
(Ecofin Hebdo) - Patrice Talon qui a
affirmé, à son élection, vouloir entrer dans l’histoire en
changeant la
face de son pays, se savait attendu. Si deux ans plus tard, il n’y est
pas encore parvenu, on ne peut nier qu’il sème des graines. Reste à
savoir à quoi ressembleront les fleurs et plus encore, les fruits.
Lire aussi le portrait de Patrice Talon par Servan Ahougnon, dans notre numéro de la semaine passée : 11/05/2018 - Les deux vies de Patrice Talon
Au plan économique, les deux premières années du
gouvernement Talon ont été marquées par une reprise économique qui s’est
traduite par une hausse de la croissance du pays qui est passée de 2,1%
en 2015 à 6,1% en 2018. Ce bond s’explique par un regain du cours des
matières premières, après une chute enregistrée en 2015, et par une
reprise de l’activité économique du Nigeria. L’exécutif actuel qui a
misé sur l’efficacité budgétaire et un contrôle accru des dépenses s’est
donné pour objectif de faire passer le déficit budgétaire de 5,9% en
2017 à 4,8% en 2018.

Un programme ambitieux qui a reçu le soutien du FMI.
Le gouvernement qui a pour ambition de réaliser un
véritable miracle économique, s’est doté d’un plan d’action ambitieux
qui nécessitera un investissement de 15 milliards $ sur les cinq années
du mandat du président. S’il est critiqué par une partie de l’opinion
nationale qui y voit juste un effet d’annonce, le programme d’action du
gouvernement (PAG) a néanmoins reçu le soutien d’organisations comme le
FMI qui l’accompagnera à hauteur de 151 millions $, dans le cadre de la
facilité élargie de crédit (FEC).
Le gouvernement qui a pour ambition de réaliser un
véritable miracle économique, s’est doté d’un plan d’action ambitieux
qui nécessitera un investissement de 15 milliards $ sur les cinq années
du mandat du président.
De son côté, la Banque mondiale a annoncé un
financement de 500 millions $ pour soutenir le PAG. Néanmoins,
jusque-là, cette ambition du gouvernement s’est surtout traduite par une
hausse de l’endettement du pays qui est passé de 42,4% en 2015 à 53,4%
du PIB en 2017. Cependant, estime le FMI, dans une analyse de
soutenabilité de la dette, le risque de surendettement du pays est
modéré.
En ce qui concerne les défis quotidiens, le
gouvernement a réussi à régler la question de la pénurie d’énergie
électrique dont il a hérité de l’exécutif précédent. En effet, souligne,
le ministre des Finances, Romuald Wadagni, dans les colonnes du Monde, « En
2016, lors de notre prise de fonction, la capacité propre du Bénin
était de 0 mégawatt (MW). Elle est aujourd’hui de 240 MW grâce à des
solutions d’urgence qui ont permis de mettre fin aux délestages
intempestifs ».

Romuald Wadagni, ministre des Finances.
En septembre dernier, le Bénin et le consortium
d’entreprises danoises BWSC/MAN ont paraphé un contrat de construction
d’une centrale thermique de 120 MW qui sera implantée à Maria-Gleta.
D’une enveloppe estimée à plus de 106 milliards FCFA, elle constitue la
première étape de la construction du méga-complexe de 480 MW, annoncée
par les autorités afin d’atténuer la dépendance énergétique. D’autres
grands projets viennent s’ajouter à ceux déjà entamés par le
gouvernement Yayi et poursuivis par le régime de la rupture.
Néanmoins, si le gouvernement a annoncé beaucoup de
chantiers, les réalisations se font attendre. Une situation que le
pouvoir explique par la nécessité qu’il y avait de mettre en place un
cadre réglementaire adapté pour les investissements qu’il entend
drainer. De fait, l’activité du pouvoir doit également se juger sur ces
deux premières années à l’aune des lois qu’il a fait passer.
Quelques lois que nul n’est censé ignorer
Si le bilan du régime en place restera longtemps marqué
par le camouflet qui lui a été infligé à l’Assemblée, lors du rejet du
projet de loi visant à modifier la constitution, cet échec ne suffira
pas à masquer une grande activité sur le plan législatif. Ainsi,
l’exécutif a fait adopter une loi du travail plus souple qui a été
néanmoins décriée par les travailleurs qui y voient un texte réduisant
leurs droits et la sécurité de leurs emplois d’une part, et augmentant
d’autre part le risque d’abus de la part des employeurs.
Ainsi, l’exécutif a fait adopter une loi du travail
plus souple qui a été néanmoins décriée par les travailleurs qui y
voient un texte réduisant leurs droits et la sécurité de leurs emplois.
Une autre réussite a été l’adoption d’un code du
numérique visant à réglementer et prévenir les abus liés à l’usage
d’internet et des réseaux sociaux. Le pouvoir législatif continue
d’étudier un projet de loi visant à modifier la charte des partis
politiques présents dans le pays.
Cependant, cette activité législative s’est parfois
heurtée aux décisions de la Cour constitutionnelle qui n’hésite pas à
rejeter certains textes comme celui fixant le cadre des partenariats
public-privé dans le pays. La loi visant l’emploi des collaborateurs
externes à la fonction publique a été aussi rejetée pour
inconstitutionnalité, la cour suggérant de l’intégrer au statut général
de la fonction publique, en vigueur depuis 2015. L’exécutif a profité de
cette recommandation pour insérer dans ce dernier texte une disposition
privant certains corps de la fonction publique de droit de grève. Cette
décision fera basculer le pays dans une crise sociale.
La politique pragmatique d’un libéral convaincu
Le mandat du président Talon a commencé sous le signe
de la réconciliation avec son prédécesseur et adversaire Yayi Boni, sous
l’égide des présidents ivoirien et togolais Alassane Ouattara et Faure
Gnassingbé. Mais le premier impair intervient à Paris où Patrice Talon
compare son pays à un « désert de compétences ». La phrase
passe mal et divise l’opinion publique. Néanmoins l’exécutif connait ses
premières secousses à l’occasion de la rupture entre Patrice Talon et
Sébastien Ajavon, en octobre 2016.

Patrice Talon et Sébastien Ajavon : l’alliance a vécu.
Le second, homme d’affaires prospère dont le soutien a
été déterminant dans la victoire du premier, se retrouve impliqué dans
une affaire de trafic de drogue. Il clame son innocence et voit derrière
cette affaire, de basses œuvres qu’il attribue à mots couverts à son
ex-allié. La justice conclura à un non-lieu; l’alliance, elle, aura
vécu.
En janvier 2017, le gouvernement se lance dans une
opération de libération des espaces publics occupés de façon anarchique
par de petits commerces. Dans un pays où plus de 50% de l’activité est
informelle, la mesure vient écorner le capital sympathie dont
jouissaient le pouvoir et son chef dans l’opinion publique.
En mars de la même année, Candide Azannaï, soutien de
la première heure et ministre du gouvernement, décidera d’en claquer la
porte. Il endossera par la suite le costume d’un des critiques les plus
acerbes du régime.
En avril, c’est le projet de révision de la
Constitution qui échoue à l’assemblée. Marqué, Patrice Talon laisse
depuis planer le doute sur une éventuelle candidature à un second
mandat, alors qu’il s’était engagé à n’en faire qu’un seul.
La méthode Talon qui se veut pragmatique, se voit taxée de « libéralisme sauvage »
par ses adversaires. Liquidation, restructuration et mise en concession
en sont les maîtres mots. Sur le plan social aussi, la fronde
s’enclenche et touche vite les secteurs de la justice, de la santé et de
l’éducation. « Nous avons entrepris des réformes impopulaires. Mais
c’est la seule voie de sortie de la pauvreté. C’est vrai qu’il y a
quelques tensions, quelques remous, mais c’est bien le signe que tout va
bien », tempère M. Talon, lors d’une visite officielle à Paris, en mars dernier.
« Nous avons entrepris des réformes impopulaires. Mais c’est la seule voie de sortie de la pauvreté.»
Il faut noter que tout n’est pas sombre dans ce
tableau. Le gouvernement a, en effet, initié et quasiment réussi un
combat pour la restitution des œuvres d’art pillées lors de la
colonisation. Ces œuvres devraient participer à étoffer l’offre d’un
pays qui veut faire du tourisme, l’un des piliers de son développement.
En outre, alors que l’industriel français Vincent
Bolloré passe pour être incontournable en Afrique francophone, le
gouvernement béninois a marqué un coup d’arrêt à son projet de boucle
ferroviaire. En effet, l’exécutif a indiqué, par la voix de son chef,
préférer la Chine pour un projet de cette ampleur, renvoyant dos à dos
Bolloré et son rival, Petrolin, dirigé par le Béninois Samuel Dossou. La
preuve, une fois encore, que les équations compliquées ne rebutent pas
Patrice Talon.
Aaron Akinocho, Claude Biao, Fiacre Kakpo.

