons pas de prise sur ces événements et
n'entendons aucunement nous ingérer dans la vie politique camerounaise.
C'est au peuple camerounais, et à lui seul, qu'il appartient,
conformément aux valeurs universelles de la démocratie et de l'Etat de
droit, de décider librement de ses institutions politiques. Le 27
septembre dernier, le ministre des Affaires étrangères du Cameroun
affirmait à la tribune de l'ONU que «la consolidation de la culture
démocratique au Cameroun est un processus inéluctable». Nous voulons le
croire; mais ce processus ne saurait aboutir sans le respect des
principes fondamentaux par lesquels le Cameroun est lié. Il s'est
souverainement engagé à respecter des instruments internationaux aussi
emblématiques que le Pacte des Nations unies pour les droits civils et
politiques, la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples ou
encore la Convention de New York contre la torture et autres peines ou
traitements cruels, inhumains ou dégradants. Que disent ces textes? Que
nul ne peut être inquiété pour ses opinions, que tout citoyen a le droit
de voter et d'être élu, au cours d'élections périodiques et honnêtes,
que la dignité humaine doit en toutes circonstances être préservée, que
nul ne peut être soumis à des traitements contraires à celle-ci, que nul
ne peut faire l'objet d'une mesure d'arrestation ou de détention
arbitraire, que toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue
équitablement par un tribunal compétent, indépendant et impartial,
qu'elle a droit à la liberté d'opinion, d'expression et de réunion
pacifique...
Jusqu'à présent, l'expression publique des
préoccupations de la communauté l'assurance que les droits fondamentaux
de Maurice Kamto et de ses partisans sont ALAIN PELLET Référence:
73210839 Coupure Page: 2/2 Président de la Société française pour le
droit internationale, et notamment celles du secrétaire général des
Nations unies qui fut le premier à s'alarmer, n'a eu aucun effet
tangible. L'Union européenne, quant à elle, ne semble pas avoir pris la
mesure de la situation.
Pourtant, par son acte fondateur le
Traité d'Union européenne, l'Europe a solennellement formulé les valeurs
fondamentales qu'elle entend faire valoir sur la scène internationale.
Elle l'a fait jusqu'à présent au Cameroun à coups de soutiens financiers
massifs, pas moins de 8o millions d'euros consacrés à l'amélioration de
la gouvernance, au meilleur respect des droits de l'homme et des
standards de la justice, dans le cadre du 11e Fonds européen de
développement (11e Fed) valant pour la période 2014-202o. Elle ne peut
pas ne pas prendre acte que les promesses du Cameroun sont en passe
d'être trahies, et doit geler tous ses programmes dûment respectés. Dire
ceci, ce n'est en aucun cas vouloir intervenir dans les affaires
intérieures du Cameroun. Au regard des circonstances présentes, c'est
simplement exprimer, comme l'a fait notamment le secrétaire général des
Nations unies, notre préoccupation à propos de l'arrestation de Maurice
Kamto et de ses soutiens, du traitement qu'ils subissent, et appeler le
Cameroun au respect des obligations fondamentales qu'il a librement
contractées au bénéfice de son peuple et aux yeux des 171 autres Etats
parties au Pacte des Nations unies, des 164 autres Etats parties à la
Convention de New York et des 52 autres Etats du continent parties à la
Charte africaine. C'est uniquement former le voeu que la raison
l'emporte. Non pas la raison d'Etat, mais celle du droit, de la justice
et de la dignité, pour Maurice et ses soutiens comme pour tous les
Camerounais.
LAURENCE BOISSON DE CHAZOURNES Professeure, Faculté de droit de l'Université de Genève
LUIGI CONDORELLI Professeur émérite, Faculté de droit de l'Université de Genève
MARCELO KOHEN Secrétaire général de L'Institut de droit international, Institut universitaire de hautes études internationales et du développement
MAKANE MOÏSE MBENGUE Professeur de droit international, Faculté de droit de l'Université de Genève, président de la Société africaine de droit international.
LUIGI CONDORELLI Professeur émérite, Faculté de droit de l'Université de Genève
MARCELO KOHEN Secrétaire général de L'Institut de droit international, Institut universitaire de hautes études internationales et du développement
MAKANE MOÏSE MBENGUE Professeur de droit international, Faculté de droit de l'Université de Genève, président de la Société africaine de droit international.
La liste complète des signataires est disponible sur la version en ligne à l'adresse www.letemps.ch/opinions

