Le journaliste Gwenlaouen Le Gouil, Prix Albert-Londres, livre un
implacable réquisitoire et une
salutaire leçon de géopolitique.
D’abord les hommes, généralement abattus
par balles. Ensuite les enfants, bébés compris, exterminés à l’arme
blanche. Pour les femmes, viols en petits groupes avant éventuelle
liquidation. Ces horreurs vécues par des dizaines de milliers de Rohingya,
ethnie musulmane honnie en Birmanie (rebaptisée « Myanmar » en 2010),
sont méticuleusement recensées et remises dans le contexte politique,
économique et religieux d’un pays à majorité bouddhiste par Gwenlaouen
Le Gouil, auteur de ce documentaire aussi remarquable dans sa forme que
sur le fond.
Cet ancien lauréat du prix Albert-Londres (en 2007), auteur de nombreux films sur le sujet, dont Rohingya, un génocide à huis clos en 2017, et Rohingya, l’exode,
grand prix au Figra (Festival international du grand reportage
d’actualité) 2018, connaît parfaitement la région, qu’il fréquente
depuis une vingtaine d’années. Son nouveau documentaire, qui intègre des
séquences de ses reportages précédents, est à la fois un implacable
réquisitoire et une salutaire leçon de géopolitique. Sans oublier une
plongée dans l’horreur avec ces extraits de vidéos tournées par les
bourreaux sur leurs téléphones portables, filmant les coups en hurlant
des insultes (« sales métèques » revient en boucle).
Elimination et exode
Il
y a l’atrocité des images, mais aussi les témoignages recueillis dans
des camps de réfugiés au Bangladesh, chez des survivants de massacres
perpétrés soit par des soldats de l’armée régulière birmane, soit par
des moines bouddhistes ivres de haine, soit par des villageois que la
propagande officielle n’a cessé de mettre en garde contre ces « métèques » musulmans. On y évoque aussi l’attitude pour le moins critiquable d’Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la paix en 1991, visiblement dans le déni lorsqu’il s’agit d’évoquer le sort des Rohingya.
Les
traces des massacres commis ont été plus ou moins bien effacées.
Exemple dans le village d’Inn Din, dans le nord de l’Arakan, où 10 % des
habitants sont bouddhistes. Sur des images aériennes, on voit
distinctement les maisons intactes des bouddhistes puis, soudain, des
champs rasés et un camp militaire. Là vivaient les Rohingya, chassés ou
tués. Interrogé rapidement avant que les guides officiels
n’interviennent, un villageois avoue face caméra : « On a eu des problèmes avec les métèques… »
On y évoque l’attitude pour le moins critiquable d’Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la paix en 1991, visiblement dans le déni
Gwenlaouen
Le Gouil retrace donc avec un sens pédagogique bienvenu la longue
histoire des Rohingya, musulmans installés depuis des siècles dans la
province d’Arakan en Birmanie. Il rappelle que la haine qui poursuit
cette ethnie n’est pas récente. A la fin de la deuxième guerre mondiale,
les Rohingya se sont rangés du côté des Britanniques, donc des colons.
Cette décision ne leur a jamais été pardonnée. Entre 2012 et 2017, les
militaires birmans ont orchestré méthodiquement l’élimination et l’exode
(700 000 Rohingya ont fui au Bangladesh voisin) de la minorité
musulmane. En septembre, une mission d’établissement des faits de l’ONU
sur la Birmanie a indiqué « avoir des motifs raisonnables de
conclure que les éléments de preuve qui permettent de déduire
l’intention génocidaire de l’Etat se sont renforcés depuis l’an dernier… » De
son côté, la Cour pénale internationale a ouvert une enquête. A qui
profite ce crime de masse ? Aux militaires qui sont, de fait, toujours
aux commandes. Et lorsqu’on apprend que l’Arakan est riche en uranium et
en nickel…
Rohingya, la mécanique du crime, réalisé par Gwenlaouen Le Gouil (Fr., 2019, 62 min).

