Le 6 novembre 2004, un raid aérien de l’armée ivoirienne tuait neuf
soldats français. Qui a ordonné
cette attaque et dans quel but ?,
s’interroge notre chroniqueur.
Chronique. Qui est
responsable du bombardement d’un camp militaire français à Bouaké, en
Côte d’Ivoire, qui provoqua le 6 novembre 2004 la mort de neuf soldats
de la force « Licorne » et d’un civil américain ? Le procès par
contumace d’un pilote de nationalité biélorusse et de deux copilotes
ivoiriens impliqués dans ce raid aérien doit se tenir à Paris,
théoriquement en 2020. En revanche, trois hauts responsables politiques
français, soupçonnés par les magistrats instructeurs de cette affaire
d’avoir entravé l’action de la justice, échapperont à toute poursuite.
Ainsi en a récemment décidé la commission des requêtes de la Cour de
justice de la République, saisie à la demande de l’avocat de plusieurs
parties civiles, Me Jean Balan.
Michèle
Alliot-Marie, Dominique de Villepin et Michel Barnier, respectivement
ministres de la défense, de l’intérieur et des affaires étrangères en
novembre 2004, n’auront pas à répondre de leurs actes devant une
juridiction française. Pourtant, dans son ordonnance de renvoi devant la
Cour de justice de la République, rendue en février 2016, la juge
Sabine Khéris notait : « La décision de ne rien faire concernant les
pilotes arrêtés au Togo a été prise à l’identique par le ministère de
l’intérieur, le ministère de la défense et le ministère des affaires
étrangères. Ce qui permet de penser à l’existence d’une concertation à
un haut niveau de l’Etat et non au fait que des services subalternes ou
techniques aient géré la situation. »
Paris
aurait donc choisi de laisser filer sciemment les exécutants de ce
bombardement meurtrier en Côte d’Ivoire. Pourquoi ? Qu’est-ce que la
France aurait à cacher ou à se reprocher dans cette affaire ? Ces
interrogations renvoient à une seule et même question : qui a ordonné le
raid sur le camp Descartes de Bouaké et dans quel but ?
Hypothèse n° 1 : une bavure de l’armée ivoirienne
C’est
celle qui, au lendemain du bombardement meurtrier, a été présentée par
le camp du président ivoirien de l’époque, Laurent Gbagbo. Le Soukhoï
Su-25, de fabrication russe, piloté par un mercenaire biélorusse flanqué
d’un copilote ivoirien, aurait lâché son panier de roquettes par erreur
sur le camp français. Il visait en réalité une position tenue par les
rebelles à quelques encablures de là. Reste que le camp Descartes était
pourtant bien identifiable par un large drapeau tricolore déployé sur le
toit de l’un de ses bâtiments.
En
outre, avant de lancer l’opération « Dignité », deux jours auparavant,
l’armée ivoirienne avait eu tout le temps de cartographier la ville de
Bouaké, relativement peu étendue. Enfin, tous les témoins ont raconté
comment le Soukhoï impliqué dans le raid avait survolé une première fois
le camp français, déclenchant l’alerte parmi les soldats de la force
« Licorne », avant de revenir et de descendre en piqué pour lâcher ses
bombes meurtrières. Si bas qu’un rescapé du bombardement dira lors de
l’instruction avoir vu le casque du pilote scintiller sous un rayon de
soleil.
Hypothèse n° 2 : le coup de poker du camp Gbagbo
Le
4 novembre 2004, sous la pression des radicaux de son camp et face à la
colère grandissante d’une partie de l’armée humiliée depuis deux ans
par les rebelles qui tiennent la moitié nord du pays, Laurent Gbagbo
lance l’opération « Dignité ». Les bombardements aériens se succèdent
sur plusieurs localités, dont Bouaké. Au sol, les troupes
gouvernementales progressent dans un premier temps, avant de se heurter à
l’opposition des casques bleus marocains sur la route de Bouaké. Les
rebelles de Guillaume Soro ne se débandent pas. A Abidjan, Laurent
Gbagbo prépare pourtant son allocution à la nation dans laquelle il
compte annoncer la victoire. A-t-il été trompé par son entourage sur la
réalité du terrain ?
Peu de temps après le raid sur Bouaké, l’état-major français imputera l’opération aux « radicaux » gravitant dans « l’entourage de Gbagbo ».
Autrement dit : face à l’échec annoncé de l’opération « Dignité », les
extrémistes du palais et du haut commandement ivoirien auraient pu
décider de frapper sciemment le camp français. Le but de la manœuvre ?
Soit, sous le coup de l’émotion, Paris décidait de se retirer de Côte
d’Ivoire, laissant le champ libre aux troupes de Gbagbo pour en finir
avec les rebelles. Soit Jacques Chirac ordonnait des représailles, et le
camp gouvernemental à Abidjan pourrait alors accuser la France d’avoir
empêché la « libération » du Nord. C’est le second scénario qui
résulta de ce possible coup de poker : Jacques Chirac ordonna la
destruction de toute l’aviation militaire ivoirienne.
Hypothèse n° 3 : un coup monté
C’est la thèse finalement privilégiée par Laurent Gbgabo, par nombre de ses conseillers les plus proches, mais aussi par Me
Jean Balan : l’armée ivoirienne serait tombée dans un piège tendu par
les Français. Le 6 novembre 2004, en début d’après-midi, l’un des deux
Soukhoï devait viser un bâtiment censé être vide ce jour-là dans le camp
français, sans faire de victime donc. Le but de la manœuvre, orchestrée
par les services de Paris ? Avoir un prétexte pour chasser enfin
Laurent Gbagbo du pouvoir.
Cette
tentative de manipulation, qui a échoué, expliquerait, selon les
tenants de cette thèse, pourquoi le gouvernement français a préféré
laisser filer les mercenaires biélorusses, interpellés au Togo quelques
jours après les faits. Croyant bien faire, les autorités locales
informèrent aussitôt Paris. En vain. Suite au refus exprimé par la
France de les entendre, les mercenaires biélorusses seront promptement
exfiltrés du Togo par l’intermédiaire qui avait fait affaire avec
Abidjan, acheminant matériel et équipages depuis la Biélorussie : le
Français Robert Montoya.
L’implication
de cet ancien gendarme de l’Elysée (sous François Mitterrand),
reconverti en négociant d’armes, est peut-être l’une des clés de toute
cette affaire, en résumant toutes les ambiguïtés. Paris, qui était au
courant depuis le début des préparatifs de l’opération « Dignité », a
laissé faire Laurent Gbagbo, espérant ainsi faire bouger les lignes et
sortir du bourbier ivoirien. Soit Gbagbo réussissait, et c’en était fini
des rebelles. Soit le président ivoirien échouait, et c’en était fini
de Gbagbo à Abidjan, où ses opposants fourbissaient leurs armes,
peut-être avec l’aide discrète de Paris. Or le président ivoirien
n’ignorait rien du double jeu de l’ancienne puissance coloniale. Alors,
coup du sort, coup de poker ou coup monté ? Au final, Paris et Abidjan
se sont peut-être et surtout piégés et auto-intoxiqués mutuellement.

