Son livre raconte de l'intérieur une Maison-Blanche déjantée,
avec à sa tête un président-enfant
incompétent. Michael Wolff tient sa
revanche.
Qui a peur du grand méchant Wolff ? "C’est pas
nous, c’est pas nous!", a chanté à l’unisson la Maison-Blanche pendant
près d’un an, offrant "un canapé semi-permanent" dans l’entrée de la
présidence au journaliste fouineur Michael Wolff.
Non seulement
Steve Bannon, qui lui a permis de traîner dans les couloirs muni d’un
badge bleu du Secret Service, bien supérieur au badge gris des
journalistes lambda qui les confine dans la salle de presse de la
présidence, mais également Donald Trump, clairement séduit par ce Wolff,
narcisse accro aux médias, détesté de l’establishment et affabulateur –
bref, son portrait craché !
Résultat ? Une bérézina. "Fire and Fury",
le livre de Michael Wolff sur la Maison des fous du 1600, Pennsylvania
Avenue, est tellement dévastateur qu’il "semble sur le point de
provoquer une crise constitutionnelle", estime Erik Wemple, du "Washington Post". "Le must du livre-de-Washington-à-lire depuis une génération", renchérit un autre journaliste du "Post".
Un journaliste à part
Le
contenu, on le connaît depuis le "scoop" du "Guardian", mercredi, qui a
réussi à mettre la main sur un exemplaire, et la publication du livre,
avancée à ce vendredi : Trump y est décrit par son entourage comme
immature, instable, inculte, colérique et souvent même "stupide" (Tom
Barrack, un proche) ou "idiot" (Rupert Murdoch). Pire : Wolff cite Steve
Bannon, sa source principale, expliquant que la rencontre de Donald Jr.
et Paul Manafort avec une avocate russe, en juin 2016, était "antipatriotique" et synonyme de "trahison".
Au
lieu d'ignorer le brûlot, Trump s'est fendu d'un long communiqué le
dénonçant et a tenté sans succès d'en empêcher la parution, lui assurant
une publicité incomparable et propulsant l'ouvrage en tête des ventes
d'Amazon. Il faut dire que l'essai se lit comme un scénario de "Games of
Thrones" (ou "Dallas", pour les seniors) avec ses arrivistes, traîtres,
sycophantes et, au cœur de l'empire, ce Président capricieux dont lire
les pensées revient à "imaginer ce que veut un enfant".
Mais qui
est Michael Wolff, et quelle crédibilité accorder à ses écrits ? Fils
d'un publicitaire et d'une journaliste, il s'intéresse particulièrement
aux médias, une passion que partage Trump. Mais le "piranha dans le
marigot médiatique de Manhattan" (dixit le "New York Times") n'est pas
votre journaliste du dimanche, ni même du lundi. Avec ses chemises
Charvet, ses costumes londoniens et sa townhouse new-yorkaise,
il donne plutôt dans le personnage interlope, mi-scribouillard
mi-mondain, l'oreille toujours à la traîne dans les salons et la plume
trempée dans le vitriol. Les sources vérifiées, croisées, corroborées,
ce n'est pas trop son truc. De mémoire, il crée ou recrée des scènes,
égratignant au passage l'exactitude des propos tenus.
Un reporter haï par ses confrères
Après
la publication de son livre sur la Silicon Valley, en 1998, le
journaliste Steven Brill avait estimé que Wolff avait "inventé ou
modifié les citations" de nombreux protagonistes, allant jusqu'à créer
un personnage composite imaginaire en synthétisant trois dirigeants
d'AOL… Il a aussi la réputation de "cramer" des sources qui pensaient
s'exprimer confidentiellement et retrouvent leurs propos cités mot à
mot, entre guillemets.
Autant dire que Wollf est cordialement haï
par la majorité de ses confrères et des personnages auxquels il
s'intéresse. Janice Min, la directrice de "Hollywood Reporter", se
souvient même de l'avoir entendu commenter d'un air gourmand une soirée à
laquelle il avait été invité : "Tout le monde me détestait". C'est
particulièrement vrai pour Rupert Murdoch, que Wolff a démoli dans une
biographie en 2008. Mais la même Janice Min est la première à témoigner
du professionnalisme de Wolf, et elle a authentifié un dialogue
surréaliste à propos de Trump, entre Bannon et Roger Ailes (alors patron
de "Fox News"), qui figure en bonne place dans "Fire and Fury".
Pour
cause : elle était présente à dîner, chez Michael Wolff. D'autres
patrons de presse, qui ont édité sa copie, vont dans le même sens: Wolff
est imparfait, mégalo, excessif et souvent antipathique, mais il n'est
pas manchot.
Le loup dans la bergerie
Comment
le Wolff s'est-il introduit dans la bergerie de la Maison-Blanche ?
C'est difficile à imaginer, tant le personnage évoque une grenade
dégoupillée. Mais justement : aussi bien Trump que Bannon ont un faible
pour les personnages déjantés, les pyromanes de l'establishment. Qui
plus est, Michael Wolff a su les caresser dans le sens du poil,
critiquant la meute anti-Trump des médias "normaux", allant jusqu'à se
fendre (en février) d'un portrait flatteur de Kellyanne Conway. Comme il
l'avoue lui-même, sans aucune vergogne : "J'ai certainement dit ce
qu'il fallait pour obtenir l'histoire" de ce qui se passait à la
Maison-Blanche.
Mais comment, dans ces conditions douteuses, son
récit a-t-il un tel impact ? Pourquoi la dénonciation d'un journaliste
"trash" et "bidon" par la Maison-Blanche n'a-t-elle pas réussi à
éteindre l'incendie ? Tout simple. D'abord, Michael Wollf se targue
d'avoir interviewé plus de 200 personnes et possède de nombreux
enregistrement de ses entretiens. Steve Bannon, comme tout le monde l'a
noté, n'a d'ailleurs pas démenti les propos qui lui était attribués.
Ensuite, la Maison-Blanche que décrit Wolff ressemble point par point,
anecdotes croustillantes en plus, à celle que découvre depuis des mois
la presse "sérieuse". Autrement dit, Wolff ne fait que mettre en scène,
sur le mode baroque, une réalité connue de tous.
"Open secret"
Le
problème, pour Donald Trump, est double. Le livre aurait de toute façon
fait scandale, quelle que soit la date de sa parution. Mais celle-ci
survient quelques jours après le tweet "Folamour" de Trump sur son "bouton nucléaire",
qui a relancé les conjectures sur sa santé mentale. L'image du
président, y compris chez certains de ses électeurs républicains, risque
d'en souffrir.
Deuxième danger : Michael Wolff fait voler en
éclat la fiction d'un entourage aveugle aux tares de Trump ; dans son
récit, tous confient qu'il "est comme un enfant" et "questionnent son
intelligence et son aptitude à exercer cette fonction". Ce jugement,
incroyablement humiliant, pour Trump, est désormais ce que l'on appelle,
en anglais, un "open secret" – un secret qui ne l'est plus pour
personne.
Philippe Boulet-Gercourt