
CHAQUE PEUPLE DOIT SAVOIR ECRIRE SON HISTOIRE LUI-MEME
Le
Cameroun est donc retourne a l'ONU en decembre 2018, au Conseil de
Securite de l'ONU, cette semaine. 1959-2018. Ca a pris soixante ans.
C'est l'evolution d'une situation extraordinaire que les politistes vont
analyser a leur maniere, mais ils n'auront pas la perspective qui est
celle du peuple camerounais, car la voici: le Cameroun a cesse d'etre
une colonie en 1919, et est passe sous mandat de la SDN, et puis sous
tutelle de l'ONU qui l'a confie d'une part a la France, et d'autre part a
l'Angleterre. La partie francaise, le Cameroun oriental, a ete dirige
par la France avec ses autres colonies, et la partie anglaise a ete de
meme dirige par l'Angleterre avec ses autres colonies, dont le Nigeria.
La partie francaise est devenue independante le 1 janvier 1960 et a pris
pour nom la republique du Cameroun. La partie anglophone cependant, et
c'est la ou le probleme anglophone commence, n'est pas devenue
independante formellement comme la partie francophone. La difference de
traitement est deja la, et celle-ci s'est empiree quand, n'etant pas
devenue independante formellement, elle s'est reunifiee avec la partie
francopohone en l'absence totale de l'ONU qui en avait pourtant la
tutelle! La Conference de Foumban s'est ainsi faite en l'absence de
l'ONU, eh oui! Deux hiatus qui sont essentiels pour comprendre la
Deuxieme Guerre civile camerounaise, et qui deja pour la partie
francophone avaient pour consequence, le fait que toutes les forces
nationales et nationalistes du Cameroun ne soient jamais allees en
France porter leurs revendications, ou en Angleterre pour les
Anglophones, mais plutot a New York, a l'ONU: le plus celebre etant
evidemment Ruben Um Nyobe, dont le voyage a l'ONU en 1951, et en 1955,
aura ete epique.
La politique officielle de la France, pays qui
en 1940 avec de Gaulle avait fait du territoire sous sa tutelle qu'etait
alors le Cameroun francais, une colonie de fait, sa position aura
toujours ete de rendre le retour du Cameroun a l'ONU impossible, sinon,
de choisir des gens qui parleraient pour elle: ces gens, c'etaient
Okala, Daniel Kemajou, Ahidjo, etc. Jusqu'en 1960, il etait encore
possible d'ecouter des voix alternatives, des voix non-officielles, la
voix du peuple camerounais donc, a l'ONU, d'ou les voyages des
emissaires de l'UPC, et donc de Um Nyobe, mais apres 1960, la republique
du Cameroun ayant ete independante, cela n'etait plus possible. Seul
Ahidjo devenait ainsi le representant du Cameroun, le porte-voix du
Cameroun, et cela jusqu'au discours de Biya en 2017 ou a la tribune de
l'ONU il se disait 'mendiant de la paix'. De 1960 a 2017 donc, le
Cameroun a eu un seul porte-voix a l'ONU - le president de la republique
du Cameroun, Ahidjo, et puis Paul Biya. La politique d'empechement des
voix alternatives, de la voix du peuple camerounais, instituee par la
France jusqu'en 1960 a cependant continue, et ainsi, le gouvernement
camerounais aura toujours tout fait pour rendre une resolution de l'ONU
sur le Cameroun, et specifiquement sur la crise anglophone, impossible.
La derniere tentative aura ete une mission expresse du Minrex, apres la
session du Congres americain de 2017, mission dont le but a l'ONU etait
specifiquement de rendre une resolution de l'ONU impossible. Politique
de lobbying du gouvernement camerounais donc, qui, dans les faits
rendait le travail des Anglophones impossible, eux qui se sont joints en
1961 a un Etat francophone - la Republique du Cameroun - deja
independant. Maniere de dire que comme peuple ils etaient plutot pieges
dans un Etat constitue!
Voila les deux donnes qui ont change avec
l'ouverture au Conseil de Securite du dossier du Cameroun - 'pays qui
produit le plus de refugies aujourd'hui en Afrique!' y entend-on. Mais
l'arrivee du Cameroun au Conseil de Securite aura ete precedee par
l'arrivee de l'ONU au Cameroun, et celle-ci aura ete laborieuse, sinon
secrete. En juin, je rencontrais encore a New York une dame - je prefere
encore taire son nom -, de qui les hasards de mon arrestation m'avait
rapprochee, que l'ONU avait taskee sur le Cameroun, avec mandat de deux
ans, pour y constituer un dossier consequent, dossier dont voici sans
doute la consequence. Elle me disait alors qu'elle ne pouvait pas
travailler ouvertement parce que c'est encore au gouvernement
camerounais de demander l'intervention de l'ONU, le Cameroun etant
independant. Et Biya evidemment ne le voulait pas, se placant plutot
comme victime d'une agression des populations anglophones - des
populations camerounaises donc -, qu'il disait 'terroristes.' Ce que le
gouvernement camerounais n'avait et n'a cependant pas encore compris est
qu'un Etat qui commet des crimes de guerre, qu'un Etat qui commet un
genocide, perd automatiquement sa souverainete, car la protection des
peuples est au-dessus de la souverainete des Etats. Il en est ainsi de
tous les pays, et l'ONU a un devoir d'ingerence dans ces cas-la: pour
proteger les peuples. C'est pourquoi d'ailleurs elle a ete cree en 1949!
C'est ca son mandat imperatif! Le Conseil de Securite en tablant sur le
dossier du Cameroun, malgre la double disposition du gouvernement
camerounais, politique et de lobbying que j'ai mentionne plus haut, le
signifie. Mais ce qu'il reconstitue aussi, c'est le cercle interrompu
avec le peuple camerounais, cercle interrompu depuis exactement 1919,
avec le depart des Allemands. C'est ici en effet que l'absence de la
France lors de la session du Conseil de Securite de cette semaine
devient significative: car c'est elle, la France donc, qui des 1940
avait mis en oeuvre la politique d'empechement de la voix du peuple
camerounais a l'ONU qui de facto frappait les Anglophones comme peuple
depuis 1961. Et c'est elle qui toujours a porte a l'ONU la voix des
Etats francophones. L'Angleterre a pris sa place comme on voit, membre
du meme Conseil de Securite qu'elle est, elle aussi, elle qui
d'ailleurs, a libere la France coloniale de l'Allemagne en 1940. Le
cercle se referme.
Une page de l'histoire de notre peuple a ete tournee.
Concierge de la republique
Par Patrice Nganang

