Editorial. Trente ans après la répression sanglante du mouvement de
Tiananmen, Pékin a développé
des formes redoutables de coercition sur
son territoire et rejette les valeurs universelles fondatrices du
système des Nations unies.
Editorial du « Monde ».
Il avait fallu un peu moins de trente ans à la Chine communiste pour
lancer, à partir de 1978, les premières réhabilitations des victimes du
maoïsme : celles qui avaient été persécutées par le mouvement
antidroitier des années 1950, puis par la Révolution culturelle, ou qui
avaient manifesté place Tiananmen, déjà, en 1976, en hommage à Zhou
Enlai, tout juste décédé. Or, trente ans après son écrasement dans le
sang, le mouvement de Tiananmen, en 1989, reste un tabou absolu en
Chine. Aucun signe de dégel n’est en vue. Le pouvoir n’a nullement
l’intention de renverser le verdict qui a fait de ces manifestations une
agitation « anti-parti ». Ni de réhabiliter les victimes ou les
participants, bloqués en exil ou stigmatisés parce qu’ils ont séjourné
en prison.
Le
séisme politique qui s’y est déclenché le 15 avril 1989, jour de la
mort de Hu Yaobang, l’artisan des grandes réhabilitations des années
1980, n’a pourtant pas été vain. Il a fait naître de nouvelles formes
d’engagement politique durant les décennies qui ont suivi. La plus
marquante d’entre elles, le mouvement de défense des droits, animé par
des intellectuels, des avocats et des militants à partir du début des
années 2000, a rencontré un écho croissant dans le public en se fixant
des objectifs réalistes, comme de faire cesser le harcèlement policier,
d’inciter au respect des procédures, de dénoncer la pollution et la
corruption. Porté par le succès des réseaux sociaux et de ses tribuns au
statut de popstars, il a si bien menacé le pouvoir communiste que
celui-ci a décidé de le mater de manière aussi systématique que les
troupes qui appliquèrent la loi martiale en 1989 dans les larges avenues
de Pékin.
Depuis,
un état d’urgence qui ne dit pas son nom a été instauré, au moyen d’une
« contrôlocratie » aidée par les hautes technologies et l’intelligence
artificielle. De nouvelles formes de coercition s’exercent désormais
avec une efficacité redoutable contre les esprits libres, les
contradicteurs, les voix dissonantes et tout un peuple, pris en otage
dans des camps, la minorité ouïgoure.
Hyperactivisme
Cette
fuite en avant dans la répression aurait pu produire sur le reste du
monde des effets aussi limités que ceux que l’on a constatés ces trente
dernières années, des sursauts d’indignation suivis de phases d’apathie
pour finalement rester sans conséquence notable sur le pouvoir chinois.
Or, elle oblige à une vigilance accrue car elle menace désormais toutes
les démocraties. Maintenant que la Chine sort de ses frontières, elle
veut que le vaste monde où s’écoulent ses réseaux, ses « routes de la
soie », ses entreprises et ses produits lui ressemble.
Les
objectifs de puissance du pays sont devenus tels qu’ils l’obligent à
préempter et neutraliser les attaques contre son système politique, a
fortiori lorsque celles-ci sont menées au nom de valeurs universelles
que la Chine rejette. Pour ce faire, une arène, en particulier, accapare
l’attention des Chinois : l’ONU. L’hyperactivisme que Pékin y déploie
découle de la nécessité d’imposer sa propre version des droits de
l’homme, de parer aux condamnations publiques et de limiter la mauvaise
publicité faite au régime.
L’enjeu,
pour les démocraties, est immense. Le système des Nations unies, établi
en 1945 à la suite de la défaite de l’Allemagne nazie, est fondé sur
les valeurs universelles et la Déclaration universelle des droits de
l’homme. Liu Xiaobo, le Prix Nobel de la paix chinois mort en 2017, s’y
était implicitement référé lorsqu’il avait appelé la vérité à subvertir
le système du mensonge. Or, demain, c’est bien l’inverse qui pourrait se
produire.

