Entre avocats de son maintien au pouvoir et partisans de sa
démission, voire de sa destitution, le
débat sur la capacité du
président algérien à exercer ses fonctions n’a jamais été aussi vif en
Algérie. Enquête.
Les flashs crépitent. Une caméra fait un plan large sur
lui, tassé dans son fauteuil. À l’arrière-plan, les ministres de son
gouvernement sont au garde-à-vous. Puis la caméra zoome sur lui. Il
regarde sur sa gauche les photographes qui le mitraillent, tourne
lentement la tête pour fixer l’objectif de la caméra, qui cette fois le
cadre de près. Il appuie alors ses deux bras sur les accoudoirs de son
fauteuil, redresse légèrement l’épaule droite et lance un regard noir,
perçant, presque venimeux.
Tournée mercredi 6 septembre à l’issue du Conseil des ministres, cette séquence mettant en scène Abdelaziz Bouteflika
ne dure que trois secondes. Mais trois petites secondes qui sont loin
d’être le fait du hasard quand on connaît la minutie avec laquelle les
images de Bouteflika sont contrôlées par les services de la présidence
avant leur diffusion dans le JT de la télévision nationale. Ce regard,
cette posture sont-ils un message sibyllin adressé à ses détracteurs,
comme pour leur signifier qu’il est encore là, certes affaibli, mais
toujours opérationnel ? À un visiteur qui l’invitait un jour à faire
connaître ses intentions sur son avenir, Bouteflika aurait répondu, avec
un brin d’humour : « Moi je sais. Et Dieu, un peu. »
La question de la succession de Bouteflika
Message codé ou non, la diffusion de cette séquence
intervient au moment où le débat autour de la santé du président, de son
aptitude à assumer ses fonctions – et, partant, de son éventuelle
destitution – et, bien sûr, de sa succession ô combien délicate agite à
nouveau la classe politique, l’institution militaire et la société
civile. Ce débat est d’autant plus enflammé que l’Algérie traverse en
cet automne 2017 une crise financière durable et préoccupante en raison
de la chute vertigineuse de ses revenus pétroliers.
De l’aveu même du Premier ministre, Ahmed Ouyahia, faute
d’un sursaut économique ou d’un rebond des cours du pétrole, le pays
risque la faillite ou le recours à l’endettement extérieur, et donc la
perte de sa souveraineté et une batterie « de mesures sociales
draconiennes ». C’est peu dire que cette crise et ses fâcheuses
conséquences mettent de l’huile sur le feu. « Une fin de règne
difficile », pronostiquait un ambassadeur occidental au cours d’un dîner
à Alger, en 2015. Il ne croyait pas si bien dire. La question qui fâche
et qui divise est aujourd’hui à nouveau sur la table.
D’un côté, il y a les partisans du départ anticipé de
Bouteflika sous une forme ou une autre. De l’autre, ses avocats, membres
de différentes institutions, qui plaident, non sans une pointe
d’indignation, pour son maintien au pouvoir. Cette question n’est bien
sûr pas nouvelle. Elle a déjà fait l’objet d’un débat durant l’été 2013
au lendemain de l’hospitalisation du président en France pour soigner l’AVC dont il avait été victime le 27 avril de cette année-là.
À l’époque, des voix s’étaient élevées pour demander sa destitution en
raison de problèmes de santé qui l’empêcheraient de terminer son
troisième mandat, a fortiori d’en briguer un autre.
La forteresse de Zeralda
Les scénarios du retrait du chef de l’État, d’une
présidentielle anticipée ou encore d’une période de transition avaient
alors été esquissés au plus haut niveau de l’État. Mais tous ont fait
pschitt. L’institution militaire, dirigée par le général-major Ahmed
Gaïd Salah, 77 ans, chef d’état-major de l’armée et vice-ministre de la
Défense, le gouvernement, les partis de la coalition au pouvoir et
certains hommes d’affaires proches du cercle présidentiel ont fait bloc
derrière le chef de l’État pour faire barrage à ceux qui réclamaient son
impeachment. La suite est connue. Bouteflika est réélu en avril 2014
pour un quatrième mandat en dépit d’une santé chancelante.
L’affaire s’était tassée avant de refaire surface cet été
après le limogeage surprise d’Abdelmadjid Tebboune. Nommé Premier
ministre le 25 mai, celui-ci, qui passait pourtant pour un fidèle de
Bouteflika, a été débarqué sans ménagement et sans explication deux mois
et vingt et un jours après sa prise de fonctions. Qu’un président se
sépare subitement et aussi vite de son chef de l’exécutif, pourtant
proche et ami de longue date, est pour le moins inhabituel. D’aucuns
jurent que l’éviction de Tebboune ne peut être imputée à Bouteflika mais
plutôt à des cercles occultes qui gravitent autour de lui. En clair,
les décisions se prendraient à l’insu du président.
Le président ne reçoit plus les membres du gouvernement et ne rencontre que rarement ses Premiers ministres successifs.
Mais le pouvoir s’exerce-t-il vraiment par procuration ? Vu
la forteresse hermétique qu’est la résidence de Zeralda, où Bouteflika
vit, se soigne et travaille, il est difficile de démêler le vrai du
faux, la rumeur de l’info. Le caractère opaque du système algérien ne
contribue pas non plus au décryptage des mystères autour de son style de
gouvernance. Il n’empêche. L’épisode Tebboune a donné du grain à moudre
aux partisans d’une destitution du patient de Zeralda. D’autant qu’ils
ne manquent pas d’arguments.
Un conseiller très spécial du nom de Saïd Bouteflika
Depuis son AVC, Bouteflika ne voyage plus à l’étranger et ne
sort de sa résidence que pour de rares Conseils des ministres. Il n’en a
tenu que deux depuis le début de l’année. Le président ne reçoit plus
les membres du gouvernement et ne rencontre que rarement ses Premiers
ministres successifs. Les prises de contact passent par son frère cadet,
Saïd Bouteflika, conseiller très spécial.
Des visites de dirigeants étrangers en Algérie sont annulées,
reportées, voire inenvisageables à court terme parce qu’elles sont
justement tributaires de l’état de santé du président.
Des ambassadeurs en poste à Alger depuis des mois attendent
d’être reçus par le chef de l’État, comme le veulent les conventions
internationales. La dernière audience que Bouteflika a accordée dans sa
résidence remonte à mars 2017. Il ne s’est pas exprimé publiquement
depuis mai 2012, quand il s’est adressé directement à ses compatriotes
lors d’un meeting à Sétif. Ses apparitions publiques laissent voir un
homme au visage livide et aux yeux caverneux, au point de susciter gêne
et affliction chez les Algériens.
L’application de l’article 102
Si l’objectif final des opposants est de faire partir le
président, ils divergent sur les modalités de ce retrait, qui vont de la
destitution au départ organisé et apaisé, en passant par une
intervention de l’armée pour le démettre ou garantir la transition.
L’arme des adversaires de Bouteflika est constitutionnelle.
Depuis plusieurs semaines, certains réclament l’application
de l’article 102 de la Constitution – amendée en 2016 (voir encadré
ci-dessous) –, qui dispose les conditions dans lesquelles le président
pourrait être destitué pour cause de maladie grave et durable. Soufiane
Djilali, dirigeant du parti Jil Jadid, mène une campagne de proximité en
faveur de cet article de loi. « Montrez-nous le président et nous nous
tairons à jamais, dit-il. On ne croit que ce qu’on voit. » Sauf que
cette demande se heurte à une digue presque infranchissable.
Le Conseil constitutionnel, qui doit constater cette
impossibilité, est totalement acquis à Bouteflika, lequel nomme quatre
de ses 12 membres. Le Parlement, à qui revient la tâche d’entériner la
décision finale, n’est pas en reste : les deux partis présidentiels y
détiennent la majorité absolue. Autant dire mission impossible. Certains
rêvent d’un scénario à la tunisienne, le président Bourguiba ayant été
déposé en novembre 1987 par son Premier ministre et dauphin
constitutionnel, Zine el-Abidine Ben Ali, sur la foi d’une déclaration
d’un collège de sept médecins qui avaient constaté, pour certains sous
la contrainte, son incapacité mentale à exercer ses fonctions. « Il n’y a
pas de Ben Ali en Algérie, ironise un initié du palais d’El-Mouradia.
L’époque où les généraux faisaient et défaisaient les présidents est
révolue. »
Diatribes quotidiennes
Ancien chef de gouvernement et deux fois candidat à l’élection présidentielle (2004 et 2014), Ali Benflis juge
que, vu l’ampleur de la crise, l’application de l’article 102 est
dépassée. La solution ? Un dialogue national réunissant tous les acteurs
politiques pour définir une période de transition qui serait garantie
par l’armée. Vaste programme ! Redoutable polémiste, graphomane
invétéré, ministre chargé des secteurs économiques entre 2000 et 2005,
Noureddine Boukrouh étrille quotidiennement le président, qu’il avait si
bien servi en lui rédigeant notamment ses discours. Il ne ménage pas
non plus son vice-ministre de la Défense, qu’il accuse d’avoir privatisé
l’armée au service du chef de l’État. Non seulement il s’interroge sur
l’état de santé de ce dernier, mais il remet aussi en question ses
capacités mentales à assumer ses fonctions.
« Pour avoir fait partie de son gouvernement pendant plus de
cinq ans et avoir eu le loisir de l’observer, l’étudier, l’analyser et
même le pratiquer, écrit-il, je connaissais son attachement au pouvoir,
mais pas au point de mettre sa personne sur un plateau de la balance et
l’Algérie tout entière sur l’autre. » Certes, Boukrouh n’a pas de
troupes et ne représente que lui-même, mais ses diatribes quotidiennes
alimentent la polémique et exaspèrent les soutiens de Bouteflika. Vent
debout, ces derniers font bloc.
« Bouteflika n’est pas Zéroual »
De retour au Palais du gouvernement le 15 août, Ahmed Ouyahia,
qui ne cachait pourtant pas, en aparté, sa tiédeur pour le troisième
mandat, qualifie les partisans de l’article 102 de désœuvrés qui se
repaissent des difficultés financières du pays. « Je rassure les
Algériens sur l’état de santé de leur président, argue-t-il. Il va bien,
il fait son travail le plus normalement du monde et il suit les
dossiers. » Les deux présidents du Sénat et de l’Assemblée nationale
jugent la demande de destitution scandaleuse, contraire à l’éthique
politique et dangereuse pour le pays. Djamel Ould Abbès, secrétaire
général du FLN, dont la présidence est assurée par Bouteflika, les
accuse de « vouloir rééditer le scénario de 1998 ». Allusion à la
campagne médiatique qui a précédé la démission du président Liamine
Zéroual, le 11 septembre 1998. Bouteflika n’est pas Zéroual, prévient
Ould Abbès, pour qui le départ du raïs n’est pas envisageable. « Je le
dis et le répète en tant que médecin, son état de santé est normal »,
assène-t-il. Pour appuyer son assertion, le patron du vieux parti évoque
le cas du président américain Franklin Delano Roosevelt, qui, selon
lui, « a assuré trois mandats présidentiels et demi, assis sur un
fauteuil roulant ».
Lors d’une tournée électorale dans une zaouïa (confrérie religieuse) dans l’ouest de l’Algérie à l’automne 1998, il assurait à ses hôtes qu’il entendait rester le plus longtemps possible au palais d’El-Mouradia.
Quant à l’institution militaire, son chef, Ahmed Gaïd Salah,
le répète à l’envi : « L’armée algérienne demeure républicaine. »
Comprendre : elle ne lèvera pas le petit doigt pour prendre part au
départ du président. Ce dernier peut donc toujours compter sur le
soutien sans faille du patron de la grande muette. « Bouteflika est un
moudjahid [combattant de la guerre d’indépendance], avait tranché un
jour Gaïd Salah devant des officiers supérieurs. Il nous a tout donné.
Je le soutiens pour le quatrième mandat. » Entre l’imposant chef
d’état-major et le président, il n’y a pas assez d’espace pour faire
passer une feuille de tabac. « Je lui dois tout, confiait-il à des amis
pour montrer sa gratitude à l’égard du président. Même dans mes rêves,
je ne pouvais espérer un tel poste. »
Un conception monarchiste du pouvoir
Dernière hypothèse : Bouteflika démissionne et organise sa
propre succession. Mais ce serait mal le connaître. Lors d’une tournée
électorale dans une zaouïa (confrérie religieuse) dans l’ouest de
l’Algérie à l’automne 1998, il assurait à ses hôtes qu’il entendait
rester le plus longtemps possible au palais d’El-Mouradia. Mieux, son
ami Mohamed Chérif Messaadia, président du Conseil de la nation d’avril
2001 à sa mort, en juin 2002, confiait à son médecin personnel :
« Bouteflika, c’est d’El-Mouradia à El-Alia [le cimetière d’Alger], sans
escale. » Depuis son retour aux affaires, l’homme n’a cessé de
consolider son pouvoir, modifier les règles de l’alternance pour s’y
maintenir et repousser ad vitam aeternam la question de sa succession.
« Préparer un successeur, c’est déjà donner l’impression
qu’il est sur le départ, observe l’un de ses anciens ministres. Il a une
conception atavique du pouvoir, convaincu d’être l’homme providentiel
dont le pays a besoin. » Un autre ministre qui a travaillé avec le
président durant son premier mandat ne remet pas en question cette
conception monarchiste. « Il est capable de briguer un cinquième mandat
en 2019 parce qu’il est persuadé qu’on ne rend pas le pouvoir lorsqu’on
l’a pris, avance notre ministre. Il est de l’ancienne école, celle du
parti unique. » Rien ne résume mieux l’état d’esprit du président que
cette observation de l’un de ses plus fins connaisseurs : « Si vous
voulez devenir l’ennemi de Bouteflika, il suffit de lui demander de
partir. » D’où ce regard de braise lancé face à la caméra.
Que dit l’article 102 ?
Lorsque le président de la République, pour cause de maladie
grave et durable, se trouve dans l’impossibilité totale d’exercer ses
fonctions, le Conseil constitutionnel se réunit de plein droit et, après
avoir vérifié la réalité de cet empêchement par tous moyens appropriés,
propose, à l’unanimité, au Parlement de déclarer l’état d’empêchement.
Le Parlement siégeant en chambres réunies déclare l’état d’empêchement
du président de la République à la majorité des deux tiers de ses
membres et charge de l’intérim du chef de l’État, pour une période
maximale de quarante-cinq jours, le président du Conseil de la nation,
qui exerce ses prérogatives dans le respect des dispositions de
l’article 104 de la Constitution. En cas de continuation de
l’empêchement à l’expiration du délai de quarante-cinq jours, il est
procédé à une déclaration de vacance par démission de plein droit, selon
la procédure visée aux alinéas ci-dessus et selon les dispositions des
alinéas suivants du présent article.
En cas de démission ou de décès du président de la
République, le Conseil constitutionnel se réunit de plein droit et
constate la vacance définitive de la présidence de la République. Il
communique immédiatement l’acte de déclaration de vacance définitive au
Parlement qui se réunit de plein droit. Le président du Conseil de la
nation assume la charge de chef de l’État pour une durée de
quatre-vingt-dix jours au maximum, au cours de laquelle une élection
présidentielle est organisée. Le chef de l’État ainsi désigné ne peut
être candidat à la présidence de la République. En cas de conjonction de
la démission ou du décès du président de la République et de la vacance
de la présidence du Conseil de la nation, pour quelque cause que ce
soit, le Conseil constitutionnel se réunit de plein droit et constate à
l’unanimité la vacance définitive de la présidence de la République et
l’empêchement du président du Conseil de la nation. Dans ce cas, le
président du Conseil constitutionnel assume la charge de chef de l’État
dans les conditions fixées aux alinéas précédents du présent article et à
l’article 104 de la Constitution. Il ne peut être candidat à la
présidence de la République. »
Longévité des chefs d’État algériens
Ahmed Ben Bella (1962-1965), 2 ans et 8 mois
Houari Boumédiène (1965-1978), 13 ans et 6 mois
Chadli Bendjedid (1979-1992), 12 ans et 11 mois
Mohamed Boudiaf (président du Haut Comité d’État, janvier-juin 1992), 5 mois et 13 jours
Ali Kafi (président du HCE, 1992-1994), 1 an et 6 mois
Liamine Zéroual (1994-1999), 5 ans et 3 mois
Abdelaziz Bouteflika (1999 à nos jours), 18 ans et 4 mois
Par Jeune Afrique

