La dépouille de cette figure de l’histoire du Congo, est arrivée dans la
soirée à Kinshasa pour un
hommage populaire, avant d’être inhumé
samedi, plus de deux ans après sa mort.
Kinshasa a été son fief, son royaume, le
maquis d’où il a orchestré sa résistance politique, durant quarante ans.
Dans la mégapole, capitale de la République démocratique du Congo
(RDC), Etienne Tshisekedi reste le seul homme politique à pouvoir
drainer des millions de fidèles. Un simple mot d’ordre prononcé de sa
voix nasillarde suffisait à suspendre l’activité frénétique du lieu,
pour le plaisir d’entendre résonner SA phrase, « le peuple d’abord », sa devise.
Ces
dernières années, jamais de plus grandes foules ne se sont formées pour
autre que « papa Etienne », le « sphinx », le « père de la
démocratie », le « Leader Maximo ». En juillet 2016, après deux ans
d’absence pour des soins en Belgique, le mythique opposant avait suscité
un raz-de-marée populaire et ravivé un immense espoir. Le vieil homme
de 83 ans, usé par la maladie, a mené alors son dernier combat contre le
président Joseph Kabila et pour la tenue d’élections, maintes fois
repoussées.
Ce
jeudi 30 mai 2019, sa dépouille est rapatriée en RDC, après deux ans
d’attente à Bruxelles. Durant tout ce temps, le corps de l’opposant
historique a été l’objet d’une série de tractations politiciennes autour
de son retour.
Son fils, Félix Tshisekedi, vainqueur de la présidentielle 2018
Depuis sa mort, à Bruxelles, le 1er février 2017,
Etienne Tshisekedi a continué d’inquiéter ce pouvoir qu’il n’a jamais
conquis. S’il peut rentrer aujourd’hui à Kinshasa, pour bientôt reposer
dans un mausolée grandiose dont le coût avoisinerait les 2,5 millions de
dollars, c’est que son fils et héritier politique, Félix Tshisekedi,
53 ans, a été proclamé vainqueur de l’élection présidentielle du
30 décembre 2018. Et ce, en vertu d’un pacte scellé avec son
prédécesseur, Joseph Kabila, dernier ennemi politique de son père –
Etienne Tshisekedi s’estimait victorieux de l’élection présidentielle de
2011 officiellement remportée par Joseph Kabila.
L’idéal
politique d’Etienne Tshisekedi est peut-être mis à mal par cette
alliance, mais sa légende continue de s’écrire. Il a ainsi droit à un
retour en « héros national », lui qui a marqué à tout jamais
l’histoire post-coloniale du plus grand pays d’Afrique francophone.
C’est le final d’une singulière odyssée politico-funéraire. Un
soulagement, une fête.
Cette journée du 30 mai était officiellement « déclarée chômée et payée »
dans la capitale province. Six chefs d’Etat africains ont confirmé leur
présence à la cérémonie d’inhumation, prévue samedi. Kinshasa va se
recueillir, pleurer, danser, boire et méditer les leçons de l’éternel
opposant à Mobutu Sese Seko, à Laurent-Désiré Kabila, à Joseph Kabila,
et qui, dit-on en riant, n’aurait pas hésité à s’élever contre son fils.
Effacer les traces de son prédécesseur
La
République démocratique du Congo a tant revu sa propre histoire, chaque
dirigeant prenant soin d’effacer les traces de son prédécesseur par les
armes ou les idées. « Il faut avoir la chance que son fils devienne président pour avoir un mausolée »,
constate l’historien congolais Isidore Ndaywel è Nziem. Le corps du
grand nationaliste Joseph Kasa-Vubu, premier chef d’Etat de la
République du Congo (1960-1965), repose dans son village du
Kongo-central où la famille a érigé un mausolée qui risque aujourd’hui
de s’effondrer.
Son
« tombeur », Mobutu Sese Seko, a dû quitter précipitamment le pays le
18 mai 1997, chassé par les rebelles de Laurent-Désiré Kabila. Sa
sépulture est toujours au Maroc, au cimetière chrétien de Rabat. Le
président Joseph Kabila avait promis de la rapatrier. C’est sous son
règne qu’un somptueux mausolée érigé pour son père, assassiné le
16 janvier 2001, a été placé en plein cœur de la commune huppée de la
Gombe, à Kinshasa, face à la présidence. La dépouille de Mobutu Sese
Seko, qui a régné trente-deux ans, reste au Maroc ; celle d’Etienne
Tshisekedi, opposant durant quarante ans, a le droit de rentrer
aujourd’hui, mais après un séjour de deux années dans une obscure
chambre froide d’un quartier banal de la capitale de l’ancienne
puissance coloniale.
« Il
aurait sans doute été réservé sur l’alliance de son fils avec Joseph
Kabila, qui n’a pas vraiment quitté le pouvoir. Etienne Tshisekedi
aurait démissionné, comme il l’a fait avec Mobutu Sese Seko, veut croire le professeur Ndaywel è Nziem. Il
avait le défaut de sa qualité et était très exigeant. Il voulait que la
situation soit aplanie pour prendre le pouvoir et non pas prendre le
pouvoir pour l’aplanir. Objectivement, c’est le père de la démocratie
congolaise, avec Patrice Lumumba [1925-1961], qui a eu un parcours météorique. »
UDPS, un parti aujourd’hui fissuré, fragilisé
Lors de son investiture, le 24 janvier, Félix Tshisekedi a rendu hommage à l’« homme d’exception », qu’était son père. « Le
président Etienne Tshisekedi nous a inculqué les valeurs de la lutte
politique au service de chaque congolais, quels que soient son opinion,
son origine et son parcours. Nous allons appliquer ces enseignements
dans nos actes au service de notre peuple. » Dans les jardins du Palais de la nation, ce jour-là, des escouades de militants le mettent en garde en chantant : « Félix n’oubliez pas, papa avait dit “le peuple d’abord”. »
Au
sein de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), le
parti cofondé par Etienne Tshisekedi en 1984, certains cadres critiquent
le leadership d’un héritier dynastique, fulminent contre sa « compromission »
avec Joseph Kabila. Ce grand parti, à la capacité de mobilisation
éprouvée dans les rues de Kinshasa et à la réputation continentale, se
retrouve aujourd’hui fissuré, fragilisé. Pour une formation politique
dont le logiciel s’est affiné dans la lutte et l’opposition
intransigeante, l’accession au pouvoir est une rude épreuve à laquelle
nul n’était préparé.
« L’opinion
publique semble partagée et l’émotion moins intense qu’à la mort
d’Etienne Tshisekedi. Car le temps a fait son effet, observe Jean Liyongo Empengele, sociologue et enseignant à l’université de Kinshasa.
Et puis, son fils président a contribué à rehausser l’image de Joseph
Kabila, son nouveau partenaire, à qui il a rendu hommage. Ce qui a un
peu écorné la réputation de la famille, le nom des Tshisekedi, et a nui à
la popularité de l’UDPS. »
Dans
les rues de son fief de Limete, quartier à la fois populaire et
pavillonnaire de la capitale, les militants de l’UDPS tentent de
préserver l’héritage politique de leur défunt leader. Les débats sont
parfois tendus entre les partisans et les opposants de cette alliance
avec Joseph Kabila. Quelle position adopter à l’égard de Martin Fayulu,
le rival de l’opposition, qui se revendique toujours « président véritablement élu »
et estime sa victoire spoliée par Félix Tshisekedi ? Finalement, cet
ami et fidèle de Tshisekedi père, dont il revendique l’héritage,
n’endosse-t-il pas le costume de l’opposant historique à la place du
fils devenu président ?
Le spectre du « sphinx de Limete » plane toujours
Dans
la résidence familiale des Tshisekedi, une villa sans faste, le spectre
du « sphinx de Limete » plane toujours. Sur la terrasse du
rez-de-chaussée, son fauteuil n’a pas bougé d’un iota. Il n’accueille
plus le corps fatigué de « papa Etienne » mais son portrait faisant face
à une table basse sur laquelle est posé son vieux poste radiocassette.
Son bureau, où défilaient diplomates, discrets émissaires du pouvoir,
alliés et ennemis, reste fermé à clé. Mais son intendant continue de
nettoyer sa chambre, comme s’il pouvait réapparaître, tandis que les
gardes du corps végètent dans la cour, attendant eux aussi le retour du
chef.
La famille Tshisekedi a
un temps exigé que la dépouille repose à Limete, au siège de l’UDPS. Un
enterrement dans son Kasaï-Central a aussi été envisagé. En définitive,
son corps sera d’abord exposé au stade des Martyrs, et non pas au
Palais du peuple, comme ce fut le cas pour Laurent-Désiré Kabila. Ce
grand stade porte son nom en référence à l’exécution par pendaison de
quatre politiciens ordonnée par Mobutu, il y a exactement
cinquante-trois ans. Etienne Tshisekedi, alors jeune et brillant
juriste, n’était pas encore opposant mais ministre de l’intérieur. Les
enfants des « martyrs de la Pentecôte » ne lui ont pas pardonné et ont
un temps protesté contre la construction d’un mausolée en plein
centre-ville.
Finalement,
Etienne Tshisekedi sera inhumé sur une parcelle familiale, dans la
commune de Nsele, à une cinquantaine de kilomètres du centre-ville. Au
milieu des champs et non loin des reliquats du palais en ruine de Mobutu
Sese Seko, qui prononça, ici, son discours historique sur la
démocratisation, le 24 avril 1990. C’est aussi par là que les troupes
rebelles de Laurent-Désiré Kabila entrèrent dans Kinshasa, sept ans plus
tard. Tout près du mausolée, depuis son immense ferme de Kingakati,
Joseph Kabila continue d’orchestrer les dossiers les plus stratégiques
de son successeur, comme la sécurité et l’économie. Les fantômes de la
turbulente histoire politique congolaise se croisent et se retrouvent.

