Les affrontements entre forces de l’ordre et
indépendantistes
qui ont éclaté dimanche dernier dans le Cameroun
anglophone ont fait au moins 17 morts, selon Amnesty International. Les
heurts se sont produits lors de manifestations organisées à l’occasion
du 56e anniversaire de la proclamation de la République fédérale du
Cameroun, après la réunification des zones françaises et britanniques
créées à la fin de la Première Guerre mondiale, lors du démantèlement de
l’ancienne colonie allemande. Régulièrement, le Cameroun anglophone,
« l’Ambazonie » pour les indépendantistes, est le théâtre de
manifestations et de violences. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio
Guterres, a demandé aux autorités camerounaises « une enquête ». L’unité
du Cameroun est-elle en péril ? Que « pèsent » les indépendantistes ?
Comment Paul Biya peut-il reprendre la main ? Akéré Muna est ancien
bâtonnier, ancien vice-président de Transparency international, il est
aujourd’hui à la tête du Conseil de la Conférence anticorruption.
RFI : Les velléités indépendantistes sont-elles largement partagées par la population anglophone, anciens et jeunes ?
Akéré Muna : Les plus jeunes se
trouvent dans une situation qu’ils pensent être sans issue et pensent
que l’indépendance serait une solution. Tandis que ceux qui sont entre
deux générations ont plutôt des arguments de contexte. C’est ce que je
pense.
Peut-on évoquer là un fossé générationnel ?
Il y a un fossé générationnel, c’est sûr.
Faisons de la politique fiction, un référendum poserait la question : êtes-vous oui ou non pour l’indépendance ? Quel serait le résultat ?
70% de la population désormaisest une population jeune, donc moins de
30 ans. Vous avez une majorité qui dirait « oui » pour l’indépendance.
Qui sont plus précisément les indépendantistes en 2017 ? Sont-ils structurés pour une partie d’entre eux, voire armés ?
Armés, je ne pense pas du tout. Structurés ? Encore moins. Ce genre
de mouvement, on a vu qu’ils sont spontanés, que les personnes tentent
de captiver pour être dans la tête. On l’a vu en Tunisie, on l’a vu au
Burkina dernièrement, on l’a vu en Egypte. C’est un mouvement de foule
qui exprime un ras-le-bol. Il y a des gens qui par la suite ont décidé
de se présenter comme le visage du mouvement, qui ont été adoptés par
les uns et les autres.
Que sait-on justement sur celui qui se présente comme le président de l’Ambazonie, Sisiku Ayuk ?
Moi, je ne sais absolument rien. Je ne le connais pas, je ne l’ai jamais rencontré. Je ne sais pas ce que c’est.
C’est une personne autoproclamée ?
Autoproclamée, ou bien proclamée par un groupe qui n’est pas ici au
Cameroun. Mais il est clair que dans le fonctionnement et dans les
réclamations, beaucoup de gens ont adopté le fait qu’il serait le leader
de ce mouvement. Il n’y a pas à redire.
Une question que tout le monde se pose aussi : ce mouvement a-t-il des racines ethniques ?
Pas du tout. C’est un mouvement qui est né d’une frustration. C’est aussi simple que cela.
Le Front social démocrate
(SDF) de John Fru Ndi ne canalise plus cette colère dans le pays
anglophone depuis que le parti a fait sa mue en quelque sorte de parti
anglophone. Il se positionne aujourd’hui comme un parti national ?
Il est un parti national. Et c’est l’embarras du leadership du SDF, qui est clairement anglophone, qui doit gérer ce problème.
Vous êtes vous-mêmes né en terre anglophone et votre
carrière, vous l’avez faite à Yaoundé. D’aucuns ont parlé de vous comme
un pont entre le Cameroun anglophone et francophone ?
Je suis plus ou moins le Camerounais qu’on aurait souhaité. C’est
faisable de gérer les deux en respectant l’un et l’autre. Mais à cause
de la médiocrité des autres, on pense qu’on gagne plus dans une
division.
Mais êtes-vous pessimiste ? Dans un de vos écrits, vous dîtes : « Si
nous continuons à nier l’histoire alors nous ne serons jamais unis, les
divisions persisteront et nous perdrons la paix qui nous est si chère ».
Exactement. C’est un non-sens. Quand je suis rentré de Londres en
1978, j’ai mis trois ans pour être avocat alors que j’étais avocat à
Londres parce que je suis anglophone. Je pense que la mauvaise
gouvernance a donc créé ce problème. Les gens se croient des
laissés-pour-compte.
Je pense que les problèmes dans l’extrême nord, tout le monde est
d’accord pour le dire, ont une racine économique. Je suis sûr que les
gens de l’Est ont des problèmes énormes. Ces gens-là sont des
laissés-pour-compte. Mais au Sud, le problème est que l’on a quelques
oligarques qui ont complètement capturé l’Etat et tout le monde en
souffre. Il est temps que les Camerounais se rendent compte que notre
unité est garantie par la naissance d’une nouvelle République. Ce climat
de transition commence à s’avérer assez nocif.
Paul Biya peut-il réagir ? N’est-il pas trop tard ? Et quel geste politique pourrait-il faire aujourd’hui ?
Je pense que la personne qui est dans la meilleure position d’apaiser
les Camerounais et d’aller de l’avant, c’est le président de la
République. Parce qu’il a tous les outils qui lui permettent de le
faire. Je le connais personnellement et je pense que c’est quelqu’un de
modéré. Mais je pense qu’il gagnerait à écouter au-delà des gens qui
sont autour de lui, qui font une analyse complètement tronquée de la
situation, qui pensent qu'en disant que le président est un renfort et
fait ce qu’il faut, sa façon d’y aller, pas du tout.
Je pense que le problème finalement, c’est de donner de l’espace aux
Camerounais pour qu’ils puissent prendre en main le dialogue parce que
ceux qui sont là ont montré leurs limites, ils n’ont qu’un seul outil à
mettre, c’est le marteau. Tous les problèmes apparaissent comme un clou.
Et je pense que la personne qui est le mieux placée maintenant pour
ouvrir vers un dialogue, pour prendre les choses en main, et pourquoi
pas une conférence nationale. Je peux dire qu’on a presque l’impression
qu’on est dans une logique suicidaire, pour un pays avec autant
d’atouts.

