Le président turc Erdogan opère un strict musellement de la presse dans son pays. (Reuters)
Le journal s’appelle Cumhuriyet,
c’est l’une des institutions les plus remarquables de la Turquie
moderne et
laïque. Il a été fondé en 1924 par un proche d’Atatürk et il a
toujours été à la pointe d’une information et d’un débat de qualité.
Depuis l’arrivée du président Erdogan, il n’a cédé en rien sur sa
capacité à mener des enquêtes approfondies sur l’autoritarisme du régime
ou sur les nombreuses affaires de corruption qui ont émaillé les
mandants du premier ministre puis du président. Ce qui a valu à ses
rédacteurs en chef des menaces puis des agressions physiques, des
attaques en justice et de la prison.
L’un
d’eux, qui s’appelle Can Dundar, a eu cette phrase célèbre l’an dernier
en recevant le prix annuel de Reporters Sans Frontières : "Mon bureau a
deux fenêtres, l’une donne sur un cimetière, l’autre sur le palais de
justice. Ce sont les lieux les plus visités par les journalistes turcs."
Dundar avait osé publier une enquête sur une livraison secrète d’armes
par les services turcs aux rebelles islamistes syriens et le président
avait alors personnellement porté plainte contre lui pour espionnage.
Plus tard lors de son dernier procès, Dundar avait échappé à une
tentative d’assassinat en sortant du palais de justice.
Avec la fermeture du journal
qui n’existait plus depuis longtemps que sous sa version en ligne sur
internet, nous sommes entrés dans la phase ultime du musellement de la
liberté d’expression et de contestation. Depuis le coup d’état de l’été
dernier, qui n’a rien arrangé évidemment, plus de 100 médias, dont une
cinquantaine de journaux ont été fermés par le pouvoir.
Sujet central pour l'adhésion à l'Union européenne
Ce
qui a déclenché une série de condamnations dans les pays démocratiques,
singulièrement en Europe. A l’image de ce qu’a dit ce mercredi Angela
Merkel. La chancelière allemande, qui s’est vue obligée de composer avec
Erdogan pour juguler la crise migratoire due à la guerre en Syrie,
qualifie cette situation de la presse
d’alarmante et estime qu’il s’agit d’un sujet central dans les
négociations sur la demande d’adhésion de la Turquie à l’Union
Européenne.
En fait, personne ne se faisait vraiment d’illusion,
en Turquie comme à Bruxelles, sur la chance d’aboutir dans ces
négociations. Mais c’est vrai qu’il restait un seul vrai sujet de
contentieux sur l’ensemble des chapitres de discussion, celui sur les
droits de l’homme et les libertés. Le président Erdogan le sait
parfaitement, c’est pour cela qu’en agissant comme il le fait, c’est
lui-même qui se ferme les portes de l’Europe.
Tout en sachant
qu’il reste malgré tout incontournable pour les Occidentaux dans cette
région du monde. On le voit en Syrie comme en Irak, Erdogan est à la
manœuvre, diplomatique avec les Russes, militaire avec les rebelles
syriens contre les Kurdes, humanitaire avec la question des réfugiés,
stratégique avec son appartenance à l’Otan. D’où qu’on se place, il
faudra bien pourtant traiter avec cet homme et son gouvernement, même si
son pays est devenu une immense prison, notamment pour pour les
journalistes.

