Cette retraitée de 58 ans est présente depuis le début de la mobilisation des gilets jaunes. Chaque samedi, elle défile pour porter les idées du groupe. «Libération» est allée la rencontrer chez elle pour comprendre ce qui la pousse à y retourner chaque semaine.
Depuis
le début de la mobilisation des gilets jaunes, Patricia Jaconelli est
une inconditionnelle. Chaque samedi ou presque, on la retrouve,
souriante, au milieu de la foule où elle nous donne rendez-vous. «Le moral va bien»,
nous glisse-t-elle à chaque fois. Quand des violences éclatent, on
imagine mal cette retraitée de 58 ans au milieu des barricades en feu et
des casseurs cagoulés. Pourtant elle est bien là, sauf quand ses jambes
ne parviennent plus à la porter jusqu’au bout du défilé car le cortège a
«trop marché». En rentrant, elle nous envoie parfois un court
message pour nous assurer qu’elle est rentrée en sécurité et déterminée à
y retourner le week-end suivant.
Ce samedi, pour l’acte 23 de la mobilisation
populaire, plusieurs groupes promettent déjà sur les réseaux sociaux de
se rendre à l’Elysée en passant par l’avenue des Champs-Elysées – où il
est toujours interdit de manifester – faisant craindre de sérieux
affrontements avec les forces de l’ordre. Toujours pas de quoi faire
trembler Patricia Jaconelli, qui a déjà préparé son masque de ski pour
se protéger des gaz lacrymogènes. «J’en ai vu d’autres, je suis très
motivée. Début mars, sur les Champs Elysées, les lacrymo ont brûlé mon
blouson, elles pleuvaient de partout depuis le toit. Ça ne m’a pas
arrêtée», assure-t-elle.
«J’y vais et je fais un peu de photo»
A
la veille de ce nouvel acte, on est allé la voir chez elle, dans son
petit studio à Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis) avec une question
simple : qu’est-ce qui la pousse à manifester chaque samedi, peu importe
la météo, les violences, les interdictions, les polémiques et les
kilomètres avalés ? Patricia Jaconelli ne colle pas au cliché du gilet
jaune qui ne parvient pas à boucler ses fins de mois. Ancienne
aide-soignante à la retraite, elle touche environ 1 500 euros par mois :
«Assez pour vivre», assure cette mère d’un grand fils qui a
quitté la maison depuis longtemps. Elle réfléchit un instant, tente
d’apporter une réponse claire, puis finit par trancher en un mot : «La liberté», voilà ce qui la fait revenir.
Un
jour, au cours d’une manifestation en janvier, elle nous avait confié
que le mouvement des gilets jaunes avait été quelque chose d'«inespéré»
pour elle. Pendant vingt ans, elle s’était battue en tant que déléguée
du personnel CGT dans l’hôpital où elle exerçait le métier d’aide
soignante. Un combat qu’elle avait abandonné, contrainte par sa
direction lors d’une mutation, et par lassitude aussi. «Le
syndicalisme, on nous dit par où on doit commencer et où on finit. Les
manifestations qui ne servent à rien, commencent à République pour se
terminer à Nation et puis après tout le monde rentre tranquillement chez
soi, y en a marre», clame-t-elle aujourd’hui. Un samedi de
novembre, un ami syndicaliste à Auchan, Djallal Herkat, lui propose de
se rendre à Paris, où des gilets jaunes manifestent notamment contre la
hausse des taxes sur les carburants prévue par le gouvernement. «J’y vais et je fais un peu de photo, c’est pour ça que j’y étais au début et non en tant que gilet jaune»,
explique cette passionnée de photographie. Face à l’engouement qu’elle
perçoit ce jour-là, elle décide d’y retourner le samedi suivant. «Et
cette fois, j’ai demandé à Djallal de me passer un gilet jaune, parce
que je n’ai pas de voiture. Je ne l’ai pas quitté depuis et j’y tiens», assure la retraitée.
Patricia Jaconelli en est convaincue : elle se bat aussi «pour la démocratie». «Elle
a touché ses limites, et on a mis le doigt sur ses dysfonctionnements.
On ne veut plus voter pour des gens qui, une fois qu’ils sont élus,
décident de tout pour nous sans nous consulter», regrette la gilet
jaune. Lors de la précédente élection présidentielle en 2017, elle a
voté pour Mélenchon au premier tour. Aujourd’hui, la retraitée dit
apprécier le groupe de La France insoumise, mais plus son leader. Aux
élections, elle votera François Asselineau, «pour le Frexit et parce qu’on ne peut pas sortir des traités». Pour elle, ce qui émerge de la mobilisation des gilets jaunes n’est «pas politique». «Notre
but n’est pas d’être un parti, mais de peser dans les partis politiques
avec nos idées. On ne veut pas le pouvoir, on veut être un
contre-pouvoir», assure Patricia Jaconelli.
«On ne rentre dans aucune case»
Son
gilet jaune trône au milieu du studio, accroché à son siège de bureau,
d’où elle participe quotidiennement aux débats sur les réseaux sociaux. «Je
ne vais plus trop sur Facebook, je regarde des vidéos de youtubers
gilets jaunes désormais. Et on échange dans les commentaires», explique-t-elle. Sur sa table de nuit, le livre 1984 dans lequel George Orwell a fait naître «Big Brother», figure métaphorique du régime de surveillance. «Ils en discutent tous en ce moment, je l’ai acheté pour comprendre ce que c’était»,
explique-t-elle. L’ancienne aide soignante a aussi trouvé dans le
groupe, au fil des discussions, un espace de socialisation dans lequel
elle a pu nouer des amitiés. «A force de se croiser en
manifestation, j’ai sympathisé avec un monsieur de 73 ans. Il est trop
marrant, il n’a peur de rien ! On s’appelle le vendredi avant d’y aller,
et parfois le samedi en rentrant», raconte-t-elle.
Tout au long de notre discussion, Patricia Jaconelli est obsédée par l’idée du groupe. Pour elle, les gilets jaunes sont tous «très différents les uns des autres» et ne doivent pas se résumer à une seule personne. «On
ne rentre dans aucune case. Il y a de tout, mais on a appris à
s’écouter et à se tolérer, c’est ça la différence. Aujourd’hui, ce qui
nous tient, ce sont les idées communes», clame la quinquagénaire. D’un air amusé, elle nous lance finalement : «Notre
but c’est d’être là tous les samedis jusqu’en 2022, la prochaine
présidentielle. On aura le temps de préparer la nouvelle constitution et
de discuter avec les candidats pour peser sur leurs idées. On est un
club de marche, comme disent certains !» A l’écouter, seul le RIC (Référendum d’initiative citoyenne) pourrait faire cesser le mouvement. «Mais pas un grand débat qui a des airs de grande psychothérapie nationale», ironise l’ancienne aide soignante. Au moment de prendre la photo, elle décide de revêtir son gilet jaune. «Parce que moi, seule, je ne représente pas grande chose», justifie-t-elle.

