
Pour le sociologue ivoirien Alfred Babo, il faut remettre en question le
modèle politique imposé par
l’Occident, trop coûteux en argent et en
vies.
Faut-il
continuer d’organiser des élections présidentielles en Afrique ? Cette
question peut être jugée provocatrice par les idéologues de la
démocratie en Afrique. Cependant, elle fait suite à une observation des
élections sur le continent africain ces vingt-cinq dernières années,
particulièrement la dernière élection présidentielle au Gabon. Lorsque
Jacques Chirac jugeait, au début des années 1990, que « la démocratie est un luxe pour l’Afrique »,
beaucoup d’Africains, y compris les intellectuels et politiques s’en
étaient offusqués. Vingt-cinq ans après, la réalité du terrain ne lui
donne-t-elle pas raison ?
La
démocratie électorale en Afrique a échoué parce que les élections,
notamment présidentielles, donnent d’observer trois constantes qui
militent, à mon sens, pour leur abandon.
La démocratie, un luxe ?
Premièrement,
l’élection présidentielle est improductive car non seulement elle est
très onéreuse pour les pays africains, mais elle produit très peu de
résultats positifs dans la vie des populations. La présidentielle ivoirienne de 2010 a été reconnue par l’ensemble des observateurs comme l’une des plus coûteuses au monde. Le coût de l’organisation du scrutin a été estimé à 300 millions d’euros, ce qui en faisait l’élection la plus chère d’Afrique.
La
démocratie en Afrique, dans des pays pauvres et très endettés, est
devenue un véritable luxe. Ces pays font très souvent appel à des
financements extérieurs auprès de l’Union européenne et d’autres
bailleurs pour organiser les présidentielles. Mais tout cela pour quels
résultats ? Dans de nombreux pays, l’élection met aux prises des
factions, généralement à base ethnique et depuis longtemps embourbées
dans des luttes de pouvoir fratricides.
De fait,
le niveau de violence électorale (avant, pendant et après) est devenu
la jauge du bon déroulement et de la crédibilité d’une élection. La
dernière présidentielle du 27 août au Gabon s’est terminée par des
violences exactement comme en 2009. Les violences électorales les plus
graves sont celles qui se sont déroulées au Kenya en 2008, puis en Côte
d’Ivoire en 2010 et, plus récemment, au Burundi en 2015. Le scrutin
présidentiel à venir en République démocratique du Congo (RDC) a déjà
généré des violences avant même que l’on ne se rapproche de son
organisation.
En
outre, même dans les pays considérés comme les plus avancés dans la
consolidation de la démocratie comme le Ghana, le Mali, le Sénégal, et
le Bénin, la présidentielle a polarisé les tensions et l’on a parfois
frôlé la tragédie. Entendons-nous bien, l’absence de brutalité visible
ne signifie pas qu’il n’y a pas de violation, même symbolique, des
droits de l’homme par la restriction des libertés politiques, notamment
l’emprisonnement, les tortures et les menaces des opposants, ainsi que
des acteurs de la société civile (syndicats, unions, journalistes, etc.)
avant ou après une élection. Ces violences en général débouchent sur la
conservation du pouvoir par le président sortant ou le régime en place.
Deuxièmement,
les élections présidentielles en Afrique ne débouchent que très
rarement sur une alternance. En dehors de quelques pays comme le Ghana,
le Mali, le Sénégal, le Bénin et le Malawi, l’alternance politique s’est
faite soit par le biais des putschs ou soulèvements populaires lors du
« printemps arabe », soit elle ne s’est pas réalisée. Le même président,
le même clan ou système, trentenaire, voire cinquantenaire, demeure au
pouvoir. Il en est ainsi du Togo et du Gabon, puis, dans une certaine
mesure, de toute la sous-région de l’Afrique centrale notamment
l’Angola, le Congo, le Tchad, la Guinée équatoriale, le Cameroun et,
plus loin, le Zimbabwe et l’Ouganda.
Inculture démocratique des classes politiques africaines
La
tendance, la grande, reste la foire aux modifications des Constitutions
pour que des présidents qui avaient accepté aux forceps le
multipartisme, demeurent au pouvoir vingt-cinq ans après l’instauration
de la démocratie.
Aujourd’hui,
ils sont nombreux à se lancer dans l’aventure de la modification
constitutionnelle en vue de conserver le pouvoir, à l’instar du Burundi,
du Congo et du Rwanda. Ce sont des présidents qui organisent
l’élection, et la gagnent inéluctablement. Dans un passé récent,
Abdoulaye Wade avait essayé ce passage en force. En Côte d’Ivoire, la
tentation reste grande avec le projet de nouvelle Constitution prévue
par le régime en place.
Au
Bénin, ce n’est pas faute d’y avoir pensé. Au Burkina Faso, la tentative
de Blaise Compaoré a connu une fin fatidique. En RDC, les manœuvres
sont en cours pour trouver les ressorts juridiques d’une éventuelle
prolongation du mandat de Joseph Kabila. Ces manœuvres qui très souvent
provoquent des violences, débouchent inexorablement sur la contestation
des résultats.
Ce qui
nous amène justement au troisième point : la contestation des résultats
est devenue quasi consubstantielle à l’exercice de ces scrutins et
dénote l’inculture démocratique des classes politiques africaines.
L’opposition dénonce toujours des fraudes et demande l’annulation de
l’élection. Depuis le 30 août, date de proclamation des résultats de la
présidentielle gabonaise, le candidat de l’opposition, Jean Ping, n’a
cessé de crier à la fraude tout en s’autoproclamant lui-même vainqueur
du scrutin et président de la République en dehors de tout cadre
juridique.
En 2015,
en Guinée, l’opposant Cellou Dalein Diallo réclamait la reprise de
l’élection avant même la fermeture des bureaux de vote. Lors de la
présidentielle ivoirienne de 2015, les candidats de l’opposition tels
Mamadou Koulibaly et Essy Amara ont suspendu leur participation avant
même l’ouverture des bureaux de vote, dénonçant de graves irrégularités
et la mainmise du président sortant, Alassane Ouattara, sur le
processus. En face, le pouvoir, qui contrôle les organes électoraux
pompeusement qualifiés d’« indépendants » bat toujours en brèche les
contestations et recours des opposants et proclame vainqueur le
président en place.
Penser autre chose que l’élection
Sur le
continent, les élections présidentielles donnent à voir cette même
complainte de fraude, de tricherie et de manque de transparence et
d’équité. Pourquoi organiser une élection dont le processus est de toute
façon remis en cause et ne débouche que rarement sur l’alternance, mais
plutôt sur des violences, et des morts ?
Mon
argument est qu’il ne faut pas organiser d’élection présidentielle dans
certains pays africains. Ne pas le faire, c’est épargner des vies
humaines, c’est épargner de l’argent, c’est s’émanciper d’acteurs
politiques en manque d’inspiration. Le gain humain, économique, moral et
politique de la non-organisation de présidentielles l’emporte sur le
maintien d’un simulacre qui ne vise qu’à satisfaire la communauté
internationale. Le modèle démocratique occidental, contrairement à la
pensée distillée, n’est pas universel. Chaque société devrait s’inventer
son propre modèle de gouvernance qui assure sa pérennité dans la paix
et le progrès.
A ce
titre, l’élection présidentielle pourrait être maintenue uniquement dans
les pays où l’expérience semble fructueuse. Mais, dans les autres, il
faut penser à autre chose, avant que l’Occident ne trouve – encore – une
autre « solution » à imposer aux Africains, faute d’avoir trouvé par
eux-mêmes. Le régime parlementaire, entre autres, peut peut-être
contribuer à réduire tensions et violences à l’échelon régional ou local
plutôt que national. Aussi, un candidat à la présidentielle ivoirienne
de 2015 avait proposé la brillante idée d’un système tout à fait inédit
fondé sur une présidence tournante entre les régions ou blocs ethniques.
L’épicentre
de l’élection serait alors dans la région chargée de désigner, parmi
ses élus, celui qui accédera à la présidence. L’on pourrait exiger de
tout candidat visant un siège régional, puis la présidence, d’obtenir un
quota de signatures dans les autres régions. Ce qui l’amènerait à
organiser une campagne nationale. Le président élu se prévaudrait ainsi
d’une double légitimité, régionale et nationale. Ce système
parlementaire tournant aurait l’avantage de régler la question ethnique
récurrente, de pacifier les élections et garantir l’alternance.
Alfred Babo est d’origine ivoirienne. Il est
sociologue et professeur d’études internationales à l’université
américaine de Fairfield (Connecticut).

