La
rencontre a été fixée un dimanche matin, avant un nouveau déplacement
de son excellence. Pendant la messe, la circulation dans Kinshasa est
fluide en cet été 2016. L’ambassadeur reçoit à son cabinet d’avocat,
toujours ouvert malgré son activité diplomatique. Le bâtiment décrépi du
quartier de Gombe est sombre, les couloirs étroits, les escaliers
laissent affleurer l’armature de l’édifice.
La porte s’ouvre sur un homme de taille moyenne, arborant un maillot
du FC Barcelone et de proéminentes lunettes. Ainsi apparaît Norbert
Nkulu Mitumba Kilombo, représentant de la République démocratique du
Congo à Kigali, ancien ministre d’Etat auprès du président de la
République Joseph Kabila et son éminence grise selon l’opposition.
« S’il y a une modification dans la Constitution, c’est lui [l’ambassadeur]
qui l’écrira »,
jure l’un des financiers de l’Union pour la nation congolaise (UNC), le
parti d’opposition de Vital Kamerhe. Un diplomate occidental voit en
lui
« l’un des successeurs d’Augustin Katumba Mwanke »,
conseiller
spécial de Joseph Kabila et véritable président bis, décédé dans un
accident d’avion le 12 février 2012. Autant de titres que l’avocat
réfute dans un
sourire.
« Je suis un haut fonctionnaire, je suis tenu au devoir de réserve, je ne fais pas de politique. »
Dérapage contrôlé
Du droit, rien que du droit, mais aussi de la stratégie. Norbert
Nkulu est surtout l’un des architectes du glissement, ce dérapage
contrôlé du calendrier électoral qui devrait
permettre à Joseph Kabila de se
maintenir au
pouvoir
après la fin de son mandat. Ancien membre du collège juridique du
président, le septuagénaire connaît la Constitution de 2006 sur le bout
des ongles.
« Il suffit de la lire pour balayer les arguments des opposants et de la communauté internationale [sur la fin du mandat présidentiel]
».
L’ancien directeur adjoint de cabinet du chef de l’Etat en réfère à l’article 70, qu’il lit à haute voix.
« Le
président de la République est élu au suffrage universel direct pour un
mandat de cinq ans renouvelable une seule fois. A la fin de son mandat,
le président de la République reste en fonction jusqu’à l’installation
effective du nouveau président élu. C’est donc clair, s’il n’y a pas de
nouveau président élu, celui-ci reste en place ».
Comprendre qu’après le 19 décembre, date officielle de la fin du mandat de Joseph Kabila, ce dernier ne peut que
rester au pouvoir.
« Tous les opposants d’alors ont adopté et voté ce texte, l’amnésie est un grand mal de la politique congolaise ». Un mal que l’ambassadeur se propose de
soigner.
En rappelant par exemple que les sénateurs siègent et touchent leur
salaire mensuel de 10 000 dollars, alors que leur mandat s’est achevé
en 2012. De même, les députés provinciaux, qui élisent sénateurs et
gouverneurs, n’ont toujours pas été renouvelés.
« Un certain ancien gouverneur du Katanga [Moïse Katumbi]
a bénéficié de ce glissement de 2012 à 2015, attaque Norbert Nkulu.
Désormais,
il le critique, mais pourquoi n’a-t-il pas démissionné plus tôt de son
poste ? Pendant neuf ans, il a été le représentant du président à l’Est
et, désormais, il se présente en sauveur. »
Glissement assumé
Souriant, sûr de son fait, le diplomate congolais se pose en garant
du respect de l’ordre constitutionnel. Ses arguments ont d’ailleurs été
repris à la lettre par la Cour constitutionnelle, qui a rendu en mai un
arrêt
autorisant le président Kabila à se maintenir à la présidence.
« Ni vide juridique, ni vide institutionnel, ni vacance de pouvoir », a scandé Norbert Nkulu quelques jours plus tôt à la RTNC, la télévision nationale, pour
justifier
le glissement électoral. Un glissement assumé qui, après les sénateurs,
les députés provinciaux et bientôt les députés nationaux, devrait donc
s’étendre à la magistrature suprême. Un glissement qui, malgré les hauts
cris de la communauté internationale et de l’opposition, crée de fait
une communauté d’intérêt en RDC par la prolongation de tous les mandats
électoraux et de leurs lucratives rémunérations.
Et pourtant, ce glissement fait
grincer des dents, jusqu’au sein de la majorité présidentielle.
« Toute la classe politique peut trouver des intérêts dans le glissement, soupire un député de Kinshasa, qui ne retient pas ses critiques.
Le clan Kabila a créé les conditions pour rester au pouvoir, en laissant pourrir la situation depuis sa réélection en 2011. »
Un hypothétique scrutin en 2018
Mais
glisser jusqu’à quand ? En juin, un des soutiens financiers de l’opposition avait affirmé au
Monde Afrique que
« le scrutin électoral n’aura pas lien en 2016. D’après nos projections, l’organiser avant juin 2017 serait irréaliste ». Les listes électorales de 2011 n’ont pas été actualisées.
Repartir
sur le même fichier priverait de vote près de 10 millions de jeunes
congolais, devenus majeur depuis la dernière élection présidentielle.
Corneille Nangaa, le président de la Commission électorale nationale
indépendante (CENI), a réaffirmé le 7 juin sur RFI que la refonte du
fichier, à
compter
des premières opérations d’enregistrement, prendra de treize à seize
mois. Le début du recensement est fixé au 30 juillet, renvoyant un
hypothétique scrutin à 2018, compte tenu des quatre-vingt-dix jours
minimum de campagne électorale.
« Cela laisse au président Kabila deux à trois ans de pouvoir », traduit un membre de la commission.
Un délai impensable pour la communauté internationale, malgré les
nuances entre une position américaine très ferme et européenne, plus
souple.
« Ce qui se passera après le 20 décembre, c’est l’inconnu, s’inquiète un fonctionnaire européen.
Les hommes politiques se disputent, mais ils sont de plus en plus
déconnectés de la jeunesse. Un ras-le-bol monte et personne ne sait si
les vieux partis sauront le canaliser ou seront submergés. » En cinquante-six ans d’indépendance, la RDC a changé deux fois de nom, et trois fois de président, sans jamais
connaître de transition politique pacifique.