Entendu par la Cour pénale internationale dans le cadre du procès de
Laurent Gbagbo et de Charles
Blé Goudé, le général Philippe Mangou,
ancien chef d’état-major des armées du président Gbagbo, est soumis
depuis ce lundi 2 octobre aux questions de la défense. Hier, il a livré
sa part de vérité sur les journées chaotiques d’avril 2011.
Au premier jour du contre-interrogatoire mené par l’équipe
de la défense de Laurent Gbagbo et de Charles Blé Goudé, ce lundi 2
octobre 2017, à la Cour pénale internationale (CPI), le général Philippe
Mangou, ex-chef d’état-major des armées de Gbagbo a livré de
surprenantes déclarations concernant un possible financement par le camp Gbagbo des Commandos invisibles, combattants dans le camps adverse.
Il est également revenu sur ce qu’il savait de la mort de Désiré Tagro, ancien ministre de l’Intérieur
et « sécurocrate » du régime Gbagbo, qui a été tué ou s’est suicidé le
11 avril dans les derniers instants de l’assaut du bunker de Laurent
Gbagbo. Le général Mangou est également revenu sur le rôle
d’intermédiaire qu’il a joué entre Laurent Gbagbo et Barack Obama et
s’est longuement expliqué sur les raisons qui l’ont poussé à choisir de
« rompre la chaîne de commandement », plutôt que de démissionner de la
tête de l’état-major.
• Mort de Désiré Tagro : « On lui a tiré une balle dans la bouche »
« Lorsque je suis allé à l’hôtel du Golf (quartier général
d’Alassane Ouattra, NDLR) le 12 avril 2011, pour faire allégeance au
nouveau président de la République, assis dans l’après-midi sous un
arbre, Koné Zakaria (ex-seigneur de guerre de la rébellion) viendra me
trouver pour me dire : ‘’Classe, nous avons pris Tagro mais il s’est
tiré une balle dans la tête. Nous sommes promotionnaires, suivez-moi’’.
Je lui dis : ‘’Mais comment ça ? Etait-il armé ? Est-il mort ?’’
L’intéressé se contentera de me dire : ‘’Non, nous l’avons transporté dans une clinique’’.
Et j’ai profité pour dire : ‘’Mais, est-ce qu’on t’a donné
l’argent (500 millions FCFA de Laurent Gbagbo, en vue de déstabiliser
les positions des ex-rebelles, NDLR)’’ ?
Il a répondu par l’affirmative.
Ce que je peux vous dire, vu le milieu dans lequel on était,
c’est que je n’ai pas demandé combien il a reçu. Donc, cette
information qu’il m’a donnée, monsieur le président, ressemble un peu à
un aveu d’impuissance de quelqu’un qui se serait retrouvé face à son
bienfaiteur, mais pour qui malheureusement, il n’a pas pu faire
grand-chose parce que lui-même se serait tiré une balle dans la bouche.
Je ne connais pas les assassins de Tagro. Je ne connais pas les circonstances. Mais quand je ferme les yeux, ma conscience me travaille sans cesse.
Je ne connais pas les assassins de Tagro. Je ne connais pas
les circonstances. Mais la mort de ce grand homme d’État qui a toujours
œuvré pour l’avènement de la paix m’afflige. De surcroît, quand je ferme
les yeux, je regarde ce visage, sûrement très ensanglanté et le geste
que le ministre Tagro fait quand on lui a tiré une balle dans la bouche,
cela me revient et ma conscience me travaille sans cesse.
La responsabilité de certains conseillers de Gbagbo
J’ai décidé aujourd’hui de libérer ma conscience. Et je me
dis que le ministre Tagro s’est peut-être retrouvé devant un sachant
qui, sans intention de lui donner la mort, a voulu tout simplement le
faire taire.
Je me pose cette question. Je me pose beaucoup de questions.
Monsieur le président, je leur pardonne, devant Dieu, devant la justice
des hommes, il n’est pas juste de faire porter aux autres la
responsabilité de certains conseillers du président Laurent Gbagbo.
Surtout de leurs erreurs. Et les erreurs de ce genre, il y en a eu
beaucoup.
Quand il y avait l’accalmie, on mettait le feu et quand il y avait le retour de manivelle, on criait à la victime
Voilà comment nous étions manipulés à nous battre, à nous
entre-tuer avec nos frères. Qu’ils nous soient venus des pays étrangers,
on se retrouvait avec eux, on discutait avec eux, on leur donnait des
moyens et ils se retournaient contre nous.
Quand il y avait l’accalmie, on mettait le feu et quand il y
avait le retour de manivelle, on criait à la victime. Ces exemples,
j’en ai ! Donc, Maître, pour répondre à votre question, effectivement,
il y a eu infiltration de ces anciens rebelles, dissidents comme lui (il
parle de Zakaria Koné, NDLR), qui sont arrivés.
Et si vous avez bien suivi tout et que vous écoutez bien le
film, vous comprendrez bien qu’ils disputent la paternité du Commando
invisible à IB (Ibrahim Coulibaly, ex-éminence grise de la rébellion de
Guillaume Soro, en conflit ouvert avec ce dernier, depuis 2003, et tué,
fin avril, à Abobo par les forces favorables à Ouattara, NDLR). Parce
que, disent-ils, ce sont eux, ce n’est pas IB.
Donc à leur niveau, il y a un problème. Quand on parle du
Commando invisible, on a tendance à regarder dans le camp Ouattara. Non !
Il y a des choses plus simples. La tenue qu’arborait le caporal IB. IB
portait les galons de général de division. Soumaïla Bakayoko (chef
d’état-major des ex-rebelles, NDLR) est général de brigade. Il voulait
montrer aux gens qu’il n’avait rien à voir avec Bakayoko, qu’il a fait
l’action tout seul. La concomitance a voulu qu’il se retrouve là, donc
qu’il n’a vraiment rien à voir avec lui.
• Tentative de mise en contact entre Ouattara et Gbagbo
« J’avais souligné que j’étais en contact avec le Premier
ministre Soro, non pas parce que nous voulions faire quelque chose. Mais
tout simplement parce que je cherchais les voies et moyens pour que le
contact puisse s’établir entre le président Alassane Ouattara et le
président Laurent Gbagbo.
Il m’a dit de ne pas partir, parce qu’ils allaient me prendre en otage. Voilà ce qu’il a dit, pour plaisanter
Il faut noter que le Premier ministre lui-même m’avait
demandé de me rendre au Golf afin de discuter avec lui. Mais quand j’ai
rendu compte au président Laurent Gbagbo, il m’a dit non. Il m’a dit de
ne pas partir, parce qu’ils allaient me prendre en otage. Voilà ce qu’il
a dit, pour plaisanter. Mais je savais que le président Alassane
Ouattara était le candidat élu. Je le savais.
Ce qui m’a un peu effarouché, c’est qu’il a annoncé, devant
certaines personnes, que je savais qu’il avait été élu, alors qu’il ne
nous appartient pas, militaires que nous sommes, de donner les résultats
de l’élection présidentielle. Cela m’a effarouché. Mais quand il est
venu en Guinée Équatoriale, nous en avons discuté et je lui ai présenté
mes excuses pour ce qu’il s’est passé ».
Notre rôle à nous, militaires, ce n’est pas de nous battre pour maintenir au pouvoir quelqu’un qui est battu
« J’ai expliqué que, quand une élection présidentielle a
lieu et que le président sortant est battu, il demeure encore président
jusqu’à ce qu’il fasse la passation de pouvoir. Dans le cas d’espèce,
nous, éléments des Forces de défense et de sécurité (FDS), considérions
que le président Laurent Gbagbo était encore président, compte tenu des
voies de recours exercées. Parce qu’il a fait appel à la communauté
internationale (lui demandant) de venir recompter les voix.
Nous attendions avec impatience les résultats de cette
commission. Les discours prononcés cadrent bien avec le rôle que je dois
jouer en tant que chef d’état-major des armées. Quand on a dit que
l’Ecomog (Brigade de surveillance du cessez-le-feu de la CEDEAO, NDLR)
devrait venir, j’ai pris des dispositions pour dire que non, que l’on ne
permettrait pas, à quiconque, de venir toucher à un seul cheveu du
président Laurent Gbagbo.
Mais dès l’instant où les résultats sont proclamés, notre
rôle à nous, militaires, ce n’est pas de nous battre pour maintenir au
pouvoir quelqu’un qui est battu. Mais c’est d’assurer la défense,
l’intégrité territoriale en tout temps, en tout lieu, en toutes
circonstances. Et d’assurer la protection des personnes et des biens.
C’est pour cela que la dernière fois, quand le procureur
m’interrogeait, j’ai dit qu’il fallait faire le distinguo entre ce que
je disais et la période. Pour nous, jusqu’à ce que les chefs d’État se
prononcent, le président Gbagbo était encore président. Mais une fois
que les résultats sont proclamés, c’est le nouveau président qui prend
les rênes du pouvoir ».
• Pourquoi n’avoir pas démissionner ? « J’ai opté pour une autre solution »
« Je vous l’avais dit, en 2007, lorsqu’une folle rumeur a
couru la caserne, disant que tous ceux qui étaient sur la ligne de front
allaient recevoir 6 millions de francs CFA de prime, le président
Laurent Gbagbo a convoqué les chefs et soldats et a permis que pour la
première fois, les soldats prennent la parole devant les militaires, ce
qui ne se fait jamais.
J’ai pris la parole pour dire que je ne suis pas un
mercenaire, que je suis un soldat de la République. J’ai combattu parce
que mon pays était en danger et si la nation où l’État était
reconnaissant, pour moi, une décoration était mieux que de tendre la
main pour prendre de l’argent.
Je suis allé, j’ai dit : ‘’Monsieur le président, je suis venu rendre ma démission’’
J’ai été hué par mes soldats. Et je vous ai rendu compte
pour dire que le même soir, j’ai appelé le président Laurent Gbagbo pour
lui dire que je souhaiterais le rencontrer. Il m’a dit de venir.
Je suis allé, j’ai dit : ‘’Monsieur le président, je suis venu rendre ma démission’’.
Le président a refusé. Il a dit non, ce n’est pas encore la
période. Pour avoir proposé au président Laurent Gbagbo de
démissionner, on a attaqué ma résidence. Et démissionner pendant cette
période ? C’est sûr que les gens s’en prendraient à moi.
Rompre la chaîne de commandement
Vous savez que je suis de Yopougon Kouté. Peut-être qu’ils
s’en prendraient à mon village. Donc, au lieu de démissionner, j’ai opté
pour une autre solution : rompre la chaine de commandement. C’est ce
que j’ai fait. Sinon, j’aurais pu démissionner ».
Pourquoi n’ai-je pas démissionné le 10 mars, jour de
l’annonce des experts de l’Union africaine ? Je ne l’ai pas fait à
partir du 10 mars, parce que, rappelez-vous, le 11 mars le président
Laurent Gbagbo m’a appelé pour me dire que la communauté internationale
venait de le lâcher.
Quand je lui ai demandé de démissionner, il a dit OK
Certainement qu’il venait d’avoir des informations en
provenance de l’Éthiopie et me demandait ma position sur la solution
proposée par les présidents sud-africain et angolais. Quand je lui ai
fait part de ma réponse, quand je lui ai demandé de démissionner, il a dit OK.
Mais après l’attaque de ma résidence, il y avait une bande
rouge qui passait à la télévision. Elle disait que le chef de l’État
allait s’adresser à la nation. J’ai pensé que le président allait faire
sa déclaration. J’ai attendu, il ne faisait pas de déclaration. Le
moment opportun, j’ai rompu la chaîne de commandement ».
• Le coup de fil d’Obama
« Je n’ai été approché par aucun responsable américain. Le
seul Américain qui m’a appelé, c’était quelqu’un qui cherchait à joindre
le président Laurent Gbagbo.
Ils ont appelé à l’état-major et ont dit : ‘’Est-ce que votre président est présent sur le territoire ?’’
J’ai dit : ‘’Monsieur le président, il y a le président Obama qui cherchait à vous joindre’’
Je leur ai dit oui, il est présent. J’ai pris mon téléphone et j’ai appelé le président Laurent Gbagbo que j’ai eu.
J’ai dit : ‘’Monsieur le président, il y a le président Obama qui cherchait à vous joindre’’. Voici le seul contact que j’ai eu avec la personnalité américaine dont je ne connais pas le nom ».
• Le cessez-le-feu : « Pour que les troupes venues du nord ne s’en prennent pas aux FDS »
« Il y a eu certains éléments des FDS qui ont été pris à
partie après le 11 avril 2011. Raison pour laquelle, lorsque le colonel
Konan Boniface m’a demandé le cessez-le-feu, je me suis empressé de le
faire pour que les troupes venues du nord ne s’en prennent pas aux FDS.
Effectivement, il y en avait qui étaient prises à partie (…)
La situation sécuritaire était alarmante. La Côte d’Ivoire était dans
une situation de quasi-insécurité. Au niveau d’Abobo, il y avait des
morts. On en dénombrait pratiquement tous les jours. Il y avait
effectivement des morts. Les crimes étaient perpétrés par le Commando
invisible. On avait des morts civils, on avait des morts militaires.
Je vous avais signalé des FDS tuées à Anonkoua Kouté. Elles
étaient en tenue et au travail. J’ai signalé également le cas de trois
FDS brûlées vives à leurs résidences. De même que j’ai signalé le cas de
deux policiers, dont un a été tué près du collège Saint-Joseph au
niveau du rond-point d’Abobo. Le cas de deux éléments de la Compagnie
républicaine de sécurité (CRS) morts dans les encablures d’Anonkoua
Kouté. »
Source: Jeune Afrique

