Il y a
encore quelques mois, Zenefits était considéré comme l’un des meilleurs
exemples de ces start-up aux dents longues qui bousculent des secteurs
traditionnels d'activités. La société, basée à San Francisco, est
spécialisée dans les ressources humaines. Elle a conçu des logiciels, en
ligne, permettant aux entreprises de gérer les fiches de paie, les
recrutements ou encore l’assurance santé fournie à leurs employés.
Depuis
sa création en 2013, elle a levé 580 millions de dollars (530 millions
d'euros) auprès d’investisseurs pour financer sa croissance. Sa dernière
levée de fonds, en mai 2015, s’était effectuée sur la base d’une
valorisation de 4,5 milliards de dollars. Vendredi 26 février, pourtant,
Zenefits a annoncé la suppression de 250 emplois, soit 17% de ses
effectifs. Une décision qui intervient trois semaines après le départ de
son patron, sur fond de scandale.
"DE NOMBREUSES LICORNES VONT DISPARAÎTRE"
Incapable
de tenir les promesses démesurées faites à ses investisseurs - 60
millions de dollars de recettes annuelles récurrentes en 2015, contre un
objectif de 100 millions -, la société a enfreint plusieurs
législations. “Nous avons grandi trop vite”, reconnaît David Sacks, son
nouveau directeur général, dans un message adressé aux salariés. Il
promet désormais une nouvelle phase de “recentrage stratégique”. En
clair: des ambitions revues à la baisse.
Zenefits
n’est pas un cas isolé. Licenciements, réductions de coûts, levées de
fonds plus rares, valorisations en chute libre… Dans la Silicon Valley,
l’euphorie est bel et bien passée. Et beaucoup redoutent désormais
l’éclatement d’une bulle qui n’a cessé de gonfler au cours des deux
dernières années. L’impact ne serait pas aussi dévastateur que lors de
la première bulle Internet, en 2000, quand la grande majorité des
start-up avaient mis la clé sous la porte.
Mais “de
nombreux licornes - ces sociétés valorisées au moins un milliard de
dollars - devraient disparaître”, prévient depuis des mois Bill Gurley, investisseur vedette au sein du fonds Benchmark Capital.
Un avertissement aussi lancé par Marc Benioff, le fondateur et patron
de Salesforce, lors du dernier Forum économique de Davos. “Nous sommes
clairement dans une bulle”, renchérit Mark Suster, investisseur chez
Upfront Ventures.
VALORISATIONS "DÉCONCERTANTES"
Deux phénomènes ont alimenté cette bulle. D’abord, le “FOMO” (ou fear of missing out),
la crainte répandue auprès des investisseurs de laisser passer le
prochain Facebook ou Uber. Ensuite, les faibles taux d’intérêts qui ont
redirigé une partie des capitaux vers la Silicon Valley. Cela a entraîné
l’arrivée de nouveaux acteurs dans la région, à l'image des grands
fonds d'investissements américains BlackRock, T. Rowe Price ou encore
Fidelity.
Conséquence: les levées de fonds se sont multipliées.
L’an passé, les start-up américaines ont récolté 72,4 milliards de
dollars, selon les estimations du cabinet CB Insights. Il faut remonter à
l’an 2000 pour trouver trace d’un tel niveau d’activité. Cet afflux de
capitaux a favorisé la naissance de nombreuses sociétés. Parfois jusqu’à
l’excès. A San Francisco, une dizaine de services proposent ainsi des
livraisons à domicile, alors même que le marché tarde à décoller et que
sa rentabilité reste encore à démontrer.
Les
valorisations se sont aussi envolées: 62,5 milliards de dollars pour
Uber, 25,5 milliards pour Airbnb, 20 milliards pour Palantir, 16
milliards pour Snapchat… Et le nombre de licornes a grimpé. L’agence Dow
Jones en recense 88 aux Etats-Unis. C’est trois fois plus qu’il y a
deux ans. Parmi elles, huit sociétés valent dix milliards de dollars ou
plus, contre une seule en janvier 2014. “Certaines valorisations sont
déconcertantes”, reconnaissait l’an passé un responsable d’un grand
fonds de capital-risque.
LICENCIEMENTS ET RÉDUCTIONS DE COÛTS
“Ces
valorisations ne valent que sur le papier, s’alarme M. Gurley. A un
moment, toutes ces entreprises vont devoir rendre des comptes”. De
nombreuses start-up ont ainsi dejà dû réduire leur train de vie:
salaires, recrutement, avantages en nature, bureaux à l’étranger... Les
plans sociaux se multiplient également. La semaine dernière, l’application de messagerie Tango officialisait ainsi la suppression de 20% de ses effectifs.
Fin
2015, la plate-forme de réservation hôtelière Hotel Tonight, le
fabricant de bracelets connectés Jawbone ou encore l’application de
prise de notes Evernote avaient aussi licencié entre 12% et 20% de leurs
employés. “On ne nous a pas vraiment laissé le choix”, souffle le
patron d’une start-up ayant récemment lancé un plan social. “Les
start-up qui brûlent beaucoup de cash ne survivront pas”, prévient Marc
Andreessen, co-fondateur du prestigieux fonds Andreessen Horowitz.
Les investisseurs se montrent ainsi plus regardants. Au
quatrième trimestre 2015, les jeunes pousses technologiques américaines
n’ont récolté “que” 13,8 milliards de dollars, selon CB Insights. C’est
six milliards de moins qu’au cours des trois mois précédents. Seulement
18 entreprises ont mené un tour de table d’au moins 100 millions de
dollars, contre 39 au troisième trimestre. Au total, le nombre
d’opérations a aussi fortement chuté, tombant à son plus bas niveau
depuis quatre ans.
LES "EXITS" SE FONT RARES
A court
de liquidités pour assurer leurs opérations courantes ou financer leur
développement, plusieurs dizaines de sociétés ont accepté de revoir leur
valorisation à la baisse. Cela concerne plus de 10% des entreprises
levant de l’argent pour la cinquième fois ou plus, d’après une étude du
cabinet juridique Fenwick & West. C’est le cas notamment de
Foursquare. Lors de son dernier tour de table, bouclé mi-janvier, le service de recommandations a coupé sa valorisation en deux.
La situation est d’autant plus compliquée que les opportunités d’exit,
qui doivent permettre aux investisseurs de réaliser des plus-values, se
font rares. D’une part, le nombre d’introductions en Bourse (IPO) de
sociétés high-tech est tombé l’an passé à son plus bas niveau depuis
2009. Aucune opération n'a encore eu lieu cette année. “Le marché est
gelé”, note un observateur. Les prétendants attendent une amélioration
avant de se lancer. A Wall Street, les valeurs technologiques n’ont en effet plus la cote.
La majorité des entreprises
technologiques entrées en Bourse ces deux dernières années évoluent sous
leur prix d’introduction. “Les marchés sont beaucoup plus méfiants avec
les start-up de la Silicon Valley, particulièrement lorsqu’elles ne
sont toujours pas rentables”, note Kathleen Smith, de la firme
Renaissance Capital. Pour investir, “ils exigent désormais une décote”,
poursuit Mme Smith. La société de paiements mobiles Square et Box, le
spécialiste du cloud computing, ont ainsi effectué leur IPO à prix cassé.
UN MODÈLE À REPENSER ?
D’autre part, les géants de la Silicon
Valley, comme Google et Yahoo, ont ralenti le rythme sur le front des
acquisitions. Or, un rachat constitue souvent une sortie honorable pour
une société en difficultés financières ou qui a atteint ses limites. Ces
derniers mois, plusieurs acquisitions se sont par ailleurs effectuées à
prix bradé. Le site de commerce en ligne Gilt s’est vendu pour 250
millions de dollars, quatre fois moins que sa précédente valorisation.
Pandora a dépensé 75 millions pour racheter le service de streaming musical Rdio, autrefois valorisé 500 millions.
Pour
limiter leur prise de risque, les fonds de capital-risque imposent de
plus en plus des clauses dite de “liquidation préférentielle”. Elles
prévoient que ces investisseurs seront les premiers servis en cas de
vente de la société, au détriment des autres actionnaires, mais aussi
des fondateurs et des salariés qui perçoivent des stocks options.
Ces clauses leur garantissent de récupérer leur mise, voire de la
doubler ou la tripler. D’autres protections prévoient en outre de
distribuer davantage d’actions aux investisseurs en cas d’IPO décevante.
Jusqu’à
présent, le nombre de start-up ayant fermé leurs portes reste encore
limité. Mais combien de temps les sociétés en difficultés pourront tenir
sur les fonds levés pendant la période d’euphorie ? Pour Chamath
Palihapitiya, fondateur du fonds Social Capital, la crise qui se dessine
est avant tout celle du modèle sur lequel se repose la Silicon Valley.
“L’idée selon laquelle des pertes massives sont le chemin vers des
profits massifs est erronée”, estime-t-il.
http://siliconvalley.blog.lemonde.fr/2016/02/29/dans-la-silicon-valley-une-bulle-qui-menace-declater/

