
Plusieurs centaines de migrants
ayant fui l’enfer des centres de détention à Tripoli ont investi depuis
des mois les locaux du GDF, le centre de transit de l’ONU dont la
vocation est d’évacuer des réfugiés vulnérables et identifiés hors de
Libye. Ils affirment être aujourd’hui mis à la porte dans une ville
dangereuse et déchirée par les conflits. L’ONU rétorque que les départs
se font sur la base du volontariat.
Où aller ? Comment manger ? Comment se mettre à l’abri des affrontements ? À Tripoli,
bon nombre de migrants se sentent de plus en plus désemparés face à la
dégradation de la situation sécuritaire et la fermeture en cours des
principaux services du GDF (Gathering and Departure Facility), le centre
de rassemblement et de départ du Haut-commissariat aux réfugiés de
l’ONU (HCR).
"Le HCR n’arrête pas de répéter que les départs [de migrants] du GDF se
font sur une base volontaire, mais ce n’est pas le cas", affirme un
migrant érythréen anciennement détenu dans le centre de rétention d'Abu
Salim et actuellement présent dans le centre. “Si nous acceptons de
quitter les lieux, nous allons nous trouver
Comme lui, ils sont des dizaines à faire de la résistance pour
essayer de rester le plus longtemps possible sous la protection du GDF.
Depuis le bombardement d’un centre de détention pour
migrants en juillet dernier, des centaines de migrants ont été libérés
ou ont fui les prisons pour se rendre - parfois à pied - au GDF pensant y
être en sécurité. Devant l’afflux de migrants, le centre de transit
d’une capacité de 600 places est rapidement arrivé à saturation avec
près d’un millier de personnes. Le HCR a alors annoncé la fermeture des service d’hébergement et distribution de nourriture dès 2020.
"On nous met la pression pour partir. Ceux qui ont accepté ont reçu
600 dinars (environ 385 euros, NDLR) en compensation mais ce n’est rien
comparé aux prix pratiqués dehors dans la ville. Sans aucun revenu pour
survivre, ils nous conseillent de rester au GDF aussi longtemps que
possible", explique un autre migrant contacté par InfoMigrants,
originaire du Soudan et anciennement détenu au centre de Tajourah avant
d’être venu chercher la protection du centre onusien.

De
son côté, le HCR a indiqué à InfoMigrants que ses services de
restauration au sein du GDF étaient prolongés en janvier car “tous les
réfugiés pour lesquels une solution dans un pays tiers a été trouvée
n’ont pas encore pu être évacués hors de Libye”. Il reste encore, selon
une porte-parole de l’institution, 55 personnes qui attendent au GDF de
pouvoir prendre leur vol et quitter le pays. Les autres, estimés à 900
par le HCR, sont arrivés spontanément au cours des derniers mois depuis
les centres de détention de Tajourah et Abu Salim, dans l’espoir de voir
augmenter leurs chances d’être évacués.
Deux Érythréens abattus après avoir quitté le GDF
Le HCR regrette que cet afflux de migrants ait détourné le GDF de sa
mission initiale, à savoir opérer comme un centre de transit via lequel
des réfugiés ou demandeurs d’asile vulnérables passent une courte
période après avoir été relâchés de détention et en attendant leur
évacuation. La porte-parole de l’institution déplore que les plus
vulnérables - comme les femmes et les enfants - soient désormais privés
d’un accès au GDF actuellement occupé par des demandeurs d’asile dont la
situation sanitaire et administrative n’a pas été évaluée au préalable.
“Nous encourageons ceux qui sont arrivés spontanément depuis juillet à
profiter de notre ‘kit d’accompagnement’ [pour vivre hors du GDF] qui
comprend de l’argent liquide, des produits non-alimentaires et un
rendez-vous planifié avec l’équipe du HCR pour évaluer leurs besoins de
protection”, explique la même porte-parole, insistant bien sur le fait
qu’aucun migrant n’avait été forcé à quitter les lieux contrairement à
ce que martèlent les témoins interrogés par InfoMigrants.
Une démarche qui est loin de répondre aux préoccupations des migrants
qui affirment avant tout rester au GDF par peur de sortir dans une
ville réduite en zone de guerre. Car au delà de leur impossibilité à se
loger et manger à leur faim, les migrants craignent avant tout pour leur
sécurité, plusieurs cas de kidnapping devant les portes du centre ayant
été rapportés ces derniers mois. Pire, certains seraient même abattus
de sang froid. “Deux Érythréens ont été tués jeudi dernier. Ils avaient
été forcés à quitter le GDF 10 jours plus tôt avec plein d’autres
ex-détenus d’Abu Salim”, assure le contact soudanais d’InfoMigrants qui
précise que plusieurs d’entre eux ont été transférés au centre de
détention de Tariq al-Sikka à Tripoli.
Dans un communiqué datant du 10 janvier, le HCR confirme la mort des
deux Érythréens et fait part de sa “profonde tristesse”. Il s’agirait,
selon la porte-parole du HCR, d’une tentative de cambriolage ayant mal
tournée au domicile des migrants situé dans un quartier au fort taux de
criminalité. Ces drames “nous rappellent que la situation en Libye se
dégrade”, d’ailleurs, “des bombardements ont eu lieu tout près du GDF
[début janvier]”, écrit l’agence dans son communiqué. Celle-ci y voit la
preuve qu’aucun bâtiment ou centre n’est épargné et “qu’aucun lieu sûr
n’existe actuellement à Tripoli pour les réfugiés et les demandeurs
d’asile”. Le HCR appelle à l’ouverture de plus de places de relocalisation afin d’évacuer les migrants hors de Libye vers les centres de transit du Niger ou du Rwanda ainsi que vers l’Europe.
En Libye, le danger guette les migrants de toute part. Un autre
drame, en mer cette fois-ci, a également été rapporté par la plateforme
pour migrants en détresse Alarm Phone selon laquelle un candidat à
l’exil a été abattu par un garde-côte libyen. La victime, qui faisait
partie d’un groupe de 65 demandeurs d’asile interceptés sur une
embarcation de fortune à destination de l’Europe, aurait refusé d’être
ramené et débarqué à Tripoli. Selon Alarm Phone, son corps a ensuite été
jeté à l’eau. L’Organisation internationale pour les migrations n’a pas
confirmé le décès mais a indiqué que l’homme souffrait déjà de
plusieurs blessures avant de prendre la mer.

