Sa parole est rare. Ce matin, Guillaume Soro,
le numéro deux ivoirien, s'exprime sur RFI. Au début de cette année, la
justice
burkinabè a lancé contre lui un mandat d'arrêt pour complicité
dans le putsch de septembre 2015. Mais depuis deux semaines, les juges
de Ouagadougou ont renoncé. Et aujourd'hui, le président de l'Assemblée
ivoirienne ne cache pas son soulagement. Guillaume Soro s'exprime aussi
sur son avenir. Il annonce que, « galvanisé » par le soutien du président Ouattara, il aimerait bien « rempiler » à la fin de cette année au poste de président de l'Assemblée.
RFI : Le Burkina Faso renonce à demander votre extradition. Comment réagissez-vous ?
Guillaume
Soro : Je dois dire que, sur la question du Burkina Faso, le président
Ouattara lui-même a décidé de prendre en charge le dossier. Et donc je
m’interdis tout commentaire sur la question du Burkina Faso, d’autant
plus que j’ai été longtemps calomnié. Je suis même blessé et je
considère qu’à partir du moment où c’est la décision du président de
privilégier la voie diplomatique, je ne veux pas que quelques propos de
moi soient interprétés d’une manière ou d’une autre.
C’est
vrai qu’il y a une supposée conversation téléphonique entre le
Burkinabè Djibril Bassolé [opposant politique, aujourd’hui en prison] et
vous-même au moment du putsch de septembre 2015. A Abidjan, beaucoup
ont reconnu votre voix. Comment avez-vous réagi ?
Ce
dossier du Burkina, j’ai mis ce dossier derrière moi. Ça a été une étape
difficile pour moi-même et ma famille. Ce qui m’intéresse, ce sont les
affaires politiques intérieures de la Côte d’Ivoire.
Et
quand le Premier ministre burkinabè de l’époque Isaac Zida a déclaré que
cet échange téléphonique était authentique, et que c’était bien vous.
Est-ce que vous avez été tenté de le poursuivre en justice ?
(Rires)
J’ai considéré que c’était une vraie cabale. Ceci aujourd’hui
heureusement est passé, ça a été une blessure qui s’est cicatrisée. Je
ne parle plus du Burkina.
Mais pourquoi dites-vous que
c’est une calomnie ? Parce que ce n’est pas vous dans cette
conversation ? C’est quelqu’un qui a imité votre voix ?
Je
ne rentrerai pas dans cette polémique puérile, quelquefois même
ridicule et même insultante pour moi. Le plus important, c’est
aujourd’hui que les relations entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso
se portent mieux.
Mais simplement, juste cette question
toute simple : pourquoi n’avez-vous pas porté plainte contre les gens
qui ont diffusé cette conversation téléphonique ?
Est-ce
que ça valait la peine de rentrer dans des débats d’égouts et dans une
polémique stérile ? Je remarque au passage que ceux qui m’ont accusé
n’ont pas apporté la preuve contraire non plus devant une juridiction.
Et cette perquisition à votre domicile de Ouagadougou par la justice burkinabè, comment l’avez-vous vécue en octobre dernier ?
Je
suis sans haine, ni rancune. Vous savez, quand vous êtes un homme
politique, vous recevez des coups, vous pouvez même être victime de
cabales. J’ai trouvé que j’ai été offensé, blessé, meurtri, mais ce
n’est pas le plus important.
Si je comprends, pour vous, après cette dernière décision de la justice burkinabè, la page est tournée ?
J’ai dit que ce dossier est bien loin derrière moi. Je vais de l’avant.
Vous
êtes un ami de toujours de Blaise Compaoré. Comment avez-vous réagi au
fait que la justice burkinabè continuait de demander l’extradition de
l’ancien président ?
Cela est une affaire intérieure au Burkina Faso. Je m’interdis quelque commentaire que ce soit.
Blaise Comparoé, c’est pour vous un très grand ami, non ?
Oui,
je ne renie pas mon amitié avec Blaise Comparoé. Jusque dans ma tombe,
c’est un frère. Je m’honore de son amitié. Je ne dirai pas un mot de
plus.
Parlons Côte d’Ivoire. Premier rendez-vous politique
important, en septembre 2016, la révision de la Constitution. Quels
sont à votre avis les points importants qu’il faut modifier ?
D’abord,
il était évident pour tout citoyen, et pour moi particulièrement, que
la nouvelle Constitution puisse s’imbiber des leçons à tirer de la
guerre que nous avons connue.
Vous voulez dire qu’il faut en finir avec le problème de l’ivoirité ?
Absolument. Déjà à Linas-Marcoussis [Discussions
de sortie de crise post-électorale qui s’est conclue par les accords
Kléber, dits de Marcoussis, du 26 janvier 2003], il avait été question de réviser l’article 35 [de la Constitution]
sur les conditions d’éligibilité. Mais je pense aussi que, dans le
préambule, comme au Rwanda, il faudra bien une phrase pour interdire que
la discrimination, la ségrégation, l’exclusion entre citoyens ivoiriens
ne puissent prévaloir.
Est-ce que vous êtes favorable à la création d’un poste de vice-président ?
Je
suis président de l’Assemblée nationale. Vous me permettrez de donner
la primeur de ma position à l’occasion de la plénière qui se tiendra à
l’Assemblée nationale.
Depuis 2011, vous êtes le deuxième
personnage de l’Etat. Mais si demain est créé un poste de
vice-président, vous risquez de perdre votre place, non ?
(Rires)
Vous savez bien que je ne suis pas un homme à m’accrocher aux honneurs
et aux préséances protocolaires. Ce sera au président Alassane Ouattara
de donner le dauphinat constitutionnel à qui il a le plus confiance.
Maintenant je me réjouis d’avoir été le premier à qui il a fait
confiance pour confier le dauphinat constitutionnel dans une période
aussi difficile que le lendemain de la crise post-électorale de 2011.
Je prends ça comme une fierté et je l’en remercie.
Oui,
mais il va y avoir nécessairement une querelle entre ce vice-président
et le président de l’Assemblée pour savoir qui est le deuxième
personnage de l’Etat ?
Ah non, non. Il ne peut pas y
avoir de querelle. Le vice-président sera la deuxième personnalité de
l’Etat de Côte d’Ivoire et sera détenteur du dauphinat constitutionnel.
En
ce qui vous concerne personnellement Guillaume Soro, est-ce que vous
serez à nouveau candidat aux élections législatives de novembre
prochain ? Et si vous êtes réélu, est-ce que vous serez candidat à
nouveau à la présidence de l’Assemblée nationale ?
Mais
c’est bien vous qui disiez quelquefois qu’on ne change pas une équipe
qui gagne ! Donc je pense avoir fait du bon travail à l’Assemblée
nationale. Je serai candidat pour être député dans ma circonscription
Ferke-Commune [Ferkessédougou-Commune, dans le nord de la Côte d’Ivoire]
et j’en parlerai avec le président de la République. Et j’aimerais bien
éventuellement rempiler au poste de président de l’Assemblée nationale.
Vous
dites que, pour être le dauphin du président Ouattara, il faut avoir
toute sa confiance. Mais à Abidjan, certains disent que, depuis vos
démêlés judiciaires avec le Burkina Faso, vous avez perdu cette
confiance du président de la République ?
(Rires)
Non, non, non. Je crois que ma relation avec le président Alassane
Ouattara est non seulement excellente, mais elle est au-dessus des
conjonctures temporelles.
Mais ne craignez-vous pas que
certaines personnalités, comme le ministre de l’Intérieur Hamed
Bakayoko, ne prennent votre place dans le cœur du président ?
Mais
ça, c’est purement de la gaminerie. Pourquoi voulez-vous que j’éprouve
de la jalousie, ça n’a rien à voir ! Je souhaite bonne chance à qui le
président de la République fera confiance.
Quand vous
dites que votre relation avec le président de la République est
au-dessus des questions conjoncturelles, voulez-vous dire que vous êtes
un ami de toujours, à la différence de certains autres hommes politiques
en vogue aujourd’hui à Abidjan ?
Le président Ouattara,
pendant plus de dix ans, a pu peser et jauger ma loyauté et ma fidélité à
sa personne. Et je peux affirmer aussi que, jusqu’à aujourd'hui, le
président de la République ne m’a pas donné d'éléments ou d'occasions de
douter. Donc, je suis en totale et pleine confiance avec le président
Ouattara qui, du reste, lorsque j’ai eu les ennuis judiciaires en France
et au Burkina Faso, s’est pleinement impliqué et a lourdement pesé pour
aider à régler ces questions.
Et cela vous a rassuré ?
Ça m’a non seulement rassuré, mais galvanisé.
De
ce point de vue, juste un mot encore sur le Burkina Faso. Vous qui
connaissez bien le nouveau président, Roch Marc Christian Kaboré, est-ce
que vous pensez qu’il a joué un rôle plutôt positif ou plutôt négatif
dans cet apaisement ?
Vous savez, depuis l’élection du
président Roch Marc Christian Kaboré au Burkina, je n’ai pas eu le
privilège d’avoir un contact avec lui. Donc il m’est difficile de porter
un jugement.
La présidentielle de 2020, vous y pensez ?
En
Côte d’Ivoire, tout le monde pense à la présidentielle de 2020. Mais en
ce qui me concerne, je privilégierai l’ambition collective à l’ambition
individuelle. Je suis un homme de mission, et non un homme d’ambition.
Si,
à la fin de cette année, vous êtes réélu au perchoir, est-ce que
naturellement vous ne penserez pas à une candidature pour 2020 ?
Evidemment
en Côte d’Ivoire, tout le monde pense bien entendu à 2020. Et je pense
que le président Ouattara pense à 2020, plus que tout le monde. Et avec
son aîné, le président Henri Konan Bédié, je suis convaincu qu’ils sont
soucieux de préparer de façon harmonieuse et tranquille leur succession.
Et si les présidents Ouattara et Bédié vous demandent de vous préparer pour 2020, qu’est-ce que vous répondrez ?
(Rires) Pour l’instant, ils ne l’ont pas encore demandé.
Qu’est-ce
que vous répondez à ceux qui disent que, par votre passé de chef
rebelle, vous êtes moins rassembleur que d’autres hommes politiques de
votre génération ?
Qu’ils le disent, mais moi, je sais
que j’ai des ressources pour avancer. Ça veut dire que j’ai pour moi mon
parcours, mon discours. J’ai pour moi, comme on dit à Abidjan, « mon
CV ». Et j’ai pour moi les amitiés et la confiance du président de la
République, ce qui n’est pas rien.
Sous le régime Gbagbo,
vous étiez le chef de la rébellion. Du coup aujourd’hui, plusieurs
organisations de défense des droits de l’homme pointent votre
responsabilité dans les exactions commises. On pense notamment à Duékoué
en mars 2011 [au moins 198 corps inhumés par les casques bleus de
l’Onuci]. Est-ce que tout cela ne nuit pas à votre réputation ?
Alors
si votre question s’entend dans le fait de dire qu’il y a eu des
enquêtes et qu’il y a eu bien entendu quelques violations de droits de
l’homme çà et là, je vous réponds qu’il faut laisser à la justice le
soin de faire son travail en toute indépendance. Et quiconque sera
convoqué répondra.
Y compris vous-même ?
Je ne me suis jamais soustrait à la justice. Si la justice de mon pays me convoque, je répondrai présent.
Et si c’est la Cour pénale internationale ?
Si la Cour pénale internationale veut m’entendre, elle m’entendra. Je ne vais pas me soustraire à la justice.
Et
sur la mort d’IB [le sergent Ibrahim Coulibaly], qui était l’un de vos
rivaux à la tête de la rébellion et qui est mort assassiné en avril 2011
à Abidjan [dans le quartier populaire d'Abobo au nord d’Abidjan],
est-ce que vous serez prêt également à répondre si un juge vous le
demande ?
Mais je ne vois pas ce que cette question a à
voir. Vous avez dit qu’IB a été assassiné à Abobo. Je n’étais pas à
Abobo. Pourquoi un juge voudrait m’entendre ?
Sur vos
relations avec la France, qui sont un petit peu compliquées depuis
décembre 2015, depuis que la police française a voulu vous interpeller à
votre domicile près de Paris, comment régler cette question suite à une
plainte déposée il y a quatre ans par Michel Gbagbo, le fils
franco-ivoirien de Laurent Gbagbo ?
Deux choses. Mes
relations ne sont pas compliquées avec la France, c’est faux de le dire.
Il se trouve que j’ai été en France, en mission. Un juge, madame Sabine
Khéris, bien connue dans le milieu puisque c’est la même dame qui a
voulu interpeller un officiel marocain, c’est la même dame qui m’a
envoyé un mandat d’amener. Donc il faut distinguer la France judiciaire
et la France politique, c’est différent. Donc cette dame m’a envoyé un
mandat d’amener, un abus de pouvoir puisque j’étais sur le territoire
français avec l’immunité diplomatique. Cette question doit se régler au
niveau de la justice. Elle a envoyé une commission rogatoire à Abidjan.
Depuis le mois de janvier, la justice ivoirienne a écrit à madame Sabine
Khéris pour lui demander de venir à Abidjan pour assister un magistrat
pour m’entendre. Elle est abonnée absente. Elle n’est pas venue. Donc la
balle est plutôt dans son camp. Quand je vois l’acharnement qu’elle a
eu à vouloir m’entendre à Paris, je suis surpris qu’elle freine des
quatre fers quand on lui donne l’opportunité justement de venir
m’entendre à Abidjan.
RFI

