
Les déclarations du gouvernement ne font pas oublier la tâche qui attend la Turquie en termes de
« Emplois décents et lien social ». La
Turquie est, depuis des années, à la traîne des pays industrialisés en
ce qui concerne l’insertion des femmes dans la vie active. Elle se
classe au dernier rang des pays de l’Organisation de coopération et de
développement économiques (OCDE) à cet égard, avec 34 % de femmes dotées
d’un travail rémunéré, contre 63 % en moyenne.
Les
préjugés socioculturels, le poids du patriarcat dans la société sont
autant de freins à l’entrée du « deuxième sexe » sur le marché du
travail. Ce qui explique que les femmes turques qui travaillent ont
essentiellement des emplois dévalorisés, aux conditions de travail
difficiles.
Les
bonnes performances de l’économie constatées entre 2003 et 2014
(stabilité macroéconomique, hausse des revenus de la population,
meilleur accès aux services publics) n’ont pas permis d’inverser la
tendance. Malgré les déclarations résolues du gouvernement turc,
conscient de ce déséquilibre, les progrès sont trop lents. Un paradoxe
sur lequel s’est penchée l’Agence française de développement (AFD). En
partenariat avec la banque de développement turque TSKB, l’AFD
accompagne les entreprises sur la voie du changement. Un projet pilote a
été mis en place afin d’inciter les entreprises à une meilleure
insertion des femmes tout en les sensibilisant à la notion de « travail décent », selon les critères défendus par l’Organisation internationale du travail.
Concrètement,
l’AFD accorde des prêts à des conditions préférentielles aux
entreprises qui se disent engagées, plan d’action à l’appui, à améliorer
les conditions de travail. Cent millions d’euros ont ainsi été octroyés
en un peu plus de deux ans.
« Ce
projet est important. La face de l’industrie en Turquie ne va pas
changer du tout au tout mais c’est un premier pas sur la voie d’une
amélioration », explique Serge Snrech, directeur de l’AFD en
Turquie. Douze entreprises ont été sélectionnées. Parmi elles, l’usine
de produits laitiers Eker Süt, à Bursa, la grande ville industrielle à
l’est d’Istanbul, a fait sienne la devise « les femmes font tout comme les hommes ».
Lutte contre les stéréotypes
En
échange d’un crédit de 3,35 millions d’euros sur quatre ans, Eker Süt
s’est engagée à promouvoir le « travail décent » et l’égalité
hommes-femmes. Sur un total de 1 500 salariés, l’usine affiche désormais
118 femmes employées, contre 78 auparavant.
A
l’initiative du département des ressources humaines, tous les salariés,
sans exception, ont dû prendre part à des séances de sensibilisation à
la lutte contre les stéréotypes de genre. Autre avancée, à Eker Süt, les
offres d’embauche sont désormais rédigées sur le mode « non genré »
afin de donner aux femmes les mêmes chances que les hommes.
Ces
petits pas ne peuvent faire oublier l’ampleur de la tâche qui attend la
Turquie en termes de « travail décent ». D’autant que le président
Recep Tayyip Erdogan ambitionne de hisser son pays au rang des dix
premières puissances économiques mondiales d’ici à 2023. Pour le moment,
les femmes, invisibles sur le marché du travail, ne sont pas partie
prenante de cet objectif.
Malgré
leurs acquis fondamentaux (droit au divorce, à la contraception, à
l’avortement), fait exceptionnel pour la région, les Turques continuent
d’être sous-représentées sur le marché du travail. Pour celles qui
travaillent, leurs emplois sont précaires et elles sont, bien plus que
les hommes, exposées au harcèlement.
Les
plus éduquées, désireuses de gravir les échelons au sein de
l’entreprise, se heurtent fatalement au « plafond de verre », comme en
atteste leur piètre représentation aux postes-clés. En Turquie, 2 %
seulement des PDG sont des femmes, moins de 10 % d’entre elles occupent
des postes de direction dans le secteur public.
Pionnier en la matière, le projet parrainé par l’AFD et TSKB a ses limites. « La
coopération est aisée avec les entreprises qui ont un département des
ressources humaines, en revanche, elle est plus improbable avec les
entreprises de petite taille qui en sont dépourvues », constate
Ceyda Cesur qui, au sein de l’équipe de l’AFD à Istanbul, suit
l’évolution des conditions de travail des entreprises du secteur
industriel.
Il tente de
convaincre les grosses entreprises, notamment celles du secteur textile,
de la nécessité de sensibiliser leurs sous-traitants, pour que ces
principes de travail décent se propagent auprès des petites et moyennes
entreprises. Ceyda Cesur est confiante : « Les entreprises
comprennent qu’elles ont tout à y gagner, en termes d’image surtout.
Elles savent parfaitement que le consommateur européen va vouloir
s’assurer que le produit qu’il achète a été fabriqué selon les règles. »
Recours aux sous-traitants
Grosse
pourvoyeuse d’emplois, poste important d’exportation, l’industrie
textile a abondamment recours aux sous-traitants et aux intérimaires en
raison de son caractère saisonnier, flexible. Dans ce domaine, il faut
désormais compter avec les réfugiés syriens – plus de 3,5 millions au
total en Turquie –, qui trouvent beaucoup à s’employer dans les ateliers
de confection, où le travail non déclaré, l’utilisation des enfants,
les inégalités salariales, le manque de sécurité au travail sont monnaie
courante.
Améliorer la
santé et la sécurité au travail est également un objectif de l’AFD et de
son partenaire TSKB. Le chantier est colossal. Le taux d’accidents du
travail est élevé (1 923 morts en 2018, selon l’ONG turque Assemblée
pour la santé et la sécurité des travailleurs).
Mais les entreprises désireuses d’améliorer leurs performances à cet égard sont peu nombreuses. « Le
programme pour l’insertion des femmes attire. En revanche, il y a moins
de demande en ce qui concerne l’amélioration de la sécurité au travail,
car, pour cela, il faut consentir à des investissements », explique Ceyda Cesur.
Cinq
entreprises se sont d’ores et déjà engagées sur la voie des bonnes
pratiques, d’autres pourraient suivre leur exemple. Serge Snrech s’y
emploie. « Notre rôle est d’accompagner les pionniers et de faire connaître leur action. »
Le Monde

