
Le Premier Ministre camerounais a, illico presto, ete depeche dans
les regions anglophones. Le
satrape aurait-il entame son chemin de
Damas, a la maniere de son homonyme, l'ex-persecuteur reconverti en
apotre de la nouvelle foi et auteur de fameux epitres?
Sous
pression internationale, l'homme muet et sadique a soudain retrouve la
parole. Sur les reseaux sociaux ou il ne cesse de pontifier depuis
quelques semaines, distribuant a la pelle des poncifs, appelant a
l'oubli, mais pas a la justice et a la responsabilite.
En realite, le tyran n'aura eprouve que dedain et mepris pour un peuple qu'il aura, de bout en bout, traite comme du cheptel.
Peu de peuples s'etant reveles prets a encaisser autant d'indignites
que celui-ci et pendant aussi longtemps, c'est peut-etre pourquoi il
l'aura couvert de tant d'opprobe.
Il l'aura deserte a ses moments
de grande souffrance, lui preferant les morts des autres - les
interminables condoleances vides a tant d'homologues etrangers, mais pas
un seul mot pour la mort des siens.
En pres de 40 ans de
pouvoir, il aura prefere les bords du fameux Lac, dans un hotel
genevois, aux routes defoncees et impraticables de son pays, aux
poubelles enfumees d'une capitale pouilleuse, et aux mouroirs qui, ici,
tiennent lieu d'hopitaux.
De son bilan, les apologistes de
l'immobilisme ne veulent pas en parler. Peut-etre parce qu'il saute aux
yeux. M. Paul Biya a transforme le Cameroun en une violente poubelle.
Pendant longtemps, il l'a fait a huis-clos. Dans une siderante
impunite. Les peuples avachis, en effet, suscitent generalement
l'indifference des autres nations.
Cette epoque est terminee.
Elle est terminee parce qu'en partie, de plus en plus de Camerounais se sont levent pour dire publiquement: "Ca suffit".
Et d'abord ceux du Cameroun occidental. Le prix qu'ils paient n'aura
cesse de s'elever, mais desormais, les projecteurs sont allumes, et leur
calvaire attise de plus en plus le regard inquiet des puissances de ce
monde qui ont les moyens d'agir quand un peuple baillonne ne peut plus
se defendre lui-meme, pacifiquement.
D'autres voix, aussi,
notamment dans l'opposition (meme divisee et affaiblie) se sont levees,
dont celle du Professeur Maurice KAMTO et des centaines de prisonniers
politiques dont il faut exiger a cor et a cri la liberation immediate,
et de tous les autres dont il faut reclamer l'amnistie.
Que dire
de la diaspora qui, petit a petit prend conscience de sa force
potentielle, s'eveille, s'organise, et essaie de faire pression sur
celles des puissances europeennes qui accordent encore leur appui
(politique, financier et militaire) a ce regime de sicaires.
Et de fait, les Etats-Unis en particulier se sont mis sinon a exiger des comptes, du moins a ronger leurs freins.
Leur ennemi principal dans la sous-region, c'est le terrorisme
islamiste. Pour y faire face, ils sous-traitent le 'sale boulot" au
regime qui, pour le moment, l'execute d'une facon jugee "globalement
satisfaisante", peu importent les dommages collateraux.
Mais les
Etats-Unis comprennent parfaitement que la crise dans le Cameroun
occidental (la region dite anglophone) est d'une autre nature. Elle
porte sur la forme de l'Etat. Pas sur un fetiche, la "republique unie et
indivisible", au nom duquel des sicaires sont prets a tuer.
Dans le contexte historique et anthropo-culturel qui est le notre, en
effet, eriger "la republique" en fetiche absolu, c'est militer en fin de
compte en faveur d'une ideologie eliminationiste.
Les apotres
de l'immobilisme et de la tyrannie pretendent que "rien n'est possible";
"on ne peut pas discuter de la forme de l'Etat"; "le federalisme est
impossible"; "l'alternance est impossible"; "la democratie des
communautes est impossible"; "la regionalisation est impossible"; "la
liberte de manifester est impossible", "le dialogue est impossible",
bref, tout doit demeurer en l'etat.
Mais si tout doit demeurer en
l'etat par peur d'un chaos que l'on s'est efforce pendant pres de 40
ans de fomenter, de doser et d'entretenir a dessein et dans lequel nous
sommes d'ores et deja enfonces, cela veut dire qu'une seule chose est
possible, a savoir l'elimination de tous ceux qui en appellent au
changement.
C'est contre cette ideologie de l'eliminationisme au
nom d'un culte paien au fetiche qu'est devenue "la republique" qu'il
faut se lever.
Car, un tel culte repose fondamentalement sur des
sacrifices humains - d'ou les 1850 morts, les 174 villages rases, les
dizaines de milliers de refugies et deplaces internes, la militarisation
de la justice, la criminalisation de toute opposition, les 200
prisonniers politiques, les detentions arbitraires de Maurice KAMTO,
Michele NDOKI, Penda EKOKA et leurs compagnons.
On ne peut pas
construire le Cameroun sur la base d'un systeme politique dont la seule
fonction est de decider qui il faut livrer au sacrifice.
Lorsqu'on exige qu'un dialogue le plus elargi possible et le plus
inclusif possible ait lieu, qui ne porte pas seulement sur la crise
humanitaire, mais sur la refonte de l'Etat et ses rapports avec les
communautes, c'est justement pour sortir une bonne fois pour toutes des
cultes paiens de la politique herites du colonialisme, et de la logique
des sacrifices humains qui en est le sous-bassement.
Par ACHILLE MBEMBE

