
L’Afrique contre la pauvreté (6/6). Depuis la fin de l’apartheid, près
de 3 millions de maisons ont été
attribuées, mais plus de 2 millions de
foyers sont encore sur liste d’attente.
Weziwe
Mzandisi en a eu marre d’attendre. Avec d’autres habitants de son
quartier de Soweto, près de Johannesburg, cette femme de ménage a tout
simplement envahi la maison qu’elle occupe actuellement. Et tant pis si
sa nouvelle demeure est loin d’être terminée. Il n’y a pas de toit, pas
de toilettes, pas d’eau courante. L’intérieur, tout propret, se limite à
un grand lit et à quelques éléments de cuisine. Les parpaings apparents
donnent au tout un style presque moderne. « C’est tellement mieux
que le trou dans lequel j’étais avant. Même si je dois aller frapper
chez les voisins pour pouvoir faire pipi », explique la mère de famille, mi-enjouée, mi-résignée.
Weziwe a fait sienne une « maison RDP », un terme passé dans le langage courant en Afrique du Sud.
Le RDP, pour Programme de reconstruction et de développement, est un
projet phare de l’après-apartheid. Lorsque le Congrès national africain
(ANC) de Nelson Mandela prend le pouvoir en 1994, les besoins sont
immenses : le pays est certes doté d’infrastructures et d’une industrie
aussi développée qu’en Europe, mais dans les townships et les zones
rurales, tout reste à faire. Il faut électrifier, amener l’eau potable,
bâtir des écoles, des hôpitaux, et loger convenablement des millions de
personnes qui s’entassent dans des structures précaires et qui, des
décennies durant, ont été maintenues dans la pauvreté.
Ambitieux, le programme entendait s’attaquer à tous ces défis à la fois. « Le
RDP est un cadre de politiques socio-économiques intégré et cohérent.
Il vise à mobiliser toute la population et les ressources du pays en vue
de l’éradication finale de l’apartheid et la construction d’un avenir
démocratique racial et non sexiste », peut-on lire sur le bulletin
officiel de 1994. Vingt-cinq ans plus tard, la construction de logements
pour les plus démunis est le résultat le plus visible : des quartiers
entiers de petites maisons bien alignées, reconnaissables à distance,
ont bourgeonné un peu partout dans les townships.
Une crise perpétuelle
A
ce jour, d’après les chiffres du gouvernement, près de 3 millions de
logements de ce type ont été construits. Les heureux élus deviennent
propriétaires sans débourser un sou et peuvent revendre leur bien au
bout de huit ans. Sont éligibles les foyers qui gagnent moins de
3 500 rands par mois (environ 200 euros). « C’est peut-être le plus
grand programme au monde de construction de logements sociaux donnés
gratuitement aux plus pauvres et aux plus marginalisés », estime le chercheur Edward Molopi, de l’Institut sud-africain des droits socio-économiques (SERI).
Mais
encore faut-il être choisi. Depuis la fin de l’apartheid, la croissance
de la population, l’accélération de l’exode rural et l’arrivée de
migrants de toute la sous-région ont fait bondir les demandes, créant
une crise du logement perpétuelle. Le contexte économique morose, marqué
par une croissance atone et un taux de chômage galopant (plus de 27 %),
fait basculer toujours plus de gens dans la pauvreté. Plus de
2 millions de foyers sont toujours en attente d’un logement, de sorte
que les maisons RDP sont aujourd’hui devenues synonymes d’une grande
frustration.
Weziwe
Mzandisi est restée vingt ans sur la liste d’attente avant de se
résoudre à prendre son destin en main. Et dans son ancien quartier de
Freedom Charter, ils sont encore des centaines à attendre l’appel de
l’office du logement qui leur permettra de quitter leur baraque en
tôles. « Certaines grands-mères sont mortes sans jamais rien voir venir »,
explique Sandile Mqhaya, 46 ans, devant sa bicoque peinte en jaune et
rouge. Ironiquement, le bidonville est situé à quelques mètres de la
place Walter-Sisulu, à Soweto, où trône le monument de la Charte de la
liberté, document fondateur de l’ANC qui, dès 1955, proclamait le droit à
un logement décent pour tous.
Avec un groupe d’habitants de son quartier, Sandile a fini par traîner l’Etat en justice. « Des maisons RDP qui étaient censées être pour nous ont été attribuées à d’autres sans justification », explique
ce père de famille au chômage en sortant une épaisse liasse de
documents d’avocats. Selon lui, la corruption des agents locaux chargés
de l’attribution des maisons a complètement grippé le système, « lorsque ce ne sont pas les entreprises de construction qui font n’importe quoi et imposent des retards inexpliqués », détaille-t-il.
Discrimination spatiale
Dans le nouveau quartier de Weziwe, le chantier est resté à l’arrêt durant plusieurs mois à cause d’une querelle de promoteurs. « Des loubards
en ont profité pour venir et ont dépouillé les maisons. Ils ont tout
pris : les portes, les fenêtres, les câbles électriques… Tout ça parce
qu’on a laissé le chantier sans surveillance, explique-t-elle. Ils venaient se droguer, commettre des viols, tout ce qu’on peut faire de pire, sans même vivre ici. » Lorsqu’elle est arrivée pour « prendre » sa maison, des ronces avaient envahi les allées, aujourd’hui dégagées. « Il
a fallu tout débroussailler, tout couper. Dans cette maison, il y avait
des excréments partout, j’ai mis des jours à tout nettoyer », dit-elle.
Mais
au-delà des ratés de gestion et des détournements, si le modèle RDP
déçoit, c’est qu’il n’est pas parvenu à corriger la discrimination
spatiale héritée de l’apartheid, qui garde les plus pauvres loin des
opportunités d’emploi. « Les municipalités ont construit là où étaient déjà les gens, cherchant souvent les terrains les moins chers », indique Edward Molopi. Ces dernières années, le gouvernement favorise d’autres approches.
« L’Etat a lancé un programme de réhabilitation des bidonvilles et de
développement des logements sociaux locatifs, notamment pour élargir les
critères d’accès, car beaucoup de foyers qui gagnent plus de
3 500 rands par mois n’ont quand même pas de quoi se payer un logement », poursuit le chercheur.
« La
mairie de Johannesburg conduit depuis peu une politique innovante de
mise en vente de bâtiments abandonnés dans le centre-ville, ce qui
permet au secteur privé de rénover des bâtiments existants au cœur des
bassins d’emploi », ajoute Bruno Deprince, de l’Agence française de
développement (AFD). L’institution française s’est associée à un
bailleur locatif privé pour réhabiliter deux bâtiments en plein centre
de Johannesburg. Les loyers commencent à 2 000 rands par mois.
Malgré
son maigre salaire de femme de ménage qui peine à atteindre les 3 000
rands par mois, Weziwe se force à économiser. D’ici deux ans, elle
espère pouvoir enfin se faire construire un toit.
Sommaire de la série « L’Afrique contre la pauvreté »
Le
développement de l’Afrique a été érigé en priorité du G7 sous
présidence française, convoqué du samedi 24 au lundi 26 août à Biarritz.
Or le bilan n’est guère réjouissant. Plus de la moitié des pauvres du
monde sont aujourd’hui africains. Parce que cette bataille planétaire
sera perdue ou gagnée sur le continent, Le Monde Afrique a
donné la parole à des experts avant d’aller explorer, du Cap-Vert au
Ghana en passant par l’Afrique du Sud, les politiques mises en œuvre par
certains Etats pour tenter d’éradiquer la grande misère.

