
Comment sortir de
la spirale infernale? Alors que toutes les solutions à la crise
séparatiste proposées
jusqu’ici peinent à ramener la paix, le club des anciens chefs d’État africains envisage d’organiser un colloque sur la situation. Réussiront-ils là où toutes les offres de médiation ont échoué? Décryptage.
jusqu’ici peinent à ramener la paix, le club des anciens chefs d’État africains envisage d’organiser un colloque sur la situation. Réussiront-ils là où toutes les offres de médiation ont échoué? Décryptage.
L’offre
de médiation des ex-chefs d’États africains pourra-t-elle faire taire
les armes dans la crise meurtrière qui déchire le Cameroun depuis plus
de trois ans? La démarche est d’autant plus importante que toutes les
tentatives de solution à la crise n’ont pas eu, jusque-là, de suite
favorable.
Initialement annoncé l'année dernière, le Forum des anciens chefs
d’État et de gouvernements africains pour la paix, encore appelé le
Forum Afrique, envisage finalement d’organiser en avril prochain à
Nairobi au Kenya un colloque sur la situation au Cameroun. Objectif: «apporter son soutien à la résolution pacifique»
de ce conflit. De quoi susciter l’espoir chez certains anglophones.
Comme Wannah Immanuel Bumakor, universitaire, beaucoup conviennent que
cette formule a davantage de chances d’aboutir que le grand dialogue
national récemment organisé au Cameroun.
«C'est peut-être le genre de dialogue auquel les Camerounais s'attendaient car il répond à presque tous les critères du dialogue inclusif et sincère que la société civile camerounaise et la communauté internationale ont toujours voulu», souligne l’universitaire originaire du Nord-Ouest anglophone au micro de Sputnik.
Sont attendus à cet autre «grand dialogue» au moins 500 Camerounais représentant les diverses parties prenantes, notamment «les
leaders d’opinion, la société civile, le gouvernement du Cameroun, les
organismes religieux, les Camerounais de la diaspora et plus…»,
précise le communiqué annonçant l’événement. Si le colloque annoncé
semble avoir plus de crédit aux yeux de certains observateurs, c’est
effectivement parce qu’il se déroule en territoire étranger et pourrait
bénéficier par conséquent de la présence des leaders séparatistes,
grands absents du «grand dialogue national» organisé à Yaoundé.
«Il est très possible que ce dialogue soit un succès car les organisateurs ont la possibilité d'inviter toutes les parties prenantes impliquées dans le conflit, ce que le grand dialogue national organisé l'année dernière par Paul Biya n'a pas réussi à faire. Cette fois-ci, les groupes pro-sécessionnistes pourront participer sans craindre d'être arrêtés car il se déroulera sur un terrain neutre», poursuit Wannah Immanuel Bumakor.
Abondant dans le même sillage, Ayah Ayah Abiné, originaire du
Sud-Ouest anglophone, président de la Fondation Ayah qui assiste les
sinistrés de la crise séparatiste, se félicite de l’initiative qui en
réalité, selon son analyse, est un aveu d’échec pour les dirigeants
camerounais dans la recherche de la solution à la crise.
«L’initiative est à encourager, même si j’aurais souhaité que ce problème se règle en interne entre Camerounais. Mais tout porte à croire que l’option de la résolution interne de la crise ne fait pas partie des priorités de ceux qui tirent profit de la situation actuelle», estime-t-il.
En effet, très attendu pour apporter un début de solution dans cette
crise, le «grand dialogue national», qui s’est tenu du 30 septembre au 4
octobre derniers en l’absence des principaux leaders séparatistes, n’a
pas tenu ses promesses. La mise en application des résolutions qui en
sont ressorties, notamment le statut spécial
octroyé aux deux régions anglophones, n’a pas suffi à stopper le
conflit. Le professeur Pascal Messanga Nyamding, membre du comité
central du parti au pouvoir, a sa vision du défi qui attend le club des
anciens chefs d’État.
«Le défi sera de mobiliser ceux qui entretiennent cette guerre. Ils sont pour la plupart installés à l'étranger», affirme-t-il au micro de Sputnik.
Et pourtant, il faudra aussi compter sur la bonne coopération du pouvoir de Yaoundé. Dans un article paru l’année dernière, Jeune Afrique soulignait déjà la réticence de Paul Biya, contacté sans succès par le Sud-Africain Thabo Mbeki «à qui ses pairs avaient confié le soin de mener cette mission».
Le gouvernement camerounais, qui a souvent multiplié les déclarations pour limiter l’implication des partenaires extérieurs
dans ce processus de pacification, sera-t-il cette fois-ci disposé à
s’ouvrir entièrement à cette médiation? Pour le professeur Messanga
Nyamding, le profil des médiateurs peut permettre de l’espérer.
«Lorsque vous avez été chef d'État, vous possédez à la fois les instruments juridiques et institutionnels nationaux et internationaux pour accéder à un autre Président de la République. Ces anciens chefs d’État disposent de la compétence avérée qui peut permettre d'atténuer le conflit dans les régions du Nord-Ouest et le Sud-Ouest», croit-il savoir.
Un optimisme que le président de la fondation Ayah essaie de
relativiser. Le leader anglophone juge l’attitude des dirigeants
camerounais peu compatible avec la perspective d’un dénouement heureux.
«Tout dépend de la bonne foi de nos dirigeants. Mais je n’attends rien d’eux vu leur attitude depuis des décennies. J’espère juste que cette intervention viendra mettre un terme à cette guerre qui n’a pas cessé de nous endeuiller», lance le leader anglophone.
Des positions tranchées?
Alors que les observateurs saluent la symbolique d’une telle
initiative dans la mesure où les Africains sont très souvent considérés
comme incapables de résoudre les conflits sur leur continent, Mathias
Éric Owona Nguini, politologue, pense que «ce colloque n’aura aucune influence réelle sur le conflit armé dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest». Pour lui, les chances de réussite de cette médiation internationale sont presque nulles «au vu de la complexité du problème».
«Elle n'a pas de chances de réussir parce qu'il est assez difficile pour ses organisateurs de mobiliser les acteurs de premier plan qui existent dans chaque groupe de conflit. Ce sont eux qui peuvent jouer un rôle prépondérant dans une dynamique efficace de sortie de crise fondée sur l'obtention d'un compromis entre les protagonistes dans le conflit», argue le politologue.
Si Mathias Eric Owona Nguini émet des réserves sur la capacité du Forum à
mobiliser les principaux protagonistes, c’est parce que, estime-t-il, «la situation réelle montre que les positions sont très tranchées et qu'il est difficile de les réconcilier».
Les extrémistes séparatistes militent en effet pour la partition du
Cameroun, une option qui n’est pas envisageable pour Yaoundé. Cependant,
le Forum compte sur «la bonne volonté des participants invités pour avoir un dialogue ouvert».
Bien que pour le moment on n’en sache pas beaucoup sur l’identité des
leaders séparatistes invités, encore moins sur la présence effective du
gouvernement camerounais, le club des ex-chefs d’État continue à mener
des consultations auprès des protagonistes. Le Forum entend remettre au
Président Paul Biya en personne les recommandations issues de ses
travaux.
Par sputniknews.com

