
En évoquant le blocus du Cachemire, « The Family Man » et « Leila » se
sont attiré les foudres de
certains extrémistes hindous, qui préconisent
une censure plus forte des plateformes vidéo.
Alors que la propagande nationaliste
hindoue a envahi depuis longtemps le cinéma de Bollywood, un nouveau
phénomène a fait son apparition sur les plateformes de streaming : la
critique de ces mêmes nationalistes hindous par des séries qui se
moquent des frontières et défient la censure officielle.
Tout
récemment, l’Association des volontaires nationaux (Rashtriya
Swayamsevak Sangh, RSS) a piqué une colère à propos de The Family Man,
un film d’espionnage en dix épisodes signé du duo indo-américain Krishna
D.K. et Raj Nidimoru, en ligne sur Amazon Prime Video depuis le
20 septembre.
La
RSS est un mouvement qui diffuse les préceptes de l’hindouisme radical
dans des camps d’entraînement répartis dans tout le pays. Il a pour
vitrine politique le Parti du peuple indien (Bharatiya Janata Party,
BJP), au pouvoir à New Delhi, et publie différents journaux, parmi
lesquels l’hebdomadaire Panchajanya (« la conque », en référence à l’attribut principal du dieu Vishnou).
C’est un article de ce magazine qui a épinglé The Family Man,
estimant que la série avait un gros défaut, celui de s’intéresser de
trop près à la situation au Cachemire. Alors que les moyens de
communication ont été coupés dans la province à majorité musulmane
depuis le 5 août par le gouvernement Modi et commencent à peine à être
progressivement rétablis, le journal de la RSS a dénoncé une scène du
film représentant Lal Chowk (« la place rouge »), lieu symbole du
centre-ville de Srinagar, capitale de l’État indien du
Jammu-et-Cachemire.
« Nous avons des objections à faire à cette série (…). Ce type de contenu non censuré touche tout le monde, alors qu’il est dangereux. » Hitesh Shankar, rédacteur en chef de Panchajanya
On
y voit une femme (l’actrice Priyamani) travaillant pour la National
Investigation Agency (la CIA indienne) évoquer avec l’un de ses
collègues espions (incarné par Manoj Bajpayee) l’oppression dont sont
victimes les Cachemiris de la part de l’Inde. Le personnage féminin de
la série laisse alors clairement entendre que la violence intrinsèque au
mouvement indépendantiste du Cachemire n’a d’égal que celle de l’Inde
et de son armée.
Une
comparaison que la RSS juge insensée, puisque, au lieu de les considérer
comme des criminels, elle donne ainsi raison, affirme le magazine, à
ceux qui basculent dans le terrorisme. Et de généraliser : « Les séries véhiculent l’idée que le terrorisme n’est pas mauvais en soi. Dans la plupart des cas, le terroriste [comprendre le musulman] tombe
amoureux d’une hindoue ou d’une chrétienne, laquelle lui exprime en
retour son amour, malgré les difficultés que cela occasionne », dénonce Panchajanya.
Dans une interview à The Hindu,
le grand quotidien de centre gauche de Madras, le rédacteur en chef de
l’hebdomadaire de la RSS, Hitesh Shankar, explicite le propos : « Nous
avons des objections à faire à cette série et à quelques autres que je
ne souhaite pas nommer pour le moment. Mon principal souci est que ce
type de contenu non censuré touche tout le monde, alors qu’il est
dangereux. » À ses yeux, il serait urgent de « surveiller » les plateformes de streaming et de mettre en place « des mécanismes qui empêchent ce genre de contenus d’arriver sur les écrans ».
La cité-État imaginaire d’Aryavarta
Compte tenu de la médiocrité de The Family Man, les extrémistes hindous ne devraient pas s’inquiéter outre mesure. « Dans
l’univers de la vidéo à la demande, on manque toujours de temps pour
finir de regarder les séries. S’agissant de celle-là, on peut s’en
passer, à moins d’avoir huit heures à perdre », estime ainsi Ananya Bhattacharya, critique à India Today.
Ce n’est en revanche pas le cas de Leila,
une dystopie proposée depuis le 14 juin par Netflix. Inspirée d’un
roman du journaliste Prayaag Akbar, la série en six épisodes se déroule
dans un futur proche, en 2049. Elle raconte l’histoire d’une mère à la
recherche de sa fille disparue dans la cité-État imaginaire d’Aryavarta,
où le fondamentalisme hindou régnerait en maître absolu. Le régime
totalitaire qui y sévit n’a d’autre obsession que de traquer les enfants
nés de couples mixtes (un père musulman et une mère hindoue ou le
contraire), sous la férule d’un dictateur adepte des hologrammes et des
statues à son effigie.
Après la reconduite au pouvoir triomphale de Narendra Modi, en mai, Leila comme The Family Man prouvent au moins une chose : tous les médias ne sont pas (encore) à la botte du pouvoir.
Par Le Monde

