
Des émeutes ont
éclaté après le meurtre présumé d’un jeune conducteur de moto-taxi dans
la région
du Sud-Cameroun. Si certains craignent de possibles affrontements intercommunautaires, Claude Abé, sociopolitologue interrogé par Sputnik, écarte cette hypothèse du fait des multiples alliances intertribales.
du Sud-Cameroun. Si certains craignent de possibles affrontements intercommunautaires, Claude Abé, sociopolitologue interrogé par Sputnik, écarte cette hypothèse du fait des multiples alliances intertribales.
Le Cameroun court-il tout droit vers des affrontements intercommunautaires? Alors que le pays est déjà traversé par un violent conflit meurtrier
dans ses régions anglophones et que le discours de la haine et de la
division bat son plein depuis la présidentielle d’octobre 2018, les
émeutes survenues les 9 et 10 octobre derniers dans la région du Sud ont
relancé le débat sur la crise identitaire.
Mercredi 9 octobre dernier, des troubles ont été signalés à
Sangmélima, dans la région d’origine du président Paul Biya. Certains
autochtones s’en sont pris violemment à la communauté Bamoun, originaire
de l’ouest du pays, et des commerces appartenant aux ressortissants de
toutes les communautés étrangères ont été saccagés et pillés, faisant
plusieurs blessés.
À l’origine de ces émeutes, la tragique découverte, le 8 octobre, du corps sans vie d’un jeune conducteur de moto-taxi, identifié comme appartenant à la communauté locale. Une rumeur dans la ville a tôt fait de parler d’assassinat et d’en attribuer les responsabilités à certains ressortissants de la communauté Bamoum. Les populations ont alors décidé de se venger en prenant d’assaut les biens des citoyens des autres régions du pays.
Le bilan des affrontements, selon le préfet de la localité, est de
cinq blessés et plusieurs commerces détruits. Au lendemain des
échauffourées, certains allogènes ont décidé de plier bagage et de s’en
aller. Bien que la situation soit désormais sous contrôle et que la
présidence de la République promette de dédommager les victimes de
casses et de pillages, cet affrontement – qui intervient au lendemain du
grand dialogue national
convoqué par Paul Biya pour mettre un terme à la crise séparatiste en
cours dans le pays – a fortement relancé le débat sur les rivalités
régionalistes.
Dans un entretien accordé à Sputnik, le professeur Claude Abé, sociopolitologue, directeur de l’Institut de recherches socio-anthropologiques (IRSA) et enseignant à l’Université catholique d’Afrique centrale, analyse les facteurs aggravants du repli identitaire et préconise des mesures pour éviter le pire.
Sputnik: Quelle lecture faites-vous des récents affrontements de Sangmelima?
Claude Abé: «À première vue, on est face au déferlement de colère d’un ensemble de jeunes gens qui ont vu un des leurs mourir dans des conditions assez troubles. Le traitement de la dépouille évoque des crimes rituels et des pratiques qui renvoient à une volonté de faire usage des organes humains dans le cadre de rites. Il y a une certaine instrumentalisation de cette situation par un ensemble de jeunes désœuvrés à la quête d’un bouc émissaire face aux difficultés quotidiennes.
Ce bouc émissaire est ici la communauté des Bamoums, dont la spécialisation dans le transport par moto est avérée. Les jeunes ont engagé des violences contre ces ressortissants sans raison et sans preuves concrètes puisque jusqu’à présent, les tribunaux et les autorités administratives n’ont pas pu établir, de manière définitive, que ce meurtre était le résultat d’une démarche communautaire.»
Sputnik: Au moment où le Cameroun est déjà ébranlé par de multiples crises identitaires, qu’est-ce qui peut expliquer le déferlement du discours tribal et du repli identitaire dans l’opinion?
Claude Abé: «Tout d’abord, pour le cas spécifique des récents événements de Sangmélima, c’est moins, me semble-t-il, un problème intercommunautaire qu’une question de tension sociale. De la même manière qu’il y a les Gilets jaunes en France, les émeutes de Sangmélima montrent le mal-être de la jeunesse en général. Dans notre cas malheureusement, une population est visée.
Par le passé, les membres de la grande communauté Bulu, Béti et Fang
ont déjà été mis à mal. Je peux citer l’assassinat du proviseur du lycée
de Foumban (ouest du Cameroun, ndlr) il y a environ un an. Ce sont des
faits qui restent dans la mémoire collective. On a aussi constaté des
actes de xénophobie similaires en Afrique du Sud. Il s’agit de la même
crise délictuelle où des gens, face aux conditions de vie difficiles
qu’ils affrontent, choisissent un bouc émissaire pour des raisons
objectives ou fantasmées et en font leur souffre-douleur.
Derrière ces événements, on constate bien un repli identitaire. Cette instrumentalisation de l’appartenance tribale sur le terrain politique contribue à segmenter davantage la société et à créer un climat de désaffection, une suspicion dans les différentes communautés. Cela prépare surtout les uns et les autres à libérer leur potentiel d’agressivité jusqu’ici contenu. Et si on n’y prend pas garde, cela peut devenir les prémices de sorties violentes, de tensions communautaires déplorables.»
Sputnik: À qui profite cette résurgence du discours tribal dans l’opinion au Cameroun?
Claude Abé: «D’aucuns pensent que l’instrumentalisation de l’ethnie profiterait au gouvernement en place. Comme on ne sait pas jusqu’où ça peut mener, il est difficile de dire qu’un pouvoir peut véritablement jouer avec une telle dynamique.
Mais l’opinion a tendance à croire que les acteurs politiques y sont pour quelque chose car cela leur profite. Tous ceux qui n’ont pas fait un travail de socialisation politique – que ce soit ceux au pouvoir comme ceux de l’opposition – ont fait campagne sur ces arguments d’appartenance ethno-régionale.»
Sputnik: À quels risques potentiels le pays s'expose-t-il?
Claude Abe: «On peut arriver à des situations d’implosion sociale où des innocents sont victimes de violences tout simplement parce qu’ils se retrouvent membres d’une communauté désignée comme étant le responsable sur lequel il faut se défouler. Cela crée une insécurité généralisée pour tous les citoyens vivant hors de leur région d’origine. À ce moment-là, la situation des allogènes peut devenir tout à fait précaire et cela pose un problème de vivre-ensemble. Ce n’est pas nécessairement un problème de tension intercommunautaire mais une situation où les jeunes, s’appuyant sur des motivations objectives ou fantasmées, choisissent ainsi un bouc émissaire sur qui déverser leur colère.»
Sputnik: À l’allure où vont les choses, s’achemine-t-on vers une guerre tribale ouverte au Cameroun?
Claude Abé: «Il sera assez difficile d’en arriver là. Même si les communautés se regardent un peu en chiens de faïence aujourd’hui, il faut tenir compte du fait qu’il y a de nombreux mariages intercommunautaires. Ces alliances intertribales pourraient calmer le conflit. Tant que les Camerounais ne sont pas en concurrence dans la conquête du pouvoir au sommet de l’État, il n’y aura pas de tensions intercommunautaires. Celles-ci naissent à partir du moment où les gens sont mis en compétition pour l’accès aux mêmes biens ou aux mêmes services.
Cependant, si rien n’est fait, le pays s’expose à une fragmentation de la société. Imaginez un instant que les toutes les communautés locales se livrent à la chasse aux originaires d’autres ethnies, ce serait le chaos. Dans cette logique de vendetta, il y aurait une grave menace sur la paix et la cohésion nationales.»
Sputnik: Quelles solutions préconisez-vous pour désamorcer «la bombe» ?
Claude Abé:
«Il faudrait criminaliser toutes les discriminations à caractère
ethno-régional et tribal. On en arriverait ainsi à une législation qui
encadre cette mobilisation du communautarisme ou de l’appartenance
culturelle ou linguistico-culturelle de manière à punir tous les
contrevenants à cette loi. Il est également indiqué de réagir dans des
situations comme celle de Sangmelima en ouvrant une enquête de manière à
ce que les mis en cause soient véritablement saisis par la justice et
que la justice fasse son travail. Mais au-delà de cette situation
spécifique, il faut également que, pour les autres cas survenus, les mis
en cause soient démasqués et puissent payer devant la justice. Ce n’est
que cet ensemble d’éléments qui pourraient amener le Cameroun à éviter
de se retrouver face aux mêmes situations dans les jours à venir.
Il faut instaurer une culture de la paix qui invite à la tolérance,
pour faire accepter la nature plurale de la société camerounaise. Les
citoyens doivent comprendre qu’ils s’enrichissent de la diversité et des
différences qu’ils ont en face d’eux.»
Par sputnik
À l’origine de ces émeutes, la tragique découverte, le 8 octobre, du corps sans vie d’un jeune conducteur de moto-taxi, identifié comme appartenant à la communauté locale. Une rumeur dans la ville a tôt fait de parler d’assassinat et d’en attribuer les responsabilités à certains ressortissants de la communauté Bamoum. Les populations ont alors décidé de se venger en prenant d’assaut les biens des citoyens des autres régions du pays.
Dans un entretien accordé à Sputnik, le professeur Claude Abé, sociopolitologue, directeur de l’Institut de recherches socio-anthropologiques (IRSA) et enseignant à l’Université catholique d’Afrique centrale, analyse les facteurs aggravants du repli identitaire et préconise des mesures pour éviter le pire.

©
Photo. Claude Abé
Professeur Claude Abé, sociopolitologue
Claude Abé: «À première vue, on est face au déferlement de colère d’un ensemble de jeunes gens qui ont vu un des leurs mourir dans des conditions assez troubles. Le traitement de la dépouille évoque des crimes rituels et des pratiques qui renvoient à une volonté de faire usage des organes humains dans le cadre de rites. Il y a une certaine instrumentalisation de cette situation par un ensemble de jeunes désœuvrés à la quête d’un bouc émissaire face aux difficultés quotidiennes.
Ce bouc émissaire est ici la communauté des Bamoums, dont la spécialisation dans le transport par moto est avérée. Les jeunes ont engagé des violences contre ces ressortissants sans raison et sans preuves concrètes puisque jusqu’à présent, les tribunaux et les autorités administratives n’ont pas pu établir, de manière définitive, que ce meurtre était le résultat d’une démarche communautaire.»
Sputnik: Au moment où le Cameroun est déjà ébranlé par de multiples crises identitaires, qu’est-ce qui peut expliquer le déferlement du discours tribal et du repli identitaire dans l’opinion?
Claude Abé: «Tout d’abord, pour le cas spécifique des récents événements de Sangmélima, c’est moins, me semble-t-il, un problème intercommunautaire qu’une question de tension sociale. De la même manière qu’il y a les Gilets jaunes en France, les émeutes de Sangmélima montrent le mal-être de la jeunesse en général. Dans notre cas malheureusement, une population est visée.
Derrière ces événements, on constate bien un repli identitaire. Cette instrumentalisation de l’appartenance tribale sur le terrain politique contribue à segmenter davantage la société et à créer un climat de désaffection, une suspicion dans les différentes communautés. Cela prépare surtout les uns et les autres à libérer leur potentiel d’agressivité jusqu’ici contenu. Et si on n’y prend pas garde, cela peut devenir les prémices de sorties violentes, de tensions communautaires déplorables.»
Sputnik: À qui profite cette résurgence du discours tribal dans l’opinion au Cameroun?
Claude Abé: «D’aucuns pensent que l’instrumentalisation de l’ethnie profiterait au gouvernement en place. Comme on ne sait pas jusqu’où ça peut mener, il est difficile de dire qu’un pouvoir peut véritablement jouer avec une telle dynamique.
Mais l’opinion a tendance à croire que les acteurs politiques y sont pour quelque chose car cela leur profite. Tous ceux qui n’ont pas fait un travail de socialisation politique – que ce soit ceux au pouvoir comme ceux de l’opposition – ont fait campagne sur ces arguments d’appartenance ethno-régionale.»
Claude Abe: «On peut arriver à des situations d’implosion sociale où des innocents sont victimes de violences tout simplement parce qu’ils se retrouvent membres d’une communauté désignée comme étant le responsable sur lequel il faut se défouler. Cela crée une insécurité généralisée pour tous les citoyens vivant hors de leur région d’origine. À ce moment-là, la situation des allogènes peut devenir tout à fait précaire et cela pose un problème de vivre-ensemble. Ce n’est pas nécessairement un problème de tension intercommunautaire mais une situation où les jeunes, s’appuyant sur des motivations objectives ou fantasmées, choisissent ainsi un bouc émissaire sur qui déverser leur colère.»
Sputnik: À l’allure où vont les choses, s’achemine-t-on vers une guerre tribale ouverte au Cameroun?
Claude Abé: «Il sera assez difficile d’en arriver là. Même si les communautés se regardent un peu en chiens de faïence aujourd’hui, il faut tenir compte du fait qu’il y a de nombreux mariages intercommunautaires. Ces alliances intertribales pourraient calmer le conflit. Tant que les Camerounais ne sont pas en concurrence dans la conquête du pouvoir au sommet de l’État, il n’y aura pas de tensions intercommunautaires. Celles-ci naissent à partir du moment où les gens sont mis en compétition pour l’accès aux mêmes biens ou aux mêmes services.
Cependant, si rien n’est fait, le pays s’expose à une fragmentation de la société. Imaginez un instant que les toutes les communautés locales se livrent à la chasse aux originaires d’autres ethnies, ce serait le chaos. Dans cette logique de vendetta, il y aurait une grave menace sur la paix et la cohésion nationales.»
Sputnik: Quelles solutions préconisez-vous pour désamorcer «la bombe» ?
Par sputnik

