Le Covid-19
menace une classe politique mondialisée et voyageuse, autant qu’elle met
à nu leurs
défaillances en matière de santé publique.
Analyse. A Londres, Abba
Kyari avait ses habitudes dans l’hôpital où il était soigné par des
médecins de renom. Parfois, ce septuagénaire à la santé fragile quittait
discrètement Abuja, la capitale fédérale nigériane, dans l’urgence. Ces
dernières années, son ami, le président Muhammadu Buhari, 77 ans, dont
il est le chef de cabinet, s’est lui aussi absenté du pays plusieurs
mois durant pour traiter ses problèmes de santé au bord de la Tamise. De
retour de Londres, l’une des neuf filles du chef de l’Etat a été
diagnostiquée positive au Covid-19 et placée en quarantaine. Abba Kyari,
lui, a probablement contracté le coronavirus lors d’une récente mission
en Allemagne.
Le
plus influent des conseillers de M. Buhari, testé négatif au Covid-19,
se retrouve contraint de se soigner dans son pays, première puissance
économique d’Afrique, qui consacre à peine plus de 4 % de son budget à
la santé. « J’ai pris mes propres dispositions en matière de soins
pour éviter de surcharger davantage le système de santé publique, qui
est soumis à tant de pressions », a tenu à préciser dans un
communiqué M. Kyari, sans doute peu désireux de s’infliger le calvaire
des hôpitaux publics négligés par son administration.
Le Covid-19 n’épargne pas la classe
dirigeante africaine, globalisée et voyageuse, clientèle dépensière dans
les prestigieux hôpitaux d’Europe, d’Asie, de Suisse, d’Arabie saoudite
ou d’Israël. Ils sont même les premiers touchés. Bloqués chez eux par
les suspensions des vols suivies des fermetures de frontières et des
mesures de confinement, les voilà soudain confrontés aux conséquences
concrètes de leurs politiques sur un continent qui se contente de
seulement 1 % des dépenses mondiales de santé, et se débat avec deux
docteurs pour 10 000 habitants. Les hôpitaux publics
d’Afrique ne disposent en moyenne que de 1,8 lit pour 1 000 personnes.
Les conditions de prise en charge dans ces établissements sont
régulièrement dénoncées, parfois images à l’appui, accompagnées du
hashtag #BalanceTonHopital sur les réseaux sociaux francophones.
« Pris à leur propre piège »
« Premiers
concernés par le Covid-19, les dirigeants doivent à la fois se soigner
ou se protéger, tout en essayant de gérer cette crise et de masquer
leurs échecs en matière de santé publique, constate Jean-Paul Bado, historien franco-burkinabé de la santé et de la médecine en Afrique. Ils sont en quelque sorte pris à leur propre piège et c’est une première. »
Du Mali au Zimbabwe, de la République démocratique du Congo (RDC) à la
Côte d’Ivoire, les chefs d’Etat, leurs conseillers et leurs ministres de
même que leurs proches peinent à contenir leurs inquiétudes au gré des
résultats rendus par les rares tests disponibles sur le continent. Comme
autant de verdicts sanitaires augurant des changements subis de
gouvernance.
Des
gouvernements et des Parlements entiers sont confinés. Des Etats se
retrouvent paralysés sur le plan politique, ou techniquement ralentis.
Au Burkina Faso, par exemple, au moins six ministres, dont deux guéris,
et le chef d’état-major général des armés sont ainsi infectés. Le
Covid-19 a pris la forme d’un virus politique et urbain d’abord,
révélateur des défaillances des pouvoirs en place. Pour John Nkengasong,
directeur du Centre africain de contrôle et de prévention des maladies
(CDC-Africa) rattaché à l’Union africaine, « les politiciens sont
les premiers responsables des faiblesses des systèmes et infrastructures
de santé et les premiers à devoir trouver des solutions, dans
l’urgence ». Ce virologue camerounais craint « le pire », faute de ressources disponibles. « Si
le Covid-19 a, dans certains pays africains, affecté d’abord les
élites, il se répand désormais dans les quartiers populaires où les
indicateurs d’accès aux soins sont aussi préoccupants que les risques
d’une propagation rapide », dit-il.
Comment
justifier auprès de la population la disponibilité d’un seul
respirateur artificiel dans les hôpitaux publics de Conakry, la capitale
de la Guinée, où un premier cas a été diagnostiqué mi-mars ? Le
pouvoir, de plus en plus contesté, du président Alpha Condé avait
pourtant feint de renforcer les capacités médicales après l’épidémie due
au virus Ebola en Afrique de l’Ouest entre 2014 et 2016 qui avait fait
11 300 morts.
« Le
Covid-19 est perçu par une partie de la population guinéenne comme un
virus importé du Nord par les élites occidentales et locales. Ces
dernières ne se sentaient pas vraiment menacées par Ebola, un danger
venu de la brousse, à l’intérieur du pays », observe l’anthropologue
de l’Ecole nationale supérieure de Lyon, Frédéric Le Marcis. Depuis
Conakry où il exerce pour l’Institut de recherche pour le développement,
ce chercheur note que « le contexte électoral [législatives et référendum constitutionnel organisés le 22 mars]
a nui à l’efficacité de la réponse politique et sanitaire à l’épidémie,
du moins au début. En outre, les élites contaminées ont traité le
coronavirus avec une certaine légèreté, y compris pour leur propre
cas. »
En RDC, il n’y a
qu’une cinquantaine d’appareils d’assistance respiratoire pour plus de
80 millions d’habitants vivant sur un territoire aussi vaste que
l’Europe occidentale. Certains pays du continent n’en disposent d’aucun
en état de fonctionner. Ce qui renforce les angoisses dans les villes,
où le confinement – parfois imposé par la force militaire et mal
expliqué – peut être perçu comme une oppression de plus et une asphyxie
de la si vitale économie informelle. Le tout conjugué à un risque de
pénurie alimentaire.
« Procès populaires contre l’Etat »
L’historien
et archiviste paléographe sénégalais Adama Aly Pam voit là les
conditions réunies pour qu’émergent des mouvements urbains de
protestation menés par ceux qui n’ont rien à perdre à défier des régimes
jusque-là indifférents à leur santé, à leur vie. « Les centres
urbains d’Afrique sont d’extraordinaires lieux de ségrégation, que ce
soit par le pouvoir, l’argent, le logement et l’accès aux soins, explique l’intellectuel. Cette
pandémie exacerbe les inégalités sociales et renforce les sentiments
d’injustice face à la santé. Elle augure forcément des contestations
politiques en Afrique ».
Au
risque de voir ces éventuelles agitations sociales affaiblir des
régimes dirigés par des chefs d’Etat âgés, à la santé fragile, et qui
peinent à entretenir l’illusion d’un pouvoir fort ? Des régimes autoritaires en Afrique subsaharienne pourraient se révéler « incapables de démontrer un minimum de prise face aux chocs sanitaires et économiques [et] pourraient être fortement contestés », écrivent des diplomates
du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) du ministère
français des affaires étrangères dans une note rendue publique par Le Monde. « Plusieurs
Etats fragiles vont se trouver encore davantage contestés, et
incapables d’assumer leurs responsabilités régaliennes et
westphaliennes », se risquent à prédire ces analystes français.
Dans une autre étude consacrée à l’Afrique, dévoilée par le journal économique La Tribune et que Le Monde Afrique s’est procurée, le CAPS évoque un « virus politique » et n’exclut pas que « cette crise pourrait être le dernier étage du procès populaire contre l’Etat. » Plus que le patient zéro, c’est le « mort zéro »
présidentiel et une propagation massive du Covid-19 déclencheur
d’incertaines révoltes qui créent la panique dans certains cénacles de
pouvoir.
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