
Tout au long du XXesiècle, les photographes n'ont eu de cesse de
témoigner de l'exil. De la Grande
Guerre aux conflits plus récents, un
ouvrage reprend ces clichés emblématiques, tout en racontant l'évolution
du regard que nous portons sur les réfugiés.
Des républicains espagnols traversant la frontière française, des "boat people" vietnamiens en mer de Chine, des Syriens sur les routes d'Europe centrale, des Latino-Américains tentant de franchir le mur de Donald Trump... Nous avons tous en tête des images de réfugiés. Qu'elles datent de la Première Guerre mondiale ou
des conflits contemporains au Moyen-Orient, les vagues de déplacement
ont été nombreuses. Et la crise des migrants est toujours d'actualité.
Dans son dernier ouvrage "Un siècle de réfugiés" (éditions du Seuil), l'historien Bruno Cabanes,
titulaire de la chaire d'histoire militaire moderne de l'Université
d'État de l'Ohio, a choisi de retracer l'histoire de ces exodes en
analysant ces clichés qui illustrent depuis plusieurs décennies nos
journaux. Il revient pour France 24 sur ce regard si particulier des
photographes qui a évolué depuis un siècle.
France 24 : Comment vous est venue l'idée de faire un livre sur les photographies de réfugiés ?
Bruno Cabanes :
Il y a quelques années, j'avais travaillé sur l'aide humanitaire au
lendemain de la Première Guerre mondiale, notamment à destination des
réfugiés russes qui fuyaient leur pays à cause de la guerre civile.
C'est l'époque où se développent les premières organisations non
gouvernementales, comme Save the Children ou le Near East Relief.
Ces organismes transnationaux font face à plusieurs défis : celui
d'envoyer sur le terrain du personnel médical et de faire parvenir des
vivres aux réfugiés, mais aussi celui de récolter de l'argent auprès de
donateurs privés. C'est là qu'intervient la photographie humanitaire.
D'anciens
photographes de guerre sont envoyés à Constantinople, à Athènes, à
Berlin, où se pressent les réfugiés, pour saisir les situations de
détresse. Il faut trouver les moyens d'émouvoir le public sans pour
autant le lasser, car au lendemain de la Grande Guerre,
la plupart des pays occidentaux ont d'autres préoccupations, comme la
reconstruction des régions détruites par les combats, la réintégration
des anciens combattants ou le retour des prisonniers de guerre. J'ai
donc commencé à travailler sur la photographie humanitaire comme
historien de la guerre.
De quand datent les premières photographies humanitaires ?
Les
premières photographies humanitaires, c'est-à-dire des photographies
destinées à documenter et à dénoncer la misère humaine, datent des
guerres balkaniques de 1912-1913, une période où les déplacements de
populations sont particulièrement importants. N'oubliez pas que c'est
aussi l'époque où commence à émerger un droit humanitaire international
avec les conventions de La Haye de 1899 et 1907, qui fixent les règles
du droit de la guerre et cherchent à endiguer les exactions contre les
civils. La photographie est alors utilisée comme preuve des crimes
contre le droit international perpétré dans les guerres balkaniques.
Quelques
mois plus tard, au moment de l'invasion de la Belgique et du nord de la
France, à l'été 1914, les violences de l'armée allemande jettent sur les routes de l'exode des centaines de milliers de réfugiés.
À l'arrivée à Paris de ces derniers, des photographes professionnels
cherchent à faire partager l'expérience de ces hommes, femmes et
enfants, en les photographiant, hagards, poussant parfois des landaus
chargés de quelques biens à travers les rues de la capitale. La
photographie humanitaire participe alors de l'intense campagne de
propagande de la Grande Guerre.
Vous montrez à travers ce
livre que le regard sur les réfugiés a changé au cours des décennies.
Quelles ont été les principales évolutions ?
Après la période que je viens d'évoquer, le premier grand tournant fut la guerre d'Espagne. Alors que les clichés du début du XXe
siècle représentaient surtout des foules de réfugiés, les photographes
cherchent alors à saisir des expressions individuelles, des postures,
des visages. C'est une question de juste distance, aurait dit Capa, pour
qui il s'agissait d'ailleurs autant d'un problème esthétique que moral.
L'engagement de nombreux photographes dans la guerre d'Espagne est bien
connu. Un épisode me semble bien résumer cette nouvelle manière de
photographier les réfugiés, c'est le moment où près de 500 000 républicains espagnols
se pressent au col du Perthus, après la chute de Barcelone en janvier
1939, dans l'attente de l'ouverture de la frontière française.
Le
deuxième grand tournant de la photographie humanitaire, me semble-t-il,
c'est la fin des années 1960 et le début des années 1970 avec la crise
du Biafra et les "boat people". Une nouvelle génération de photographes,
comme Gilles Caron, très marqué par son expérience pendant la guerre d'Algérie,
accompagne le développement d'ONG comme Médecins sans frontières.
L'appareil photographique est utilisé comme une arme contre
l'indifférence de l'opinion publique.
Dans les années 1990, la
photographie des réfugiés connaît enfin une forme de dérive
sensationnaliste. Pensons par exemple à la campagne publicitaire obscène
de la marque Benetton représentant un bateau sur lequel s'est entassé
un véritable essaim humain de réfugiés albanais.
Encore aujourd'hui, nous faisons face à ces
photos presque quotidiennement. Quel rôle jouent-elles dans notre
perception des réfugiés ?
Ces photographies déterminent
complètement la manière dont nous percevons les réfugiés. C'est pour
cela qu'elles sont si importantes, pour cela aussi que les photographes
ont une responsabilité morale car que voyons-nous le plus souvent ? Des
foules et non pas des individus ; des hommes et des femmes figés dans le
présent. Que savons-nous des raisons pour lesquelles ils ont fui leur
pays ? Sans passé et sans avenir, souvent la photographie ne fait que
renforcer leur déshumanisation. La philosophe Hannah Arendt, qui avait
dû fuir l'Allemagne nazie, l'exprime magnifiquement dans un petit texte
de 1943, intitulé "Nous autres réfugiés" : "Si l'on nous sauve, nous nous sentons humiliés, et si l'on nous aide, nous nous sentons rabaissés".
Avez-vous conçu ce livre dans l'idée de déconstruire certains clichés tenaces sur les réfugiés ?
Oui,
c'est un livre d'histoire, mais c'est aussi un livre engagé. Après
avoir longuement travaillé sur ces milliers d'images de réfugiés, ce qui
ne cesse de me frapper, c'est la violence qu'elles infligent à ceux qui
sont photographiés. Cette violence ne tient pas seulement à la position
dans laquelle la photographie les maintient : celle d'objets soumis à
la pitié, à la curiosité ou au voyeurisme. Elle vient aussi du moment où
elle les fige, celui de leur sauvetage ou de leur prise en charge par
les organisations humanitaires. Les hommes et les femmes ainsi
photographiés cessent d'être des individus avec des projets d'avenir.
Ils sont réduits à l'état de rescapés. Beaucoup de photographies donnent
aussi, plus ou moins confusément, l'impression d'une invasion. Or je
voudrais rappeler un fait : à l'heure actuelle, 85 % des mouvements de
population se font entre pays du tiers-monde, pas du Nord vers le Sud.
Des photographes contemporains essayent-ils aujourd'hui de les représenter différemment ?
Cet
ouvrage est effectivement un hommage à toute une nouvelle génération de
photographes dont j'admire le travail : Sergey Ponomarev, Tyler Hicks,
Yannis Behrakis, Anabell Guerrero, Anne A-R et beaucoup d'autres. Ils
ont entrepris de redonner une voix aux réfugiés en leur confiant le soin
de photographier leur quotidien, en s'intéressant aux vies
individuelles plutôt qu'aux destins collectifs, en accompagnant les
photographies de textes qui expliquent par quelles difficultés ils sont
passés, ou simplement en leur redonnant un prénom, un âge. D'autres
s'intéressent aux objets que les réfugiés ont emportés avec eux. Il me
semble qu'ils offrent, chacun à sa manière, la possibilité d'un échange
entre celui qui regarde et celui qui est regardé.
Par France 24

