
Quand Donald Trump a suggéré sur Twitter, mardi, qu’une scène de
brutalité policière contre
un septuagénaire était en réalité un "coup
monté", il reprend une thèse défendue à l’antenne de One America News.
Ce n’est pas la première fois que le président fait la promotion de
cette petite chaîne encore plus à droite et "trumpophile" que Fox News.
C’est la dernière extravagance complotiste de Donald Trump. Le président a suggéré, mardi 9 juin sur Twitter,
qu’un incident entre un manifestant de 75 ans et la police de Buffalo
était un "coup monté" du mouvement "antifa". Une affirmation sans
fondement et contredite par les vidéos de surveillance qui a aussitôt
été critiquée par tous les médias. Même la très pro-Trump chaîne Fox
News a pris ses distances avec cet énième tweet présidentiel
controversé. Il ne restait guère que la petite chaîne One America News
(OAN) pour aller dans le sens du président américain.
Un soutien qui n’a rien étonnant : OAN n’a fait que rendre la politesse
au président milliardaire qui avait déniché sa nouvelle théorie du
complot en regardant cette chaîne ultra-conservatrice. Ce n’est pas la
première fois que le locataire de la Maison Blanche vante le travail de
One America News. Il la cite presque systématiquement en exemple
lorsqu’il juge que Fox News ne se montre pas suffisamment bienveillante à
son égard. Il ne manque pas non plus une occasion de la remercier en
des temps politiquement troubles pour lui, comme lorsqu’OAN avait
attaqué sans relâche les démocrates durant la procédure de destitution
en 2019 ou quand la chaîne avait estimé que Donald Trump avait fait un
travail "remarquable" pour lutter contre l’épidémie de coronavirus.
Alternative à Fox
Depuis le début de la crise sanitaire, le président américain promeut de plus en plus souvent OAN sur Twitter, a constaté le site Mother Jones.
Une aubaine pour cette petite chaîne fondée à San Diego en 2013 par
Robert Herring, un entrepreneur qui s’est enrichi dans la Tech. La
chaîne n’a, en effet, qu’environ 14 000 spectateurs dans les grandes
agglomérations américaines, contre 631 000 pour Fox News, d’après une
estimation de Nielsen Media Research. Mais grâce au fil Twitter de
Donald Trump, OAN a une audience de 82 millions d’internautes...
Dès l’origine, cette chaîne s’est présentée comme une alternative à
Fox News, poussant le bouchon des théories du complot beaucoup plus loin
que sa grande sœur conservatrice, et mettant le curseur politique plus à
droite encore. Une niche qui allait gagner en popularité avec
l’irruption de Donald Trump sur la scène politique en 2015. OAN n’a pas
tardé à embrasser le trumpisme, et, peu après l’arrivée au pouvoir de
l’homme d’affaires reconverti en politicien conservateur, la chaîne est
devenue le premier média à retransmettre en direct et en intégralité les
discours du tribun.
Donald Trump, "en observateur attentif des médias qu’il est, a rapidement noté l’existence d’OAN", raconte le New York Times.
La Maison Blanche a accueilli bras grand ouverts une correspondante de
cette chaîne à l’audience dérisoire aux côtés des grands médias pour les
points presse du président.
De complotiste à complotiste et demi
C’est Chanel Rion qui remplit ce rôle avec une déférence pour le président qui ne manque pas d’irriter ces collègues.
Elle est un pur produit du type de "journalisme" promu par Robert
Herring pour sa chaîne. Complotiste convaincue, Chanel Rion a fait
circuler des théories suggérant que des démocrates de premier plan
appartenaient à une secte sataniste pratiquant des meurtres rituels ou
encore que des proches d'Hillary Clinton étaient responsables de la mort
d’un employé du parti démocrate. Sur son site, elle se présente comme
une anti-Clinton, farouchement opposée à Barack Obama et à "tous les
intellectuels libéraux-gauchistes". Elle a aussi accompagné l'ex-maire de New York Rudy Giuliani,
devenu l’avocat et l'homme de main de Donald Trump, en Hongrie pour y
"enquêter" sur les prétendus affaires louches de la famille Biden.
Malgré
cet impressionnant CV Trumpo-complotiste, Chanel Rion n’est pas la star
de la chaîne. L’homme du moment s’appelle Kristian Rouz. C’est lui qui a
inspiré le tweet de Donald Trump en affirmant à l’antenne que la scène
de brutalité policière contre le septuagénaire à Buffalo n’était qu’un
coup monté. Une "information" qu’il était allé chercher sur
"Conservative Treehouse", un blog qui déborde tellement de théories du
complot que même certains sites d’extrême-droite comme Breitbart le trouvent "bizarre", souligne The Daily Beast.
Ce penchant de "Conservative Treehouse" pour le complotisme le plus
extrême ne doit pas déranger Kristian Rouz, lui-même fervent adepte de
ces théories. En pleine pandémie de Covid-19, il a ainsi assuré à
l’antenne que le virus était utilisé comme une arme de "contrôle de la
population" par le gouvernement chinois, par Bill Gates, Georges Soros,
Anthony Fauci (le respecté spécialiste des maladies infectieuses de
l’administration américaine), et les "éternels" Bill et Hillary Clinton.
Ce "journaliste" d’origine russe s’est aussi attiré des critiques
pour travailler, en parallèle à One America News, pour Sputnik, un
organe de presse russe considéré comme un outil de propagande du
Kremlin.
Promotion dangereuse
Mais la
réputation de la chaîne dans la nébuleuse d’extrême-droite doit beaucoup
à la personnalité d’un autre membre de OAN : Jack Posobiec, alias "Mr
Pizzagate". C’est lui qui a popularisé, en 2016, cette thèse folle selon
laquelle une pizzeria de Washington aurait servi de base arrière pour
un vaste réseau pédophile impliquant plusieurs membres éminents du parti
démocrate. Fervent soutien de Donald Trump, il s’est fait connaître du
public français à l’occasion de la présidentielle de 2017 lorsqu’il a été l’un des premiers à faire circuler les "MacronLeaks", ces dizaines de milliers d’emails mis en ligne après un piratage ciblant des proches d’Emmanuel Macron.
Cette
chaîne est donc portée par des personnalités qui agissent en chevaliers
du "trumpisme", avant même de faire du journalisme. Que le président
américain en fasse la promotion à longueur de tweet pourrait, en temps
normal, passer pour l’énième lubie d’un "homme qui place la loyauté
envers sa personne au-dessus de tout", comme le rappelle le site Mother
Jones. Mais à la faveur d’une crise sanitaire majeure, et des
manifestations contre les violences policières, cette mise en avant d’un
média qui verse aussi ouvertement dans la désinformation et le
complotisme pose "un risque réel à la sécurité des personnes", affirme
Phil Napoli, spécialiste des médias et de la propagande à l’université
de Duke, en Caroline du Nord, interrogé par CNN.
En temps de crise, rappelle cet expert, la promotion d’informations non
fiables par les autorités peut entraîner des personnes à adopter des
comportements à risque ou mettre (un peu) d’huile sur le feu des
tensions sociales (déjà bien attisé).
Par France 24

