Le général Philippe Mangou, ex-chef d’état-major des armées
ivoiriennes lors de la crise post-
électorale, s'est exprimé mardi devant
la CPI au sujet des munitions entreposées à la présidence et de
l'armement dont disposaient le Cecos et la Garde républicaine.
Au septième jour de son témoignage à la Cour pénale internationale
(CPI), dans le procès de Laurent Gbagbo et de son bras droit Charles Blé
Goudé, alors qu’il était face à Me Emmanuel Altit, avocat de la
défense, ce mardi 3 septembre 2017, le général Philippe Mangou,
ex-chef d’état-major des armées ivoiriennes est revenu sur l’armement
parallèle du Centre de commandement des opérations de sécurité (Cecos,
resté loyal à Gbagbo lors de la crise post-électorale) et de Bruno Dogbo Blé,
commandant de la Garde républicaine, alors que l’armée régulière
manquait de munitions. Il est aussi revenu sur les « consignes
opérationnelles » de Gbagbo, ainsi que l’organisation de l’armée.
« Consignes opérationnelles » de Gbagbo
« Oui, le président nous donnait des consignes opérationnelles. Quand
on lui faisait un compte rendu, c’est un compte rendu opérationnel. Et
quand il nous donne une instruction, c’est une instruction qui va dans
le sens opérationnel. Le terme libérer, c’est une mission, parce que
dans l’armée, une mission s’exprime toujours par un verbe à l’infinitif.
Donc, libérer l’axe, c’est une mission. Des exemples de missions qu’on
nous donne : faites en sorte que les soldats ne sortent pas. Moi, je
traduis cela en terme opérationnel. Je suis militaire. La meilleure
manière pour que les gens ne sortent pas, c’est de mettre des postes de
contrôle. Donc, ce sont des missions. C’est-à-dire que quand moi, je lui
fais le compte-rendu et qu’il me répond, alors je traduis cela en actes
opérationnels, qui sont souvent des missions pour moi.
Il n’appartient pas au président de définir les détails
Le président a donné une instruction générale de libérer l’axe
Abobo-N’dotré. Il n’y a pas eu de discussion opérationnelle.
Opérationnelle, ça veut dire des détails de l’opération. Mais il donne
l’instruction générale. C’est ça la question. Il n’appartient pas au
président de définir les détails. Le président nous dit tout simplement
de libérer. Moi qui suis militaire, les détails, c’est à mon niveau. Au
niveau du chef d’état-major des armées, moi, quand j’appelle le général
Détoh et je lui dis : reconnaître l’axe Maca-N’dotré, je ne lui donne
aucun détail. Si Détoh veut passer par le Plateau pour aller à Yopougon
avant de commencer sa « reco », moi l’essentiel est que la mission soit
remplie. Je ne lui donne pas de détails. Parce que si je lui donne des
détails, qu’il arrive sur le terrain et qu’il est confronté à des
difficultés, il va me dire : mais c’est vous qui m’avez donné des
détails.
Donc, à ce niveau, le président ne donne pas de détails. Lui, il me
dit : libérer l’axe. Maintenant à moi de voir. Si je veux aller
commencer par Abengourou pour libérer, ça c’est mon problème. Si je veux
passer par la Maca, ça c’est mon problème, mais les détails de
l’opération me reviennent. Et moi, quand je donne des instructions à
Détoh, je n’entre pas dans les détails des opérations. Les détails des
opérations reviennent à Détoh, tout comme Détoh, quand il donne des
instructions à ses « enfants » – on appelle « enfants » ceux qui
travaillent sur le terrain avec nous -, les détails de l’opération,
c’est à leur niveau. On n’intervient pas là-bas. »
Déroulé des convocations à la présidence
« Généralement, les convocations sont faites par le président de la
République. Quand il veut voir tous les commandants des forces, il
demande de les convoquer avec une heure bien précise. Nous arrivons à
cette heure, le président nous reçoit. Il faut dire qu’il était jovial,
le président. Avant la réunion, il nous raconte de petites blagues pour
faire rire, pour détendre un peu l’atmosphère, ensuite, il me passe la
parole pour que je fasse le point de la situation et je lui fais le
point de la situation. Généralement, ceux qui m’accompagnent, ce sont
les commandants des forces. Il y a le commandant des forces terrestres,
le commandant des forces aériennes, le commandant de la marine
nationale, le directeur général de la Police, le général commandant la
gendarmerie nationale, le général Guiai Bi Poin. Souvent Dogbo Blé y est
associé, souvent aussi, son chef de sécurité, le colonel-major Ehouman.
Il y a aussi son chef d’état-major particulier, le général Touvoly.
Nous lui faisons le point de la situation qui prévaut. À l’issue, s’il a
des directives à donner, il nous les donne. S’il n’a pas de directives,
c’est souvent des mots d’encouragement. Voilà comment ça se passe ».
Manque de moyens
« Effectivement, quand la Côte d’Ivoire a été attaquée (en septembre
2002), nous sommes allés sur la ligne de front les mains nues, parce que
j’ai eu à le souligner ici, la Côte d’Ivoire venait de connaitre
plusieurs mutineries, un coup d’État, les armes étaient parties. Les
véhicules étaient sur cale, les unités désorganisées quand nous sommes
allés sur la ligne de front. Nous n’avions pas d’armes, je l’ai précisé ici, nous n’avions pas de munitions.
Je me rappelle très bien, lorsque j’avais donné les premières
instructions pour que nos éléments fassent mouvement sur Tiébissou, ils
en étaient surpris. Mais c’est dans des véhicules de transport civil,
qu’on appelle à Abidjan les ‘gbaka’, qu’ils ont embarqués et qui ne
démarraient pas. Nos éléments ont refusé d’embarquer. J’ai dû effectuer
le déplacement de Yamoussoukro jusqu’ à Tiébissou pour les convaincre
d’embarquer.
Ils ont combattu dans la faim
Aujourd’hui, si le commandant B. Germain, s’il suit cette audience,
et ses hommes qui étaient à Tiébissou, peuvent s’en rappeler : les
hommes ont combattu dans la faim, c’est pour ça que je leur rends
hommage pour ce qu’ils ont fait pour le pays, pour leur détermination,
leur disponibilité, leur esprit de patriotisme. Ils ont combattu dans la
faim, parce que je l’ai dit, lorsque vos hommes sont en train de faire
mouvement vers la zone de déploiement, vous avez déjà, à partir
d’Abidjan, des gens en train de faire la cuisine de sorte que quand vous
arrivez à Tiébissou, les hommes prennent leur repas avant d’aller dans
la zone de combat. Nos hommes avaient de l’argent sur eux, ils
arrivaient dans des zones désertes et ils ne pouvaient pas manger. Donc,
c’est vraiment dans des conditions extrêmement difficiles.
De plus, les véhicules qui ont été mis à leur disposition, les achats
et autres ont été faits par des civils qui ont cru devoir prendre une
arme sans sa munition, une munition sans son arme. Les engins, c’étaient
des engins qui n’avaient pas la possibilité de se déplacer par leurs
propres moyens pour aller sur le théâtre des opérations. Donc, c’était
dur. Donc, pour en revenir à votre question, effectivement de 2002
jusqu’à 2010, les éléments étaient sur le terrain. Chacun était encore
sur sa position, mais ils n’ont pas eu que ça à faire parce qu’il y a eu
encore la sécurisation du processus électoral qui demandait 4 000
personnes. Lorsque nous sommes entrés dans l’application de l’Accord
politique de Ouagadougou (signé entre Gbagbo et Soro, en 2007), il y a
eu le déploiement de nos policiers et gendarmes pour combler le vide au
niveau des différentes administrations qui ont été déployées. Donc, nos
hommes ont été vraiment soumis à des opérations depuis 2002 sans
discontinuer jusqu’à la fin de la crise post-électorale. »
« Dans le cadre du Centre de commandement intégré (CCI, unité mixte
des ex-FDS et des ex-rebelles, NDLR), le général Soumaïla Bakayoko et
moi avons tous deux été convoqués par le Président. D’ailleurs, j’ai
fait des difficultés pour déployer mes hommes, dans le cadre du Centre
de commandement intégré. Et le président nous a convoqués en présence du
Premier ministre Soro. Quand on est arrivé, il a dit : « Mangou, vous
déployez 4 000 hommes, Bakayoko, vous déployez 4 000 hommes ». Je n’ai
pas posé la question à Bakayoko de savoir si ses 4000 hommes avaient des
armes ou pas ».
« Je voudrais vous faire remarquer que nous ne disposions pas de
matériel roulant. Et ce, depuis la sécurisation des audiences foraines.
J’ai dû en parler au Président. Le président nous a remis 500 millions
FCFA pour que nous puissions prendre des véhicules. Je suis passé par
une amie qui avait une maison qui vendait des véhicules et qui nous a
vendu des véhicules. On a pu avoir au total 10 véhicules pour faire le
transport. C’était difficile du côté de Bakayoko. Quand j’ai fait le
compte-rendu, le président m’a demandé de lui donner trois véhicules
pour le transport de ses hommes. C’est ce que j’ai fait. À partir de là,
on n’a plus eu de véhicules parce que personne ne voulait nous vendre
de véhicules ».
Armement du Cecos
« J’ai fait ressortir que le Cecos était mieux armé que l’armée, la
police et la gendarmerie. Quand vous prenez l’effectif du Cecos, le
général Guiai Bi vous a donné 200 personnes, c’est inexact. J’ai eu à
faire un point de la situation avec tous les commandants : le Cecos
avait un effectif de 1 250 personnes pour lutter contre le grand
banditisme. Le 2 juillet 2005, lorsque le Cecos a été créé,
effectivement, on a prélevé des hommes et des armes dans les unités pour
la constitution de base du Cecos. Mais après, le Cecos a eu des moyens,
des mitrailleuses et autres. Nous, on ne pouvait pas fournir des
mitrailleuses au Cecos parce que nos hommes étaient sur le terrain. On
en avait besoin donc on ne pouvait pas en fournir au Cecos. Mais je dis
bien que le Cecos, au fil des missions, s’est armé. Le Cecos était très
puissant avec des mitrailleuses lourdes et légères. Le Cecos avait les
moyens qu’il fallait. Et lors de mon audition à la CPI, j’ai vu passer
une note où les commandes d’armes ont été faites par le Cecos. Donc le
Cecos était bien armé par rapport à l’armée, la gendarmerie et la
police. Le commandant du Cecos prétend ne pas avoir d’effectifs et
d’armes. Sa mission initiale, c’était la lutte contre le grand
banditisme. »
La présidence, véritable poudrière
« Des caisses de munitions dans le sous-sol de la présidence, je
crois qu’en ce moment, on devrait lever les bras au ciel pour remercier
le Seigneur que le président Laurent Gbagbo se soit assis sur une
véritable poudrière. Ce n’est pas normal que des caisses de munitions se
trouvent là, au sous-sol du palais présidentiel. Je n’ai pas été
informé de l’existence de ces munitions. Même si j’avais été informé, je
ne pense pas que ce soit le lieu où on doit mettre les munitions (…)
Pour qui connaît la présidence de la République, à Abidjan, derrière, il
y a des rails qui passent. Quand vous êtes invité à une cérémonie et
que le train passe, vous sentez légèrement le sol danser. Alors si on
met ces munitions là, ça peut s’entrechoquer et provoquer une explosion
non seulement du palais présidentiel, mais de tout le Plateau jusqu’à
Treichville. On ne peut pas mettre des munitions dans le sous-sol du
palais de la présidence. Dans n’importe quel pays, ça serait
inadmissible et vraiment intolérable ».
Le mystère des munitions entreposées à la présidence
« Nous étions dans l’attente des munitions. Mais ces munitions ne
sont jamais arrivées. Alors quand je vois ces lots de munitions à la
présidence de la République, je me pose des questions. Je me dis en fin
de compte que ces munitions sont arrivées et ils les ont gardées par
devers eux à la présidence, sans en mettre une seule caisse à
l’état-major. Parce que je me rappelle bien quand on était à court de
munitions sur la ligne de front, j’ai rendu compte au président Laurent
Gbagbo qu’on n’avait pas de munitions. Et il me demande à moi qui suis
chef d’état-major des armées, d’aller voir Dogbo Blé pour avoir des
munitions. Vous y comprenez quelque chose ?
C’étaient des armes que l’armée française utilisait. Des armes de 1936 qui n’avaient plus leurs munitions
Mais comme je suis dans le besoin, je suis quand même allé voir Dogbo
Blé. Il m’a donné quinze caisses de munitions pour toute la ligne de
front et pour Abidjan, 109 armes. C’étaient des armes que l’armée
française utilisait. Des armes de 1936 qui n’avaient plus leurs
munitions. Et ces armes on s’en sert dans les unités pour faire des
exercices. À la gendarmerie, on en utilisait, la Garde républicaine
(commandée par le général Dogbo Blé) en avait parce que dans le temps,
c’était une milice du parti. Et il a donné ces armes sans munitions.
C’était de la bêtise. Je signale également que le 30 mars, aux environs
de 13 heures, Détoh et moi sommes déplacés de l’état-major pour aller
voir Dogbo Blé, afin de savoir si les munitions sont arrivées. Il m’a
dit non, que les munitions ne sont pas arrivées. Quand je découvre ces
lots de munitions à la présidence, je me demande si c’est normal. »
Source: Jeune Afrique

