L’été des
indépendances (8). Grand œuvre de Félix Houhouët-Boigny, le village
transformé en
mégapole n’est jamais devenu le centre du pouvoir rêvé par
le père de l’indépendance ivoirienne.
Sur l’un des immenses boulevards de
Yamoussoukro, trois voitures zigzaguent en tous sens pour contourner les
innombrables nids-de-poule. L’image résume l’état actuel de la capitale
administrative ivoirienne : démesurée et quelque peu délaissée. A
« Yakro » règne une atmosphère de capitale fantôme : de vastes avenues
colonisées par les hautes herbes, de rares écoliers déambulant sur des
trottoirs géants, d’immenses édifices quasiment vides et le sentiment
qu’une modeste bourgade est venue habiter un décor de mégapole au beau
milieu de la jungle ivoirienne. Le temps s’y est comme figé, à des
années-lumière de l’effervescence d’Abidjan où sont rassemblés, à 250 km
plus au sud, les ministères, les ambassades et les grandes entreprises.
Pour la célébration des soixante ans de l’indépendance, le 7 août,
c’est d’ailleurs Abidjan qui devrait accueillir un défilé militaire,
sans autre festivité d’envergure, pandémie de Covid-19 oblige. Rien
n’est prévu à Yamoussoukro.
Bien
trop étendue pour ses moins de 400 000 habitants, cette capitale
assoupie garde encore l’impressionnant et poussiéreux héritage de Félix
Houphouët-Boigny, père de l’indépendance d’août 1960 et natif de ce qui
n’était encore qu’un tout petit village. « Contrairement à ce que
l’on croit, son personnage politique préféré n’était pas le général de
Gaulle mais George Washington, qui a donné sa vie et son village à son
pays. Il voulait faire de même », relate Frédéric Grah Mel, auteur d’une biographe en plusieurs volumes.
L’homme
rêvait ainsi de grandeur pour son fief. En plein « miracle ivoirien »,
période faste de l’économie dans les années 1960-1970, Houphouët
entendait bâtir une cité moderne, modèle et futuriste. « Il voulait
marquer le paysage ivoirien de ce qu’un Africain libre pouvait faire, en
rupture avec les capitales coloniales qu’étaient Grand-Bassam,
Bingerville et Abidjan », explique le professeur Jean-Noël Loucou,
ancien directeur de cabinet d’Henri Konan Bédié et secrétaire général de
la Fondation Félix-Houphouët-Boigny.
« Tuer tout complexe d’infériorité »
Avant
l’indépendance, il s’était déjà fait construire une grande maison,
devenue le palais présidentiel, résidence officielle du chef de l’Etat
ivoirien. Mais depuis son décès, le 7 décembre 1993, aucun président
ivoirien n’a réellement vécu dans ce bâtiment massif de six étages.
L’enceinte du palais, longue de 22 km, est entourée de trois lacs
artificiels peuplés de crocodiles sacrés. Des sauriens qui demeurent
intouchables malgré leur prolifération dans la ville. Ici plus
qu’ailleurs, on ne contredit pas le « Vieux »
Un
peu plus loin, la Fondation Félix-Houphouët-Boigny, institut de
recherche pour la paix aujourd’hui gérée par l’Unesco, surplombe le
district. Tout comme l’hôtel Président, colosse architectural au charme
suranné. Un peu à l’écart, difficile de rater l’édifice le plus
emblématique de la ville et sa plus grande fierté : la basilique
Notre-Dame de la paix, monstre de béton, d’acier et de vitraux, financé
par l’immense fortune d’Houphouët. « Le prix de la paix », arguait-il, même si, disait-on, le « Vieux » considérait les deniers de l’Etat comme sa propre fortune.
Le
lieu, très visité, est le plus haut édifice chrétien du monde, devant
la basilique Saint-Pierre de Rome. Pas un hasard, selon le père Franck
Allatin, recteur de la basilique : « Je pense que le président
Houphouët a voulu tuer dans le cœur des Ivoiriens tout complexe
d’infériorité, nous dire que l’on est capables de réaliser de grandes
choses, à condition de travailler dur et d’aimer notre terre. »
Si
la ville a considérablement évolué durant sa présidence (1960-1993),
tout s’est brutalement arrêté après sa mort. Ceux qu’il considérait
comme ses « fils politiques » avaient la lourde tâche de poursuivre son
œuvre. Mais ni Henri Konan Bédié dans les années 1990, ni Alassane
Ouattara, dans les années 2010 n’ont repris le flambeau. « Je regrette de n’avoir pas pu transférer la capitale à Yamoussoukro comme je l’avais promis » en dépit du « travail important » fait ces dernières années, concédait même le président fin 2019 devant un parterre de chefs baoulés, l’ethnie d’Houphouët.
Face
à cette communauté au poids politique certain, sans doute Ouattara
faisait-il amende honorable pour son décret actant en 2012 la
suppression du programme spécial de transfert des institutions de la
République initié par Laurent Gbagbo. Pourtant farouche opposant
d’Houphouët-Boigny et de son parti unique, l’ancien président ivoirien
est le seul à s’être réellement impliqué dans la poursuite des travaux. « Le
calcul était politique, mais pas seulement. Il se disait qu’il y avait
eu tellement d’investissements qu’il fallait aller au bout. Gbagbo,
c’est un historien, il avait envie de laisser une trace », estime Jean-Noël Loucou.
Jalons symboliques
Si la grande majorité des institutions siègent encore à Abidjan, des jalons symboliques ont été posés ces deux dernières années. Alassane Ouattara
a ainsi installé la Chambre des rois et des chefs traditionnels dans
une villa, et le Sénat dans les bureaux de la Fondation en avril 2019. « Personne ne veut tuer le père une deuxième fois depuis sa mort et renoncer au projet »,
estime le professeur Loucou. La zone destinée aux ambassades est ainsi
déjà trouvée… mais aucune d’elles n’y a encore pris place. Idem pour les
ministères, toujours bien implantés à Abidjan. « Ça traîne des pieds. Personne n’est vraiment partant pour aller vivre à Yamoussoukro », souligne un observateur politique qui préfère rester anonyme.
Sur le plan économique, « la ville endormie »
comme la décrit M. Grah Mel, souffre du chômage et d’un manque
d’attractivité. Les industries et les plantations peinent à faire vivre
Yakro et son district. Sur ce terrain aussi, la capitale se voit
promettre des jours meilleurs. Par exemple avec le projet de zone
industrielle, cette aire de 750 hectares destinée à accueillir des
entreprises du secteur de l’agroalimentaire et censée faire de
Yamoussoukro « l’épicentre de l’industrialisation de l’intérieur du pays », comme le clamait en 2018 Souleymane Diarrasouba, le ministre ivoirien du commerce et de l’industrie.
Longtemps
délaissé mais jamais totalement abandonné, le grand projet d’Houphouët a
encore des supporters. Notamment parmi ceux qui estiment urgent de
désenclaver Abidjan, la capitale économique ivoirienne, surpeuplée et en
perpétuel développement. « Abidjan étouffe », résume Frédéric
Grah Mel. Pourtant soixante ans après l’indépendance, Yamoussoukro
semble encore loin de pouvoir lui offrir une vraie bouffée d’oxygène.
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Un
véritable marathon. Durant l’été 1960, pas moins de 12 des 54 Etats que
compte l’Afrique aujourd’hui deviennent indépendants. Ils seront 17 sur
l’ensemble de l’année, s’engageant sur une voie déjà empruntée par
d’autres pays comme la Tunisie en 1956, le Ghana en 1957 ou la Guinée
en 1958. Après des décennies de domination européenne – voire plus d’un
siècle pour l’Algérie qui n’arrachera son indépendance qu’en 1962 –, ces
naissances sont des aboutissements, mais plus encore le début d’un long
processus pour conquérir pleinement la souveraineté politique,
économique et culturelle.
Quel
bilan tirer de ces soixante années ? Quels personnages, quels lieux et
quels moments demeurent les symboles les plus marquants de ce
basculement historique ? A l’heure des commémorations de « l’été des
indépendances », Le Monde Afrique a voulu éclairer cette époque
charnière d’un continent émergent, à travers des décryptages, des
entretiens, des récits ou des reportages, extraits pour beaucoup d’un Atlas des Afriques réalisé en partenariat avec l’hebdomadaire La Vie.

