De nombreux expatriés noirs se plaignent d’avoir été victimes de
discrimination. Ecartés de certains emplois, notamment dans l’éducation,
humiliés dans la vie quotidienne, ils et elles racontent.
Quand Samantha Sibanda, la fondatrice de l’association Appreciate
Africa Network, est arrivée du Zimbabwe en Chine, il y a neuf ans, elle a
été émerveillée par les possibilités illimitées que semblait offrir le
pays. Au bout de deux ans, elle a décidé de s’installer à Pékin. A
l’époque, elle était optimiste. Contrairement à beaucoup d’autres pays,
la Chine ne semblait pas connaître ce profond racisme qui peut rendre la
vie si dure aux Noirs.
“Oh, vous êtes noire !”
Mais la lune de miel n’a pas duré longtemps. En 2009, la jeune femme a
présenté sa candidature à un poste d’enseignante d’anglais. Lors de
l’entretien téléphonique qui a suivi, son interlocutrice a été si
impressionnée par son CV qu’elle lui a offert le poste sur-le-champ. Elle raconte en soupirant :
Mais quand je me suis rendue à l’école, la première chose qu’elle m’a dite a été : ‘Oh, vous êtes noire !’ Et elle est revenue sur son offre en m’expliquant que son école ne pouvait pas embaucher une enseignante noire, car les parents et les élèves n’aimeraient pas ça. J’ai alors compris que le racisme existait aussi en Chine.”
Malgré les avantages économiques, beaucoup d’expatriés noirs se
plaignent d’être victimes d’injustices dans leur vie privée et sur le
marché de l’emploi à cause de préjugés tenaces qui dépeignent les Noirs
comme des gens peu instruits, grossiers et pauvres. “Même quand nous
avons les qualifications requises, les employeurs chinois refusent de
nous embaucher à cause de la couleur de notre peau”, déplore Samantha.
Le racisme jusque dans le taxi
Et le problème ne se limite pas à l’enseignement de l’anglais.
Munyaradzi Gwekwerere (pseudonyme), un chargé de clientèle sud-africain
de 32 ans qui a fait ses études dans une prestigieuse université
sud-africaine et a obtenu un master aux Etats-Unis, a vu sa candidature
refusée à trois ou quatre reprises en raison de sa couleur de peau.
Les choses se passent généralement ainsi : ils prennent connaissance de mon CV, ont un entretien téléphonique avec moi, me disent qu’ils sont impressionnés par mes compétences, puis me demandent de me rendre sur place pour régler les questions de détail. Et quand ils se rendent compte que je suis Noir, je n’entends plus parler d’eux.”
Cet homme a même renoncé à indiquer sa nationalité et à joindre une photo à son CV, car il sait qu’il n’aurait alors aucune chance de décrocher un entretien téléphonique.
Sur certains plans, le racisme en Chine est même pire que dans les
pays occidentaux. Samantha Sibanda a vécu douze ans au Royaume-Uni et
Munyaradzi Gwekwerere deux ans aux Etats-Unis, et, même si la vie n’a
pas toujours été facile pour eux, ni l’un ni l’autre n’ont essuyé de
tels refus pour des questions raciales.
Les discriminations ne se limitent pas non plus au lieu de travail.
Munyaradzi Gwekwerere raconte que des chauffeurs de taxi refusent de le
prendre et que, dès qu’il quitte le centre de Pékin, il se sent souvent
dévisagé. Au dire de Samantha Sibanda, le racisme en Chine atteint même
un niveau institutionnel, les Africains ayant davantage de difficultés
que les autres étrangers à renouveler leur visa de travail et à pouvoir
prolonger leur séjour en Chine.
Liang Yucheng, un sociologue de l’université Sun Yat-sen qui a passé
les six dernières années à étudier le sort des Africains en Chine,
observe la même tendance. “Le nombre d’Africains [résidant en Chine] a culminé en 2012, mais ces dernières années il a diminué d’environ 10 %, indique-t-il. Je suppose que c’est parce que la Chine mène une politique plus stricte en matière de visas.”
Persona non grata dans les écoles
Peter Mu, le fondateur de Boto Education, une école d’anglais de
Pékin, confirme qu’un grand nombre d’écoles chinoises n’embauchent pas
d’enseignants noirs. Son propre établissement n’en emploie pas depuis
des années. Selon lui,
c’est surtout parce que les parents chinois considèrent que les gens de couleur – noirs ou indiens – ont un accent et n’ont pas les qualifications requises pour enseigner à leurs enfants, même si l’anglais est leur langue officielle. Les Noirs ne sont pas les seuls visés. La plupart des parents chinois croient à tort que seuls les Blancs parlent un bon anglais. Une autre raison est qu’ils tiennent en haute estime la culture des Wasp (Anglo-Saxons protestants blancs) et veulent qu’elle soit inculquée à leurs enfants.”
Tout en assurant ne pas être raciste, il observe que, d’après son
expérience, les enseignants noirs ont des problèmes de ponctualité,
d’honnêteté et de respect des règles. “Après avoir connu beaucoup de
problèmes avec eux, nous avons renoncé à faire appel à la communauté
noire. Ce n’est pas définitif, c’est juste que nous recevons de
meilleures candidatures”, précise-t-il.
“Nous devons être patients”
Selon Liang Yucheng, ce genre de problèmes découle de différences
culturelles. Si les Chinois se sont familiarisés avec la culture
occidentale, qui accorde une grande valeur à la ponctualité et à
l’efficacité, la culture africaine est différente, dit-il. Pour lui, “les
Africains sont enthousiastes, chaleureux, faciles à vivre, bons
vivants, optimistes, créatifs et peu soucieux des détails. Ce sont leurs
principaux traits de caractère. Les Chinois doivent s’efforcer de
comprendre la culture et la personnalité des Africains, et vice versa.”
Samantha Sibanda reste optimiste. “Un grand nombre de Chinois
n’ont jamais vu d’étrangers. Mais avec le nombre croissant d’étrangers
qui viennent en Chine et de Chinois qui vont étudier à l’étranger, ils
commencent à considérer les gens d’origines différentes sur un pied
d’égalité et à mieux les comprendre. Je suis persuadée qu’un jour nous
serons tous pareils à leurs yeux. D’ici là ce sera un peu dur pour les
Noirs de vivre ici, mais nous devons être patients.”
Journaliste au Global Times, Zhang Xinyuan écrit tout particulièrement sur les étrangers en Chine.
courrierinternational.com

