Le chef de l'État, qui brigue un deuxième mandat en août, est à la fois
surexposé et méconnu. Comment et avec qui dirige-t-il ? Que pense-t-il
vraiment ? Portrait en forme de bilan.
Il est, comme souvent en Afrique mais peut-être plus qu’ailleurs,
l’élément central de la prochaine élection présidentielle, prévue le 27
août. Ali Bongo Ondimba (ABO),
57 ans, chef de l’État sortant, fils et successeur d’Omar, cristallise
l’attention. Des électeurs, de ses opposants, des observateurs, des
médias ou des partenaires historiques du pays, au premier rang desquels
figure la France.
La planète Gabon tourne autour de celui que l’on surnommait Baby Zeus
du vivant de son père, devenu Zeus tout court depuis octobre 2009, date
de son investiture. Champion des uns, adversaire détesté des autres.
Paradoxalement, malgré sa surexposition, ABO demeure un personnage
méconnu. Il faut dire que l’homme se livre peu et n’accorde que très
parcimonieusement sa confiance.
Si son parcours, compte tenu de son patronyme, est connu de tous, il
en va tout autrement de son tempérament, de sa psychologie et de ses
convictions profondes, qui sont pourtant des clés indispensables pour
décortiquer et comprendre le septennat qui vient de s’écouler.
Et mesurer, en filigrane, les lignes de fracture qui parcourent ce
Gabon en mutation : entre celui d’hier, qui plonge ses racines dans
l’ère coloniale et a été façonné par quatre décennies d’État-providence
aux mamelles duquel tout le monde se nourrissait, bercé par les
comptines d’un « Papa Omar » tout à la fois chef de l’État, de la
famille et du village ; et celui de demain, censé être plus moderne,
plus performant, qui aura diversifié une économie longtemps fondée sur
la rente (pétrole, minerais, bois) et où les valeurs travail et
compétitivité auront remplacé le culte de l’argent facile et du
détournement des deniers publics, véritable sport national.
Tel père tel fils ? Pas vraiment…
Élu au forceps avec près de 42 % des suffrages en 2009 (ses deux
adversaires, feus André Mba Obame et Pierre Mamboundou, ont recueilli
ensemble plus de 50 % des voix et contesté sa victoire), « Ali » se
présente à l’époque en héritier naturel d’un système usé jusqu’à la
corde, la dernière décennie de règne de son père ayant poussé à leur
paroxysme l’immobilisme et la gabegie.
Élevé au cœur du pouvoir, à bonne école même auprès d’un père hors
norme, ABO maîtrise tous les rouages de ce système, ses avantages –
l’inertie, la distribution de postes ou de prébendes et l’argent
permettent d’avoir la paix et de contrôler tout le monde -, mais surtout
ses tares. Trop de boulets, trop de fers aux pieds pour un pays qui
désespère de trouver son second souffle. Le potentiel du Gabon est
immense, il a besoin d’être libéré.
Une infime minorité vit dans une véritable tour d’ivoire, roule en
voitures de sport hors de prix, boit du champagne, voyage en première
classe les bras chargés de sacs Vuitton, gagne des montagnes de francs
CFA sur le dos de l’État, surfacturant ici, obtenant des marchés de gré à
gré ou spéculant là… L’écrasante majorité, elle, vit péniblement, au
rythme des délestages et des coupures d’eau, le plus souvent dans la
précarité.
Ali sait que la situation est intenable. Il sait aussi que bientôt il
n’y aura plus grand-chose à partager : l’or noir, dont la production ne
cesse de chuter, n’est de toute façon pas éternel.
La rupture est inévitable. Il l’a annoncé pendant une campagne au
cours de laquelle il a dévoilé une personnalité aux antipodes de ce que
s’imaginaient les Gabonais. On le disait taciturne, peu loquace voire
timide ; il est apparu décontracté, parfois drôle et sachant tenir
meeting. En tout cas, il a son plan : diversification de l’économie et
des partenaires du pays, à travers le Plan stratégique Gabon émergent
(PSGE), d’un côté ; meilleure redistribution des richesses de l’autre.
Ce qu’il n’a pas mesuré, ou mal en tout cas, c’est la formidable
capacité de résilience d’un système qui, lui, n’a pas du tout envie de
disparaître.
Ali incarne une nouvelle génération de dirigeants africains,
différents de leurs aînés, peu comparables sur le plan de la stature,
moins madrés, les pieds moins ancrés dans la glaise des terroirs
éloignés de la capitale, mais plus modernes et plus ouverts. Son arrivée
au pouvoir doit incarner un véritable renouvellement générationnel. Il
s’efforcera, à la présidence, au gouvernement, dans l’administration ou
au Parti démocratique gabonais (PDG), de promouvoir les jeunes. Pour
cela, il faut pousser les barons vers la sortie.
Ce sera le cœur du front qui se liguera contre lui, la matrice des
tensions qui étreignent le Gabon depuis sept ans : les anciens, à tous
les échelons, ne veulent pas céder leur place. Le « petit jeune »,
qu’ils ont vu grandir, les agace. Tous savent qu’il ne les porte pas
dans son cœur et qu’il se débarrassera d’eux à la première occasion.
Ils deviendront ses ennemis les plus
acharnés. Ainsi de nombreuses têtes d’affiche de l’échiquier politique :
les Zacharie Myboto, Idriss Ngari, Jean Eyeghé Ndong et consorts au
début de son règne, les Jean Ping, Guy Nzouba-Ndama, René Ndémezo’o
Obiang ou Léon Paul Ngoulakia plus récemment.
Son management est à l’image du personnage, différent de celui
pratiqué par son père. L’homme n’est guère patient, il aime les lignes
droites et supporte difficilement tout ce qui ralentit ou entrave son
action. Il aurait également aimé gérer le pays comme un patron de grande
multinationale : fixer le cap et la stratégie, recruter des maîtres
d’œuvre dévoués et déléguer. Las, cela ne fonctionne pas ainsi au Gabon :
il apprendra très vite que le chef, en Afrique, doit avoir un œil sur
tout et gérer lui-même petits et grands dossiers.
Cherche Premier ministre désespérément
Tout avait pourtant plutôt bien commencé avec son premier chef du
gouvernement, Paul Biyoghé Mba, de l’avis de tous le plus compétent, le
plus efficace et le plus travailleur des trois qui auront été nommés
pendant son mandat. Débuts en fanfare du mandat d’ABO, qui multiplie les
gifles à l’ancien système : reprise en main sévère, annonce de la fin
des privilèges, audits en tout genre, fonctionnaires fantômes rayés des
listes, caciques cacochymes écartés… La peur étreint les « grands
quelqu’uns », les makaya (hommes de la rue) applaudissent. Cela durera
un peu plus de deux ans.
Mais panier de crabes des palétuviers gabonais oblige, Biyoghé Mba
sera sacrifié sur l’autel des ambitions politiques des uns et des
autres. Au Palais, certains le soupçonnent de rouler pour lui-même et de
penser à 2016. Une interview accordée à J.A., dans laquelle il s’exprime un peu trop personnellement au goût de certains, scellera son sort.
Il paiera également sa volonté d’autonomie par rapport aux agences et
au cabinet du chef de l’État, qu’il accuse de trop interférer dans le
travail du gouvernement. Bye-bye Biyoghé, bienvenue Raymond Ndong Sima.
Au passage, le président en profite pour donner un nouveau coup de
canif aux vieilles traditions, qu’il juge dépassées : le nouveau Premier
ministre est un Fang natif d’Oyem, dans le Woleu-Ntem, et non plus
sélectionné dans le vivier de la province de l’Estuaire, comme c’était
le cas jusqu’ici. De plus, c’est un économiste issu du secteur privé.
Conscient des critiques sur son « hyperprésidence » très sarkozienne,
Ali laisse faire et entame une deuxième phase : le gouvernement reprend
le dessus sur le Palais et doit gérer.
À lui d’assumer et d’obtenir les
résultats escomptés. Le président prend du recul, voyage – trop au goût
de certains -, multiplie les visites d’État chez les nouveaux
partenaires du pays, en Amérique du Nord, en Asie, au Moyen-Orient. Cela
sied mieux à son tempérament et à ses envies. Il aime sortir du Gabon,
aller à la rencontre de nouveaux horizons et de nouveaux interlocuteurs.
Mais c’est l’échec. Les chantiers n’avancent pas, la promesse de
construction de 5 000 logements par an reste un vœu pieux. Les premières
critiques sur son action, et non plus sur sa personne, apparaissent.
Exit Ndong Sima
après cette nouvelle phase de deux ans. Ali cherche la perle rare pour
le remplacer : il a besoin d’un poids lourd du PDG, un Fang toujours,
mais qui ne cherche pas à s’émanciper et accepte de travailler avec la
présidence, donc avec le directeur de cabinet, Maixent Accrombessi . Un
bon et fidèle soldat, en somme. Ce sera Daniel Ona Ondo, pas franchement un jeunot.
Mais cet économiste policé et compétent rassure le chef de l’État,
même s’il n’a pas la réputation du foudre de guerre tant recherché.
Débute la dernière phase avant la présidentielle : il faut rattraper le
temps perdu, achever les grands chantiers, mettre l’accent sur la
résolution des problèmes sociaux et… (re)faire de la politique à
l’ancienne.
Les anciens barons ? « Ils savent que je sais »
ABO, qui sait combien cette politique à l’ancienne a coûté au pays,
rechigne à composer avec des personnalités dont le seul intérêt réside
dans leurs capacités à mobiliser des électeurs dans leurs fiefs
respectifs. Ali n’est pas Omar, tout le monde l’aura compris : il est
beaucoup moins accessible, n’aime pas perdre son temps avec des gens
dont il n’apprécie pas les qualités intellectuelles ou humaines.
Il déteste par ailleurs tous ceux qui ont profité des largesses de
son père et dont il considère qu’ils ne lui ont rien apporté ou, pis,
qu’ils se sont mal comportés.
« Depuis trente ans, nous a-t-il confié un jour, je suis témoin des
allers-retours de pseudo-barons entre le PDG et l’opposition. Dans la
pièce où nous parlons, dans ce fameux salon marocain de la présidence,
passaient en catimini le soir ceux qui criaient dans la journée… J’ai
été bien élevé et mon père m’a enseigné la discrétion. Il y a donc des
choses que je ne dis pas. Mais je les voyais et ils me voyaient. Ils
savent que je sais. Moi, je suis totalement à l’aise. Peuvent-ils en
dire autant ? »
Cette aversion pour les girouettes ou les visiteurs du soir qui
entendent monnayer leurs services quitte à proférer des menaces pour
obtenir gain de cause est un profond marqueur chez lui.
Son intransigeance poussera certains,
comme Robert Bourgi, jadis très en cour chez celui qu’il aimait appeler «
Papa » – lequel était par ailleurs fort généreux avec cet avocat qui ne
plaide jamais -, à basculer dans le camp des ennemis du président. Un
trait de caractère qui, d’ailleurs, agace certains proches d’Ali.
Comme cet ami de longue date, aujourd’hui ambassadeur, qui aimerait
que « le président fasse parfois un peu plus fi de ce qu’il pense des
uns et des autres et force sa nature dans son propre intérêt. Même si
des types comme Bourgi n’ont rien de respectable et ne pensent qu’à
l’argent, nous n’avons pas besoin de nous créer nous-mêmes des ennemis.
Il suffit parfois de pas grand-chose, un coup de téléphone, quelques
subsides, pour faire rentrer dans le rang certains frustrés de l’ère Ali
tentés de nourrir les rangs de l’opposition ».
Entre management et jeu de chaises musicales
Comme nombre de chefs d’État africains, ABO doit jouer les DRH. D’un
naturel méfiant, il s’entoure évidemment de personnes de confiance,
qu’il connaît souvent depuis longtemps, notamment ceux qui étaient déjà à
ses côtés au ministère de la Défense ou parmi les rénovateurs du PDG,
cette bande de jeunes trublions qui voulaient dépoussiérer l’ancien
parti unique, au grand amusement d’Omar Bongo Ondimba.
Et n’hésite pas à aller chercher ailleurs ce qu’il ne trouve pas au
Gabon. Tous sont placés à des postes stratégiques. Mais certains doivent
faire preuve de patience.
Proche parmi les proches, Maixent Accrombessi n’est ainsi pas nommé
tout de suite directeur de cabinet. Il ne le deviendra qu’à la suite de
la démission, fin 2009, de Jean-Pierre Oyiba, alors empêtré dans
l’affaire des détournements au sein de la Beac (il sera blanchi par la
suite). Étienne Massard, l’actuel secrétaire général de la présidence,
n’a longtemps été que conseiller spécial, chargé notamment de
l’environnement. Il est aujourd’hui le numéro deux du Palais après
Accrombessi, avec qui il forme un duo redouté.
D’autres n’ont pas obtenu ce qu’ils escomptaient. Ali les teste et
observe attentivement leurs comportements : ceux qui tairont leur
frustration seront un jour ou l’autre récompensés, ceux qui étaleront
leur acrimonie ou leurs états d’âme seront sanctionnés. Biyoghé Mba,
toujours lui, n’a rien dit après son limogeage de la primature. Il est
aujourd’hui de retour au gouvernement, au rang de ministre d’État…
Mais la « team Ali », ce n’est pas vraiment un groupe de personnes
soudées qui travaillent main dans la main. Les inimitiés et les
rivalités sont nombreuses, la plus marquante restant celle qui opposa
Laure Olga Gondjout, secrétaire générale de la présidence au début du
mandat, à Accrombessi. Engager un bras de fer avec ce dernier n’est
jamais une riche idée : à la fin, c’est toujours lui qui gagne… Coups
bas et pseudo-révélations distillées dans la presse sont légion. Ali
laisse faire. On a même parfois l’impression que cette compétition
exacerbée entre ses collaborateurs lui convient.
Les ressources humaines étant ce qu’elles sont au Gabon, c’est un peu
le jeu des chaises musicales, au gouvernement comme à la présidence.
Ali procède à de nombreux essais mais est souvent déçu. Il n’hésite
cependant pas à donner leur chance à quelques jeunes qui ont
généralement démontré leurs capacités dans le privé.
Comme avec Arnauld Engandji-Alandji, longtemps membre de « la crèche
», ce groupe de jeunes conseillers dirigés par le chef de cabinet Liban
Soleman, devenu aujourd’hui le directeur général de la Gabon Oil
Company, la société nationale des hydrocarbures.
Demain le grand ménage ?
Près de sept ans après son élection, c’est l’heure du bilan et des
grandes manœuvres. Beaucoup a été réalisé, notamment sur le plan des
infrastructures. Ali sait cependant qu’il n’est pas allé au bout de sa
logique de rupture, pourtant bien engagée lors des premiers mois de son
mandat. Et que les attentes des Gabonais, immenses, n’ont pas été
suffisamment satisfaites.
Mais désormais, les masques sont tombés. Il a face à lui tous les
déçus de son règne, issus de son propre camp. Les anciens du père qui
n’ont pas trouvé leur place dans le système du fils, pour l’essentiel.
La liste de cette grande migration est impressionnante, elle pourrait
même donner des sueurs froides au candidat à sa propre succession. Il
n’en est rien : ABO aime les choses carrées et sait désormais sur qui
compter.
Il a tout à fait conscience qu’il doit
sa première élection aux nombreux poids lourds du PDG, membres éminents
de l’ancien système, qui, par conviction ou par intérêt personnel,
l’ont soutenu dans sa conquête du pouvoir.
Il vise désormais une deuxième victoire, seul ou avec ses propres
troupes. Une victoire qui, d’après lui, lui permettrait enfin, ne devant
rien à personne, de procéder au grand ménage qu’il n’a pu réaliser
entre 2009 et 2016 et aux réformes qu’il entendait mener mais qui se
sont heurtées à la résistance de tous ceux, notamment au sein de
l’administration, qui ne goûtent guère le changement.
Et dans cette élection à un seul tour, pas sûr que la multiplication
des candidatures de l’opposition – un casting qui rappelle furieusement
un gouvernement de l’ère Omar – soit une si mauvaise nouvelle pour lui…
Par Marwane Ben Yahmed
Jeune Afrique
Jeune Afrique

