
En juillet 2005, 55 migrants ont été tués par un
escadron de la mort de Yahya Jammeh. Martin Kyere
était le 56e. Il reste
le seul survivant. Il se bat pour que l’ex-dictateur gambien soit
traduit en justice.
Sur la terrasse d’un hôtel de luxe du Cap
Manuel, à la pointe sud de Dakar, Martin Kyere est assis face à l’océan.
Une mer d’huile. Immobile et brillante. Cette même étendue sur laquelle
ce Ghanéen de 38 ans, né à Berekum, s’est embarqué sur une pirogue, il y
a treize ans.
Ce soir du 22 juillet 2005, Martin Kyere quitte la plage de Mbour, au
Sénégal, avec l’Espagne en ligne de mire. Il y a 56 personnes à bord de
l’embarcation. Des Ghanéens, principalement, mais aussi deux
Sénégalais, des Nigérians, des Togolais, des Ivoiriens et un Gambien.
Tous sont morts, massacrés par les « junglers », un escadron
paramilitaire contrôlé par l’ex-dictateur gambien Yahya Jammeh. Tous,
sauf lui.
Quand il raconte les circonstances de cette « nuit sans ciel » et du
massacre qui a suivi quelques jours plus tard, c’est d’une voix si basse
qu’il faut prêter une oreille attentive. Cette nuit-là, la mer est
démontée. L’embarcation doit normalement rejoindre un bateau de passeurs
au large de Banjul, la capitale gambienne. Les vents sont forts. Si
forts qu’ils manquent de renverser l’embarcation. Longtemps, l’esquif
est chahuté par les vagues, pendant que les passagers scrutent les
alentours en quête du bateau censé les mener vers l’Europe. En vain. Ils
ne le trouveront jamais.
Ils décident alors d’accoster sur la plage de Barra, qui fait face à
Banjul. Au palais présidentiel, sur l’autre rive du fleuve Gambie, les
services de sécurité sont à cran. En ce jour de célébrations de la prise de pouvoir de Yahya Jammeh, le 22 juillet 1994,
les services secrets craignent une tentative de coup d’État menée par
des mercenaires étrangers. Alors, quand les 56 passagers de la pirogue
débarquent, ils sont immédiatement arrêtés et placés en détention. Ils
sont roués de coups. Après une semaine de détention, ils sont séparés en
plusieurs groupes et conduits vers la Casamance, région méridionale du
Sénégal frontalière avec la Gambie, où ils ont été tués.
Treize ans après, Yahya Jammeh s’est réfugié en Guinée équatoriale
après avoir été écarté en janvier 2017. Martin Kyere et les familles des
victimes de Yahya Jammeh cherchent toujours à traduire l’ancien
président en justice, avec l’appui des ONG Human Rights Watch et Trial
International. Martin Kyere en a fait le combat de sa vie.
Jeune Afrique : Pourquoi vous êtes-vous retrouvés au large de Banjul, ce soir de juillet 2005 ?
Martin Kyere : Notre intention n’a jamais été de
rejoindre Banjul. Nous rejoignions un bateau de passeurs avec lequel
vous avions perdu le contact. Vers quatre heures et demi du matin, nous
avons envoyé six hommes à Banjul pour joindre le capitaine. Ils ont été
immédiatement poursuivis par la police. On nous a prévenu et nous avons
accosté à Barra, tout près, vers cinq ou six heures du matin. Là, 25 ou
30 policiers armés nous ont arrêtés et conduits au poste de police.
Vous êtes alors emmenés au quartier général de la Marine
gambienne. Quand avez-vous réalisé que la situation devenait dangereuse
pour vous ?
Dès que ces policiers et soldats sont venus nous chercher en pointant
leurs armes sur nous. Quand ils nous ont emmenés au poste de police, il
ont contrôlé nos identités, vérifié tous les papiers que nous avions
sur nous. Certains d’entre nous ont été tabassés, ont perdu leurs dents,
étaient attachés les mains dans le dos à moitié nus. Il y avait
beaucoup de sang. On nous a pris tout notre argent. Moi, j’avais 1 500
dollars rassemblés par des amis et de la famille pour partir en Europe.
Pendant votre détention, parveniez-vous à entendre ou identifier d’où venaient les ordres ?
Tout ce que nous savions c’est que nous étions entre les mains de la
police et qu’ils avaient le contrôle sur nous. On parle de 200
policiers, militaires ou forces de sécurité. Nous ne connaissions pas la
Gambie, nous ne pouvions identifier personne.
Sylvain Cherkaoui pour Jeune AfriqueComment se déroulaient les interrogatoires ? Avez-vous compris que vous étiez soupçonnés d’être des mercenaires venus mener un coup d’État ?
Au début, on nous a juste fait écrire nos noms. On a pris nos
identités, nos empreintes et nos dépositions. Nous avons passé une
semaine en détention, à neuf dans une cellule. Dans la mienne, il y
avait Lamine Tunkara, un Gambien. Nous dormions sur le sol et on nous
donnait à manger chaque après-midi.
Nous n’étions jamais interrogés. Nous n’avions aucune idée de ce dont
on nous suspectait, il n’y avait aucun signe. Nous pensions qu’on nous
détenait simplement parce que nous étions des migrants, ça semblait
logique.
Que vous a-t-on dit, lorsque vous avez pris la route en
direction de la Casamance ? À quel moment avez-vous pris conscience
qu’on avait ordonné votre exécution ?
Après une semaine de détention, nous avons été emmenés au milieu de
la nuit. Quinze personnes, dont deux femmes. Nous avons voyagé à bord
d’un pick-up blanc, encadrés par trois soldats avec des ceintures de
balles en bandoulières et des coutelas. À cet instant, ils nous ont dit
que nous allions être libérés.
Mais, rapidement, ils ont enlevé nos chemises et nous ont attaché les
mains dans le dos. À un moment, un homme s’est plaint de ses liens qui
étaient trop serrés. Un soldat a sorti son coutelas et frappé sa colonne
vertébrale. Le sang a jailli. Un autre homme a pris un coup de machette
dans l’épaule, jusqu’à avoir son bras en partie détaché.
Le pick-up était en route, et on savait qu’on allait mourir, alors on
a essayé de défaire nos liens. Je suis parvenu à libérer mes mains.
Nous arrivions dans la forêt et le pick-up a ralenti. Alors, j’ai sauté
dans des buissons. Les soldats me tiraient dessus, mais j’ai couru sans
regarder en arrière.
J’ai réussi à me cacher. Un peu plus tard j’ai entendu quelqu’un
crier “Que Dieu nous sauve”. Il y a eu de nouveaux coups de feu, puis
plus rien. Le pick-up est repassé, il était vide. Il est parti vers la
droite, je suis parti vers la gauche. J’ai marché trois jours dans la
forêt, puis j’ai trouvé un village.

Jerome Delay/AP/SIPA
Jerome Delay/AP/SIPA
La vérité, c’est qu’on a été arrêtés par des policiers et tués par des « junglers »
L’enquête sur ces faits est menée essentiellement par des
ONG, Human Rights Watch et de Trial International. Vous en appelez à
l’intervention de votre gouvernement sur ce dossier. Pourquoi ?
Je veux voir le gouvernement ghanéen prendre cette question en main
et traduire Jammeh en justice. Le Ghana a le devoir de protéger les
Ghanéens dans leur pays et en dehors. Il doit prendre cette affaire plus
au sérieux, enquêter, contacter les autorités gambiennes pour entamer
des poursuites.
C’est en premier lieu au Ghana de se saisir de cette enquête, car les
victimes étaient principalement ghanéennes. Le Ghana doit réclamer
l’extradition de Yahya Jammeh. Au moins 40 Ghanéens sont morts et
personne n’a été arrêté ! Vous imaginez ? Il y a un manque d’intérêt du
gouvernement pour son peuple. L’engagement du pays n’est pas à la
hauteur.
En 2009, la Gambie et le Ghana ont signé un mémorandum
d’accord dédouanant le gouvernement gambien de toute responsabilité dans
cette affaire. Les familles ont ensuite reçu des dédommagements
financiers, mais il n’y a eu aucune arrestation. Que pensez-vous de cet
accord ?
À ce moment-là, Jammeh était toujours au pouvoir. C’est pour cela que
le gouvernement gambien a été déclaré non coupable. La vérité, c’est
qu’on a été arrêtés par des policiers et tués par des « junglers ». Ce
sont les autorités gambiennes qui nous ont détenus dans les cellules de
l’État gambien.
Tous ces gens ont été tués par des militaires gambiens. La personne
responsable de tout cela est Yahya Jammeh, il n’y a pas le moindre doute
en ce qui me concerne. Pour moi, comme pour les familles des victimes,
le renversement de Yahya Jammeh en 2017 a signifié que la vérité ne
serait plus cachée.
Ma vie, aujourd’hui, c’est de chercher à ce que justice soit faite. Chaque minute, de chaque heure, de chaque jour
Pensez-vous que la Guinée équatoriale acceptera un jour d’extrader Yahya Jammeh ?
Il s’est réfugié là-bas, mais cela ne veut pas dire qu’il est à
l’abri de la justice. On parle d’un criminel qui a tué énormément de
gens. Peu importe qu’il ait été président ou non. Mais cela dépend aussi
des instances internationales, comme la Cedeao ou l’Union africaine. Si
Jammeh doit comparaître devant une Cour, la Guinée équatoriale ne sera
pas en mesure de le cacher.
C’est en tout cas ce que j’espère. Qu’il se retrouve face à une cour de justice. Et cela peut être possible si le gouvernement ghanéen montre plus d’intérêt à ce dossier. Mais je ne vois pas cela arriver si le Ghana ne change pas sa manière de gérer l’affaire.
Ma vie, aujourd’hui, c’est de chercher à ce que justice soit faite.
Chaque minute, de chaque heure, de chaque jour. Car si j’obtiens justice
aujourd’hui, d’autres obtiendront justice demain. Ce serait un signal
envoyé au continent africain tout entier. Un message aux dictateurs : ce
qu’ils font aujourd’hui, ils le paieront demain.

