Après la 2ème guerre
mondiale, les États africains en revendiquant leur souveraineté
politique, économique et culturelle développent un nationalisme[1] virulent fondé sur le mythe dit de « l’autosuffisance[2] ».
Soutenu
entre autres par les tiers-mondistes du développement
autocentré, il est considéré tout d’abord comme un facteur positif
contribuant à l’unité des peuples, mais aussi comme une théorie du
développement et de la croissance économiques dans un monde volatile,
instable et non sécuritaire (Boulanger, 2002). L’essor de la
mondialisation et du régionalisme à la fin des années 1980 le présente
plutôt comme un élément redoutable de dissociation. Le nationalisme se
dresse ainsi en obstacle[3] à l’intégration[4]
qui elle permettrait d’amorcer un véritable processus de développement
économique. En soulignant l’incapacité de la communauté internationale à
créer des conditions favorables au développement de l’Afrique, René
Kouassi affirme lors du 10ème anniversaire de l’Organisation
de l’Unité Africaine (OUA) en 1973 que l’Afrique doit d’abord pouvoir
compter sur elle-même. D’où l’importance de la solidarité africaine mise
en avant comme fondement de l’intégration lors de l’entrée en vigueur
du Traité d’Abuja – instituant la Communauté Économique Africaine (CEA)
en 1994 – et plus récemment lors de la création de l’Union Africaine
(UA) en 2003.
Principal objectif des États africains depuis les indépendances,
l’intégration régionale que l’UA doit renforcer et accélérer permettra à
l’Afrique de jouer le rôle qui lui revient dans l’économie mondiale
tout en faisant face par la mutualisation de ses capacités, de ses
ressources et par la mobilisation des énergies aux problèmes économiques
et sociaux multiformes aggravés par les effets négatifs de la
mondialisation. Ainsi, d’un point de vue théorique, l’intégration
régionale en Afrique est supposée apporter des avantages économiques et
sociaux plus larges. Plus particulièrement, elle est supposée générer,
sur les fondamentaux des économies, des effets :
- Statiques : création d’opportunités commerciales, intensification des échanges intra zones, baisse des prix des produits originaires, modification de la structure des recettes fiscales, etc.
- Dynamiques : économies d’échelle, meilleures dotations factorielles, opportunités d’emploi, emprunt[5] de capitaux à des taux d’intérêt concessionnels, suppression des monopoles locaux existants, augmentation des IDE, convergence économique réelle, stratégie essentielle pour la solution des problèmes d’instabilité politique, etc.
Dans le souci de réaliser son objectif d’intégration et de mettre en
place un ordre socioéconomique, l’Afrique s’est définie un modèle de
développement basé sur l’intensification de la coopération régionale et
sous régionale. Plusieurs programmes et instruments conséquents se sont
alors succédés du Plan d’action de Lagos au Programme Minimal
d’Intégration en passant par le NEPAD[6] pour ne citer que ceux-là.
Le processus d’intégration prévoyait que la CEA soit mise en place en 6 étapes[7]
et, conformément au traité d’Abuja, les États membres de l’UA devaient
prioritairement s’efforcer de renforcer les Communautés économiques
régionales en y assurant la coordination, l’harmonisation et
l’intégration progressive de leurs activités. Actuellement, la CEA se
trouve à la 3ème étape, celle de la mise en place d’une zone
de libre-échange et d’une union douanière au sein de chaque bloc
régional exigeant la mise en place d’un tarif extérieur commun (TEC). A
ces jours, certaines CER s’efforcent toujours de mettre en place leurs
zones de libre-échange, tandis que d’autres sont partiellement des zones
de libre-échange ou partiellement des unions douanières. Les progrès
dans ce domaine varient considérablement selon les régions. Si le COMESA
et la CAE ont lancé leurs unions douanières avec succès (CUA, 2011),
les progrès de la CEN-SAD et de l’IGAD sont au point mort. Ils avancent
lentement pour la CEDEAO et, la CEEAC et la SADC en sont encore à une
étape préliminaire. Toutefois, les échanges entre pays ont connu dans
l’ensemble une croissance plus rapide en Afrique que dans les pays
développés et dans les autres pays en développement avec une progression
à un rythme soutenu de 8,2 % par an depuis 1996 (CUA, 2011). Il faut de
même souligner que ces échanges sont plus élevés dans les CER à pays
non-exportateurs de combustibles que dans les CER à pays exportateurs de
combustibles. En dépit de ces avancées, ce niveau reste faible pour
créer des emplois, stimuler l’investissement et encourager la
croissance en Afrique.
D’autres progrès[8]
ont été faits par les CER notamment en ce qui concerne les
infrastructures, la gestion de l’énergie et de l’eau, la santé, la libre
circulation des personnes, la promotion de la paix et de la sécurité,
l’agriculture et la sécurité alimentaire, les transactions financières,
la convertibilité des monnaies, etc. Toutefois l’approche pratique de
l’intégration africaine diffère de ce qui a été pensé et synthétisé dans
les protocoles d’accord. On note d’une part un retard par rapport au
calendrier pré défini et d’autre part une incohérence dans le processus
d’intégration. À titre illustratif, la CEEAC consent des efforts
importants en vue de l’harmonisation, de la coordination des politiques
économiques et de sa transformation en une zone monétaire unique ; mais
dans cette CER, l’union douanière, la libre circulation des personnes et
le marché commun sont encore loin d’être réalisés.
L’exemple africain montre qu’en réalité certaines CER sont plus proches
de l’union économique et monétaire, même si elles n’ont pas encore
réalisé l’union douanière ou le marché commun. Contrairement aux
attentes, il n’y a donc eu que peu d’avancées significatives dans le
processus d’intégration en Afrique. Malgré les améliorations dans
certaines CER, la création de la CEA reste fortement entravée par les
conflits, les défis relatifs à la gouvernance,et par le trop grand
nationalisme – juridique, politique et économique – des États. En effet,
nonobstant la signature des traités, on note toujours une absence de
mise en œuvre des protocoles par certains États membres et, les textes
internes à chaque pays expriment toujours un repli sur soi. Les
rivalités stratégiques entre pays perdurent avec les États
économiquement plus avancés voulant imposer un certain nombre de choses
aux autres. Les déséquilibres économiques et sociaux entre pays[9], les priorités différentes en matière d’intégration sous régionale[10],
la faible industrialisation, la xénophobie et la persistance des
barrières tarifaires et non tarifaires, sont autant d’autres éléments
qui freinent l’intégration sous régionale et régionale.
Pourtant, les économies africaines sont plus intégrées et ouvertes aux
pays occidentaux, américains ou asiatiques. Ce qui ne leur est pas
profitable puisqu’ils ne sont pas suffisamment efficaces pour affronter
la concurrence étrangère. Enfin, malgré le principe de rationalisation[11]
des CER adopté par l’Union Africaine en 2006, on constate toujours la
coexistence de plusieurs communautés économiques et l’appartenance des
États à plusieurs CER dans une même région. Cette situation est un
handicap pour l’intégration dans la mesure où ces CER ont recours aux
mêmes partenaires pour le financement des projets similaires et que
leurs programmes se chevauchent. À titre illustratif, la CAE est déjà un
marché commun qui a cependant quatre États membres en commun avec le
COMESA et un en commun avec la SADC. Cinq États membres de la SADC sont
membres de l’union douanière d’Afrique australe (SACU). Dix pays de la
région appartiennent déjà à des unions douanières mais sont toutes
engagées dans des négociations visant à créer des unions douanières
différentes de celle dont elles sont actuellement membres.
En somme, beaucoup de progrès restent encore à faire pour aboutir à une
Afrique à la fois efficace et influente par l’intégration. Il devient
donc impératif de promouvoir le développement d’une intelligence
politique[12], économique[13],
sociale, scientifique, technologique, ainsi que le développement d’une
culture humaine de l’intégration plus perspicaces et plus actives et des
espaces communs d’action pour l’industrialisation pour réussir le
processus d’intégration en Afrique.
[1] Principe politique né à la fin du 18ème siècle et qui met l’accent sur le contrôle interne de l’économie.
[2] Chacun revendique ses industries nationales et la couverture de ses besoins vivriers par l’offre nationale.
[3]
Le nationalisme africain est considéré comme un facteur de promotion de
l’autarcie; de la guerre militaire et/ou commerciale; de la richesse de
l’État au détriment du bien-être individuel et des libertés
fondamentales; du collectivisme et du totalitarisme; du protectionnisme
et du contrôle du commerce extérieur (Eric Boulanger, 2002).
[4]
L’intégration économique dont il sera question dans cette note est
définie par Jacques Pelkmans comme étant la suppression des frontières
économiques entre pays
[5]
Les liquidités des marchés de capitaux élargis augmentent et la
diversification qui en résulte réduit les risques qui accompagnent les
investissements intensifs.
[6]
Instrument de planification du développement chargé de mobiliser les
fonds pour la réalisation des projets continentaux ou régionaux.
[7]
i: (qui doit s’achever en 1999) Création de blocs dans les régions qui
n’en ont pas encore ; ii: (qui doit s’achever en 2007) Renforcement de
l’intégration à l’intérieur des CER et harmonisation entre les CER ;
iii: (qui doit s’achever en 2017) Mise en place d’une Zone de Libre
échange et d’une Union Douanière au sein de chacun des blocs régionaux ;
iv: (qui doit s’achever en 2019) Coordination et harmonisation des
systèmes tarifaires et non tarifaires au sein des CER en vue de la mise
en place d’une zone de libre échange, devant déboucher sur une union
douanière continentale ; v. Cinquième étape : (qui doit s’achever en
2023) Création d’un Marché Commun Continental Africain MCA) ; vi: (qui
doit s’achever en 2028) Mise en place d’une Union Économique et
Monétaire continentale et d’un Parlement.
[8] Pour une présentation plus détaillée de ceux-ci, voir le rapport de la CUA « Etat de l’intégration en Afrique ».
[9]
Certains pays sont très endettés tandis que d’autres souffrent de
déstabilisation sécuritaire, d’absence de démocratie, d’épidémies, etc.
[10] Paix et sécurité pour la CEEAC, le développement et la croissance pour la SADC, intégration économique pour la CEDEAO, etc.
[12] Capacités des autorités à gérer les situations globales de leurs pays pour le bien être des peuples.
[13]
Capacité de produire ensemble des richesses, de les vendre, de les
consommer ou de les faire consommer dans le cadre de l’économie de
marché.
Auteur: Claude Aline Zobo
Source:terangaweb.com/27118-2/

