
De nombreux
observateurs, dont le célèbre économiste Nouriel Roubini pointent les
risques de plus
en plus importants d’une nouvelle crise économique majeure. Sylvie Matelly, directrice adjointe de l’IRIS et Philippe Béchade, président des Éconoclastes, nous ont aidés à analyser les nuages noirs qui s’amoncellent au-dessus de l’économie mondiale.
en plus importants d’une nouvelle crise économique majeure. Sylvie Matelly, directrice adjointe de l’IRIS et Philippe Béchade, président des Éconoclastes, nous ont aidés à analyser les nuages noirs qui s’amoncellent au-dessus de l’économie mondiale.
«Il
y a un certain nombre de facteurs aujourd'hui qui fragilisent le
système financier et qui peuvent laisser penser qu'une nouvelle crise va
arriver.»
Sylvie Matelly, économiste et directrice adjointe de l'IRIS, n'est
pas rassurée par les indicateurs économiques mondiaux. Comme elle, une
multitude d'experts soulignent les similitudes entre le contexte actuel
et celui qui a précédé la crise financière majeure de 2008. C'est cette
année-là, dans la ville de New York, que le 15 septembre à 01 h 45 la
banque Lehman Brothers déposait le bilan en laissant une dette de 691
milliards de dollars et 25.000 employés sur le carreau. Cet événement
mettait un point d'orgue à la crise des Subprimes et plongeait le monde
dans la pire tempête économique depuis les années 30.Des gouvernements sans marge de manœuvre
Nouriel Roubini a récemment publié un article au titre évocateur chez nos confrères des Échos: «Les cinq ingrédients qui préparent la crise de 2020». Le docteur en économie voit un cocktail composé d'une note de récession globale, d'une touche de hausse des taux d'intérêt, d'un parfum de valorisations boursières excessives, d'un zeste de difficulté politique et d'impuissance des banques centrales en guise de rondelle de citron. Un cocktail dur à avaler, vous l'aurez compris. Sommes-nous vraiment dans la même situation qu'en 2007-2008, voire pire?
«Je pense au haut niveau d'endettement des
États qui s'est renforcé après la crise de 2008, mais également à
l'endettement des ménages qui est de plus en plus inquiétant. On a aussi
des bulles spéculatives qui se sont formées, comme celle sur
l'immobilier en Chine, la survalorisation des GAFA (Google, Apple,
Facebook, Amazon) et plus globalement sur certains marchés actions comme
aux États-Unis. Ces risques d'éclatement fragilisent l'économie
mondiale. De plus, les régulations de la finance mises en place après la
crise de 2008 ont été insuffisantes pour limiter les risques.»
Infographie: La dette des ménages, à chaque pays son style Commençons par la remontée des taux. Pendant des années, plusieurs Banques centrales, celles des États-Unis, du Japon et la Banque Centrale Européenne (BCE) en tête, ont mené des politiques ultra-accommodantes afin de soutenir l'économie. Des taux très bas conjugués à des programmes de rachat d'actifs ont permis l'afflux de liquidité dans le système financier. Puis, la Réserve fédérale américaine a commencé a relever progressivement ses taux d'intérêts. Le 26 septembre, elle l'a fait pour la troisième fois de l'année avec une hausse d'un quart de point, pour les porter à une fourchette située en 2 et 2,25%. Avec une croissance de 4,1% au deuxième trimestre, l'économie américaine surchauffe. Et la Fed craint que l'inflation, toujours officiellement autour des 2%, ne dérape.
«La politique extrêmement favorable pour
l'économie américaine mise en place par Donald Trump, notamment au
niveau des allégements d'impôts, a créé un emballement qui appellera
inévitablement à une réaction de la Réserve fédérale américaine. C'est
d'ailleurs la raison pour laquelle il la critique si fortement. Si la
FED durcit sa politique monétaire, c'est l'ensemble du secteur financier
qui s'en trouvera fragilisée», note Sylvie Matelly.
Le locataire de la Maison-Blanche avait en effet peu goûté la
décision du 26 septembre: «Malheureusement, ils viennent juste
d'augmenter un peu les taux d'intérêt parce que nous (l'économie) nous
portons bien. Je ne suis pas content.» Hausse des taux signifie
augmentation du coût du crédit, moins de liquidités, dollar plus fort et
donc exportations américaines plus chères. Mais ce n'est pas forcément
le pire pour la directrice adjointe de l'Iris:
«On n'est pas encore dans des politiques de
hausse des taux restrictives. La hausse des taux actuelle aux États-Unis
est juste une normalisation. On se situe encore entre 2 et 2,25% face à
une croissance de 4%. Et en Europe, la croissance est autour de 2% avec
des taux proches de 0. Je pense que les banques centrales sont
convaincues que l'on se dirige vers un ralentissement du cycle
économique, avec ou sans hausse de taux. Elles souhaitent se ménager des
marges de manœuvre, mais la situation risque fort d'être critique.
La Fed, même avec des taux à 2,25%, n'a pas de latitude suffisante pour qu'une baisse de ce taux ait un impact significatif sur l'économie. En Europe, c'est encore pire. La BCE ne les a pas encore montés et elle ne le fera probablement pas avant l'automne 2019. Si le cycle se retourne et que le marché se met à corriger, la BCE n'aura aucun instrument pour soutenir l'économie en cas de crise.»
C'est en substance l'avis de Nouriel Roubini qui, dans son article
publié par Les Échos, décrit des gouvernements pieds et poings liés: «à
la différence de 2008, époque à laquelle les gouvernements disposaient
des outils politiques permettant d'empêcher une chute libre, les
dirigeants qui affronteront la prochaine récession auront les mains
liées, sachant par ailleurs que les niveaux globaux de dette sont
supérieurs à ceux d'avant-crise.»La Fed, même avec des taux à 2,25%, n'a pas de latitude suffisante pour qu'une baisse de ce taux ait un impact significatif sur l'économie. En Europe, c'est encore pire. La BCE ne les a pas encore montés et elle ne le fera probablement pas avant l'automne 2019. Si le cycle se retourne et que le marché se met à corriger, la BCE n'aura aucun instrument pour soutenir l'économie en cas de crise.»
Tensions commerciales et trading à haute fréquence
«Aujourd'hui, la seule raison pour laquelle
on juge que la dette est tolérable est à chercher du côté de
raisonnement du type: "Il y a 4% de croissance aux États-Unis, donc ils
peuvent faire face à un déficit de 3%". C'est un calcul totalement
basique. Le problème c'est que l'accroissement de la dette américaine
est en fait beaucoup plus rapide que ces 3%. En Europe, on n'a pas non
plus réussi à se désendetter, hormis l'Allemagne. Si les taux montent et
qu'il n'y a pas de croissance pour compenser cela, on va droit dans le
mur», avertit Philippe Béchade.
Le fait que les Banques centrales coupent progressivement les vivres
pourrait avoir un autre effet désastreux: un krach des marchés actions.
Les politiques ultra-accommodantes ont eu pour conséquence de faire
grimper les marchés financiers à des niveaux prodigieux. À New York, les
indices Dow Jones et S&P 500 battent record sur record depuis
l'élection de Donald Trump. Privés de leur carburant, ils pourraient
sérieusement dévisser… et la bulle imploser.
«C'est la plus phénoménale bulle spéculative
qu'on a connue depuis 1929. Et elle va forcément exploser. Comme le
souligne l'économiste en chef d'Allianz, Mohamed Aly El-Erian, la
question est de savoir comment la correction ne s'est encore produite.
Cela fait depuis 2015 que les niveaux atteints par les marchés sont
délirants. Arrive là-dessus Donald Trump qui crée un nouvel emballement
de la croissance avec un choc fiscal et qui tend encore plus le
ressort», s'alarme Philippe Béchade.
Autre avis de tempête sur l'économie mondiale: la guerre commerciale.
La rhétorique protectionniste de Donald Trump l'a mis en position de
confrontation avec l'Union européenne, mais surtout avec la Chine.
«Les tensions commerciales peuvent impacter la
croissance mondiale, car elles vont ralentir le commerce international. À
partir du moment où vous imposez des droits de douane sur des produits,
vous les rendez plus chers et donc vous en limitez les échanges. Or le
commerce international est un élément clef de la croissance économique
partout dans le monde», souligne Sylvie Matelly.
Encore plus quand les deux premières économiques mondiales
s'affrontent. Les milliards de dollars d'augmentation des tarifs
douaniers que s'imposent réciproquement les États-Unis et la Chine ont
tout de la dangereuse escalade. Les invectives sortent du domaine du
commerce. Le vice-président américain Mike Pence a récemment accusé
Pékin d'ingérence dans les élections américaines. Des déclarations
qualifiées d'«injustifiées» et de «ridicules» par l'Empire du Milieu.
«Cette guerre commerciale devient un enjeu plus politique qu'économique
et cela va peser sur la croissance économique», s'inquiète l'économiste
de l'Iris.
«Sur le sauvetage des banques et le populisme,
la question à se poser est la suivante: "Comment vont réagir les
opinions publiques?" Je pense qu'elles l'accepteront, car les politiques
qui sont mises en place pour accompagner le secteur financier dans la
perspective d'une telle crise sont des politiques de responsabilité. Ce
qui n'a pas forcément été le cas en 2008. L'essentiel est d'expliquer
les démarches. Ne pas sauver le secteur financier, c'est pousser à la
faillite un certain nombre d'entreprises en premier lieu desquels les
plus fragiles. C'est également ruiner des citoyens. Nous sommes
prisonniers de ce système financier. Par définition, il finance
l'économie. Il n'est pas totalement déconnecté même s'il l'est en
partie», anticipe Sylvie Matelly.
«Aujourd'hui, que ce soit sur les marchés
actions américains ou européens, je défie quiconque de me donner la
vraie valeur d'une entreprise. Leurs valorisations sont ce que les gens
sont prêts à payer. Qui sait ce que vaut vraiment Amazon qui a gagné
plus de 50% cette année? En cas de correction, qu'est-ce que ça vaut?»
Il réfute pourtant le terme de «finance folle» et souligne au
contraire l'excès de rationalité qui frappe les marchés et qui se
matérialise dans l'utilisation du trading à haute fréquence ou
«high-frequency trading» dans la langue de Shakespeare. Il permet
l'exécution de transactions financières à une vitesse hallucinante grâce
à des algorithmes informatiques. Les grandes banques de Wall Street se
sont fait une spécialité de recruter de brillants mathématiciens,
souvent en France, afin d'élaborer les équations les plus sophistiquées
pour augmenter les rendements. Déjà en 2011, des opérations pouvaient
être effectuées en 113 microsecondes. Des pratiques que dénonce Philippe
Béchade:
«De l'extérieur, cela peut paraître fou de voir
des titres valorisés 150 fois leurs bénéfices. On se dit qu'on est en
train de faire les mêmes erreurs que lors de l'explosion de la bulle
internet en 2000. Mais en fait, paradoxalement, la finance est une
addition de comportements ultras-rationnels. Quand on est dans la
logique mathématique pure et l'addition de décisions rationnellement
justifiées au niveau de l'augmentation des profits, on aboutit
effectivement à une situation folle.
Là on touche aux programmes informatiques qui fonctionnent avec des
algorithmes trèsperfectionnés, qui achètent toujours les mêmes titres.
Ils prennent des décisions qui ont l'apparence de la rationalité pour le
gestionnaire d'actifs. Mais ils ne situent pas dans un contexte global.
Ils sont coupés des réalités.»Plus de dettes, pas vraiment plus de régulation, tensions commerciales et géopolitiques… Le contexte pousse à l'inquiétude. Sur certains points, il est pire qu'avant la crise de 2008. Et Nouriel Roubini ne dit pas autre chose:
«Lorsqu'elles surviendront, la crise et la
récession de demain pourraient se révéler encore plus sévères et
prolongées que celles d'hier.»
Source: sputniknews.com

