SÉOUL | Avec deux tirs de missile en moins d'une semaine,
Pyongyang joue selon les analystes
un jeu aussi subtil que dangereux, en
tentant d'augmenter la pression sur Washington sans pour autant faire
capoter le processus diplomatique, tout en se réservant la possibilité
d'une escalade.
La Corée du Nord «va continuer d'augmenter la pression et chacun de
ses prochains gestes va être de plus en plus fort», pronostique le
professeur Andrei Lankov de l'Université Kookmin.
«Ils commencent très petit parce qu'ils ne veulent pas faire de
chantage aux États-Unis», poursuit-il en décrivant la stratégie
progressive des Nord-Coréens.
«Ils ne font qu'envoyer des signaux pour dire que les Américains ne
doivent pas espérer que les Nord-Coréens resteront sans rien faire à
attendre une décision de Washington.»
Pyongyang a lancé deux missiles de courte portée jeudi, après des
exercices similaires samedi. Il s'agit d'une première depuis un an et
demi, période au cours de laquelle la péninsule a été le théâtre d'une
remarquable détente marquée par l'amorce de négociations sur les
programmes nucléaire et balistique du Nord.
C'est
dans ce contexte que le leader nord-coréen Kim Jong Un avait déclaré un
arrêt des tests nucléaires et des essais de missiles longue portée, ce
qui a permis une série de sommets, notamment la rencontre historique en
juin à Singapour entre le dirigeant nord-coréen et le président
américain Donald Trump.
Mais leur second sommet, en février à Hanoi, s'est soldé par un
retentissant fiasco du fait de l'incapacité des deux hommes à se mettre
d'accord sur les concessions que Pyongyang devrait faire en échange de
la levée des sanctions internationales.
Depuis lors, M. Kim a accusé Washington d'être de mauvaise foi et exigé un changement d'attitude américaine.Diplomatie en péril?
En dépit de la multiplication, ces derniers temps, des menaces du
Nord, les experts estiment que la nature et la présentation des derniers
tirs prouvent que la Corée du Nord n'a pas l'intention dans l'immédiat
de tourner le dos au processus diplomatique.
«Elle n'a pas une fois employé le mot de +missile+», observe Go Myong-hyun, de l'Institut Asan des études politiques.
Les médias officiels nord-coréens ont employé l'expression d'«armes tactiques guidées» ou d'«objets volants».
Mais Washington et Tokyo ont tous les deux présenté les lancements
de jeudi comme des tirs de «missiles balistiques de courte portée». Sur
CBS, le chef de cabinet par intérim du président américain, Mick
Mulvaney, a ironisé sur «une provocation très peu provocatrice».
En soi, des tirs de missiles nord-coréens pourraient faire échouer
le processus diplomatique s'ils étaient contraires aux résolutions du
Conseil de sécurité interdisant à Pyongyang d'utiliser la technologie
balistique.
L'essai nord-coréen a eu lieu au moment où Stephen Biegun,
représentant spécial américain pour la Corée du Nord, réalisait à Séoul
sa première visite depuis l'échec de Hanoi.
Ce qui fait dire à M. Go que ce lancement était minutieusement
prévu pour mettre la pression sur les États-Unis et la Corée du Sud.
«La Corée du Nord cherche à faire avancer une de ses revendications
dans l'optique de prochaines discussions, qui est l'exigence d'une fin
des manoeuvres américano-sud-coréennes», ajoute Cheong Seong-chang, de
l'Institut Sejong.
«Si tel est le calcul nord-coréen, il est fort probable qu'il y ait d'autres essais de missile courte portée.»
En commençant petit, se disent des experts, la Corée du Nord
conserve une marge de manoeuvre et peut encore accroître la pression.
Depuis Hanoi, les Nord-Coréens ont plusieurs fois averti qu'ils
pourraient devoir changer de tactique si Washington ne cédait pas sur la
question des sanctions.
«Ils n'ont donné aucun détail, mais beaucoup le comprennent comme
la possibilité d'une reprise des essais nucléaires et des lancements de
missiles balistiques intercontinentaux», estime M. Lankov.
Et même si le Nord ne commet pas de plus grave violation des
résolutions du Conseil de sécurité interdisant les essais, une campagne
durable de tirs de missiles courte portée pourrait à terme «saper la
confiance», et compliquer la tenue de négociations avec Washington, a
estimé dans un rapport l'Eurasia Group.
«Trump tient à conserver des relations avec Kim», a-t-il ajouté.
«Mais il ne voudra pas non plus apparaître faible ou ridicule dans le
cas de provocations répétées.»
Par le Journal de Montréal

