Y a-t-il des marchés financiers[1] en Afrique ?
Si oui, à quoi servent-ils ? Relèvent-ils le défi d’aider
le continent dans son processus de développement ? Quelles
mesures doivent être prises pour que ces
marchés se développent sainement ?
La série d’articles sur les marchés financiers dont voici le deuxième volet,
répond à ces questions.
La valeur du crédit accordée par l’ensemble
des institutions financières africaines au secteur privé représente
18% du PIB contre plus de 100% pour les pays développés. Les systèmes
financiers africains sont encore largement dominés par les banques qui sont en
moyenne petites et dont le taux de pénétration dans l’économie reste faible.
Les marchés financiers ont donc toute leur place dans ce contexte. Ils
offrent aux entreprises une bonne alternative pour lever des fonds et financer
leur stratégie de développement et donnent aux petits investisseurs de
nouvelles solutions pour rentabiliser leur épargne. Ils peuvent également
favoriser l’adhésion populaire à la réussite de grands groupes
africains.
Une incitation à l’épargne, une solution d’investissement et de financement
Quant ils sont efficaces et régulés,
les marchés financiers font le lien entre les épargnants qui ont des
capitaux et les entrepreneurs les plus productifs qui en ont besoin. Des
marchés financiers matures mettent en relation ces acteurs de façon
fluide et transparente. Ces marchés permettent également aux
investisseurs de gérer et de diversifier les risques.
Ils fournissent une alternative à de l’épargne africaine bloquée sur
des actifs à faible taux de rendement, par manque d’opportunités, ou
investie à l’étranger pour essentiellement la même raison. En effet, les
actifs de qualité sont rares sur le continent et se limitent souvent à
l’immobilier et aux titres publics tels que les bons du trésor.
D’autre part, de nombreux investisseurs institutionnels tels que les
fonds de pension et les sociétés d’assurances n’ont pas le droit
d’investir à l’étranger, ils ont donc des liquidités importantes souvent
piégées sur des actifs à faible rendement. La présence de marchés
financiers plus actifs donne désormais une solution d’investissement à
ces institutions.
La promotion de l’actionnariat populaire : une bonne nouvelle pour les petits épargnants et pour les entreprises
Les marchés financiers africains permettent à des programmes de
privatisation nécessitant des fonds conséquents de se dérouler avec
l’aval, la participation et l’appui de la population locale à travers
l’actionnariat populaire. L’introduction en bourse de l’ONATEL,
l’entreprise nationale de Télécommunications du Burkina Faso, en 2009 en
est un exemple éloquent. L’Etat Burkinabé a ainsi pu céder 20% de son
capital via la participation de plus de 3300 particuliers à
l’actionnariat de cette entreprise. Quant on sait que le taux de
souscription pour l’entrée au capital de cette entreprise a été de 140%
et que seulement 200 000 personnes sont recensées comme détenant un
emploi formel dans le pays, on se rend compte aisément du niveau de
popularité de l’opération. L’ONATEL qui avait été partiellement cédée en
2006 à Maroc Télécom est redevenue dans l’esprit des Burkinabé une
société vraiment nationale. Chez de nombreux citoyens du pays, un
sentiment de fierté de se sentir associé au succès de cette entreprise,
doublé de la satisfaction de trouver une bonne solution
d’investissement, prévaut.
L’instrument boursier peut également permettre la participation des
salariés d’une entreprise à sa privatisation. C’est le cas de la Société
Nationale des Télécommunications du Sénégal (SONATEL) qui a été
privatisée en 1999 avec une participation active des salariés à l’achat
d’actions. Non seulement des abattements ont été consentis sur le prix
des actions permettant à prés de 1500 salariés de l’entreprise d’y
trouver leur compte (acquérant ainsi 10% du capital alors valorisé à 32
millions d’Euro, soit 20.8 milliards de FCFA) mais le paiement a été
étalé dans le temps permettant aux actionnaires salariés d’utiliser
leurs dividendes à cet effet. Cette participation représente aujourd’hui
bien plus de 40 000 euros par salarié c’est-à-dire 26 millions de FCFA
dans un pays où le salaire minimum est d’environ 50 000 FCFA et le PIB
par habitant d’un peu plus de 500 000 FCFA. Cet actionnariat a permis de
mettre en place en 2004 un fonds commun de placement d’entreprise en y
basculant quasiment tous les titres, une nouveauté au Sénégal.
L’entreprise a ainsi réglé le problème des retraites avec l’aval des
syndicats et l’accord des salariés.
Avec ces exemples de privatisation soutenue par la souscription
populaire, l’outil boursier permet d’atteindre plusieurs objectifs à la
fois : favoriser l’adhésion de la population à un projet de
privatisation, l’intéresser à la réussite de l’entreprise en question
(un objectif encore plus important quand les personnes qui souscrivent à
l’achat des parts sont des salariés), développer un produit d’épargne
dans un environnement où les investisseurs locaux et petits épargnants
manquent souvent d’actifs de qualité pour investir.
Des entreprises qui gagnent en crédibilité et dont le potentiel d’expansion s’accroit
L’introduction en bourse permet
également aux entreprises d’avoir plus de visibilité et d’améliorer leur
crédibilité. Cela renforce la confiance des investisseurs dans
l’entreprise et multiplie ses opportunités commerciales surtout lorsque
les fournisseurs et clients sont eux-mêmes actionnaires de l’entreprise.
Le cas de TPSEA (Tourism Promotion Services), un groupe hôtelier leader
du marché du tourisme est africain en est un bon exemple. Du fait de
son prestige et de sa belle image, tous renforcés par sa cotation en
bourse, elle attire et fidélise non seulement ses partenaires
commerciaux mais aussi des ressources humaines de grande qualité qui
deviennent rapidement des actionnaires. De plus, la cotation de TPSEA à
la bourse Kenyane (Nairobi Securities Exchange) lui a permis d’intégrer
de nombreux investisseurs a son actionnariat, ce qui en plus d’associer
et d’intéresser de nombreux citoyens Kenyans à son succès lui offre
d’énormes facilités quand le groupe a besoin de lever des fonds pour
s’agrandir.
Cette meilleure visibilité et cette crédibilité renforcée, obtenues sur
les marchés financiers, ont pour corollaire une vraie reconnaissance
des institutions financières qui sont alors prêtes à octroyer à de
telles entreprises un financement relativement peu coûteux, avec des
taux d’intérêts bas.
Enfin, Ecobank qui a réalisé en 2006 la première opération de cotation
multiple en Afrique a ainsi pu avoir accès à plusieurs marchés de
capitaux et par conséquent a un pool d’investisseurs plus important et
plus diversifié. Les exigences connues de tous de publications de
résultats et d’informations capitales des marchés financiers ont donné
au groupe une renommée et une crédibilité qui ne se démentent pas et qui
lui facilitent l’expansion, les acquisitions et les opérations de
recapitalisation.
Mais la cotation multiple n’a pas que des avantages pour l’entreprise
ou le groupe qui émet des titres. Elle renforce également la liquidité
des titres et donne plus de possibilités aux investisseurs souvent à la
recherche de diversification et d’opportunités à l’étranger. En
éliminant les opportunités d’arbitrage[2] entre différents marchés, la cotation multiple renforce l’efficience des marchés et en réduit les imperfections.
Cependant, les marchés financiers n’ont pas que des avantages car ils
peuvent également déstabiliser l’économie et les entreprises. Le
prochain article de cette série abordera les inconvénients et les
risques liés au développement des marchés de capitaux sur le continent.
Sources :
Secteur Privé & Développement, la revue de PROPARCO, Numéro 5. Mars 2010. Les marchés financiers en Afrique : véritable outil de développement ?

