Un dimanche matin, à l’aube fatidique, Mobutu apprend une très
mauvaise nouvelle. Il avait dépêché
son Boeing à Brazzaville pour en
ramener son fils en fuite, Kongulu. Et voilà que Mukandila, le pilote,
refuse de décoller. Il se met au service des nouvelles autorités de son
pays. Encore un traître ! Mobutu demande au président togolais
Gnassingbé Eyadéma de lui envoyer son avion, qui se trouve alors en
Europe. Mais cela prendra trop de temps.
Tous les bagages
familiaux – plus de soixante-dix malles et cantines – sont déjà partis
pendant la nuit dans des véhicules embarqués à bord d’un Antonov 124
venu chercher à Gbadolite des chars de combat destinés à Jonas Savimbi,
le chef angolais de l’Unita.
Le temps presse : les mutins venus
de Kota-Koli approchent. Au dernier moment, Mobutu et sa famille ne
veulent plus partir. Le colonel Motoko, chef de la sécurité du président
déchu, menace d’abattre quiconque empêcherait celui-ci de rejoindre
aussitôt l’aéroport où l’attend le seul avion disponible, un cargo
Iliouchine 124 de l’Unita, arrivé dans la nuit. C’est Nzanga qui
raisonnera son père.
Arrivés sur le tarmac, les soldats réalisent
que leur chef s’enfuit. L’un d’eux, ivre de colère, menace : “Mon
maréchal, vous ne partirez pas.” Un autre enchaîne : “Vous nous
abandonnez sans argent. Qu’allons-nous devenir ?” Le colonel Motoko
assiste impuissant à cette scène impensable : Mobutu maltraité par des
soldats du rang. Finalement, le maréchal fait signe à son épouse de leur
donner “l’argent”.
La Mercedes de Mobutu s’engouffre à l’arrière
de l’avion-cargo. Mobutu est incapable de sortir de sa limousine. Il y
restera, dans des conditions inconfortables, pendant tout le vol jusqu’à
Lomé (Togo), sa première destination. Des gardes du corps du maréchal,
qui n’avaient pas été choisis pour l’accompagner, réussissent, dans la
confusion, à monter dans l’avion. Ils n’en seront pas délogés.
L’ex-président du Zaïre
L’ex-président du Zaïre
Un autre avait préféré disparaître avec le sac à main de Bobi Ladawa
contenant les passeports du couple présidentiel. L’Iliouchine décolle à 7
h 14. Arrivés à l’aéroport, les mutins tirent à la kalachnikov sur
l’appareil qui s’élève poussivement. On découvrira plus tard six impacts
de balles sur une aile. Après le décollage, Mobutu murmure à son
médecin, le docteur Diomi : “Même les miens me tirent dessus. Je n’ai
plus rien à faire dans ce pays. Ce n’est plus mon Zaïre.” […]
On
ne se bouscule pas en Afrique pour héberger le président déchu. Le
Congo-Brazzaville, le Gabon et la République centrafricaine refusent de
l’accueillir avec, selon eux, sa trop nombreuse famille, une centaine de
personnes. Il est devenu un paria. Nelson Mandela dira plus tard, avec
une certaine compassion : “Tous ceux qu’il avait aidés pendant trente
ans ne voulurent plus le connaître pendant ses derniers jours sur
terre.”
Son vieil ami Hassan II épargnera à Mobutu une ultime
errance humiliante. Après cinq jours d’attente à Lomé, il débarque à
Rabat le 23 mai. Fin juin, il est admis à l’hôpital militaire Mohammed-V
pour une nouvelle intervention chirurgicale. Chaque jour ou presque, le
roi du Maroc appelle ses médecins pour s’enquérir de l’évolution de sa
maladie.
Mobutu expire le 7 septembre 1997 à l’âge de 66 ans.
Exsangue, vidé par les hémorragies, il pèse à peine quarante kilos. Il a
souffert énormément et voulait en finir. Après une cérémonie funèbre en
présence de la famille et du dernier carré de fidèles, Mobutu est
inhumé dans un modeste tombeau en forme de chapelle au cimetière
européen de Rabat, réservé aux non-musulmans. Une sépulture presque
anonyme, que seules trois lettres entrelacées sur la pierre permettent
d’identifier, MSS, les initiales posthumes du défunt.
À l’heure
de sa gloire, Mobutu répétait volontiers : “On ne dira jamais de moi :
voilà l’ex-président du Zaïre, mais : ci-gît Mobutu, président du
Zaïre.” Et pourtant, ex-président il fut. Pendant un peu plus de cent
jours, après sa chute et sa fuite. Ex-président, il gît depuis vingt
ans. Mobutu n’est pas mort au pouvoir. Il n’est pas mort dans son pays.
Double affront du destin.
Et nul ne sait si ses ossements reposeront un jour sur cette terre où, selon la tradition bantoue, l’attendent ses ancêtres. »
Et nul ne sait si ses ossements reposeront un jour sur cette terre où, selon la tradition bantoue, l’attendent ses ancêtres. »
(Source "JEUNE AFRIQUE" n° 2941 • du 21 au 27 mai 2017)

