Après les cas médiatisés de l'actrice Fan Bingbing et du
président d'Interpol, Meng Hongwei,
franceinfo a interrogé des
spécialistes du système judiciaire chinois et des victimes, dont
l'artiste Ai Weiwei, de ces enlèvements. Ils décrivent un système pensé
pour mater les opposants au régime.
Une grande actrice
chinoise qui n'apparaît plus en public pendant des mois, le président
d'Interpol qui ne donne plus de nouvelles... Ces dernières semaines, les
disparitions de Fan Bingbing et Meng Hongwei ont braqué les projecteurs sur les méthodes radicales de la Chine
pour régler les cas politiquement sensibles. Des procédés bien connus
des militants des droits de l'Homme et autres opposants du régime.
"Ce gouvernement autoritaire est au-dessus des lois et personne n'est en
sécurité dans ces conditions, qu'il soit un criminel ou un innocent.
Cela montre à quel point les autorités méprisent complètement la loi", réagit pour franceinfo Ai Weiwei.
L'artiste chinois, aujourd'hui réfugié à Berlin (Allemagne), est bien placé pour le savoir. Lui aussi a été "kidnappé" – personne n'est prévenu, aucun document n'est présenté à la victime et l'arrestation n'est pas reconnue officiellement –
par les autorités chinoises au printemps 2011. Pendant 81 jours, il a
été placé à l'isolement total, sous la surveillance permanente de
gardes, comme il le décrit dans le clip Dumbass ("crétin"). "C'est de la torture mentale. L'objectif est que vous abandonniez toute volonté de protéger vos droits et votre idéologie", poursuit-il. "C'est
juste vous et deux gardes, 24 heures sur 24. Ils vous fixent en
permanence et prennent des notes sur vos moindres faits et gestes",
précise à franceinfo le Suédois Peter Dahlin, directeur de l'ONG
Safeguard Defenders, l'un des rares étrangers à avoir subi ce
traitement, en 2016.
Coups, privation de sommeil et chaise du tigre
A
de rares exceptions près – citoyen étranger, personnalités ou cadres –,
la torture n'est pas seulement mentale. Teng Biao, un avocat et
militant des droits de l'Homme, a raconté à franceinfo sa disparition de
70 jours en 2011. Arrêté en pleine rue, il est embarqué dans une
voiture avec une cagoule sur la tête, direction un centre de détention. "Ils
m'ont ensuite privé de sommeil pendant plusieurs jours. Ils m'ont
obligé à m'asseoir par terre, face au mur, menottes aux poignets. Je
n'avais pas le droit de bouger sinon ils me frappaient. Je ne pouvais
pas écrire, lire ou communiquer avec un avocat. Il n'y avait aucune
interaction humaine", se souvient-il. Les rideaux et la fenêtre restent fermés, la lumière toujours allumée. "C'est vraiment dur cet isolement total. Vous pouvez facilement devenir fou", poursuit-il depuis les Etats-Unis où il a trouvé refuge en 2014.
Je me forçais à penser aux livres que j'avais lus ou à réciter les poèmes que je connaissais par cœur. Pendant cette période, j'inventais même des romans ou des pièces de théâtre dans ma tête.Teng Biaoà franceinfo
Auteur d'un recueil de témoignages sur ces disparitions forcées (The People's Republic of the Disappeared,
Safeguard Defenders, 2017), l'activiste américain Michael Caster, qui
travaille dans la même ONG que Peter Dahlin, confirme que la privation
de sommeil et les coups sont monnaie courante dans les prisons secrètes
chinoises. "Ils ont tendance à éviter de laisser trop de marques,
donc ils frappent plutôt au torse qu'au visage. Parfois, ils utilisent
des objets comme des bâtons électriques", développe-t-il, avant de décrire la "chaise du tigre" dans laquelle le détenu est parfois maintenu : "C'est
une chaise en métal, pensée pour être très inconfortable, avec des
anneaux pour attacher les bras et les jambes. Il y a même la possibilité
de vous attacher le cou."
"Cela vous donne l'impression que vous n'êtes personne"
L'objectif est de briser la personne détenue. "Ils
veulent que le prisonnier comprenne qu'il est emprisonné sans
protection de la loi, qu'il est complètement vulnérable. Ce sentiment de
vulnérabilité vous donne l'impression que vous n'êtes personne, que
vous pouvez disparaître à tout moment", témoigne Ai Weiwei. "Le
pire dans cette disparition, c'était de ne pas savoir combien de temps
j'allais être détenu et comment ils allaient me traiter dans les jours
suivants. C'est l'incertitude totale", complète Teng Biao.
Toutes
les tactiques utilisées visent à détruire n'importe quel esprit humain
fonctionnel. Preuve a été faite que c'est la méthode la plus efficace.
Ai Weiwei
à franceinfo
Pour
Nicholas Bequelin, directeur Asie de l'Est et du Sud-Est d'Amnesty
International, ce traitement, utilisé dans les cas politiquement
sensibles, est pire que la prison classique. "Les gens sont prêts à aller en prison pour leurs idées, cela peut être injuste et peu plaisant, mais c'est un cadre, analyse-t-il. La
disparition sans limite de temps, par des gens inconnus, sans aucun
espoir de se voir rendre justice, c’est très différent, c’est efficace
et c’est pour ça que le parti l'utilise."
© AP / SIPA
La vidéo de la confession forcée de Peter Dahlin a été diffusée sur la chaîne publique chinoise CCTV. (
Dans l'écrasante majorité des cas, la détention se termine en effet par des confessions forcées, plus ou moins mises en scène. "Les
questions et les réponses avaient été préparées pour moi, par écrit. Je
n'avais plus qu'à les jouer avec l'attitude appropriée. (...) C'était
du théâtre de propagande", se souvient Peter Dahlin, dont les "aveux" ont été diffusés sur la chaîne publique CCTV. "Quand
vous êtes kidnappé, torturé et que vous n'avez pas accès à un avocat,
c'est facile de vous briser jusqu'au point où vous acceptez de signer
une confession pour arrêter ces souffrances", constate Michael
Caster. Parfois la personne est jugée dans un procès joué d'avance.
Souvent elle renonce à ses activités militantes ; ou quitte le pays. "J'avais
peur d'être arrêté de nouveau donc, pendant quelques mois, je n'ai
écrit aucun article et ne me suis occupé d'aucun cas lié aux droits de
l'Homme", se souvient Teng Biao.
Un système inscrit dans la loi
Au-delà de la personne arrêtée, "imaginez l'impact sur sa famille, ses proches et ses collègues, poursuit Michael Caster. Cela envoie un signal à toute la société". Cela montre que "personne n'est en sécurité, même les stars de cinéma ou les hauts cadres du parti",
résume Teng Biao. Après plusieurs mois de disparition, Fan Bingbing a
présenté ses excuses début octobre pour sa fraude fiscale et a fait
allégeance au Parti communiste. "Sans les bonnes politiques du Parti et du pays, sans l'attention pleine d'amour des masses, il n'y aurait pas de Fan Bingbing",
a-t-elle écrit. Beaucoup prédisent le même sort à Meng Hongwei, accusé
de corruption par les autorités. Ce dernier cumulait en effet la
présidence d'Interpol avec les fonctions de vice-ministre de la sécurité
publique de la République populaire de Chine.
Meng Hongwei va avouer, peu importe si son crime est réel ou imaginaire. Le système est fait de telle sorte qu'il n'y a pas d'autre choix que d'avouer. C'est un peu orwellien.Peter Dahlinà franceinfo
La
pratique n'est pas nouvelle. Ai Weiwei assure par exemple qu'elle était
déjà utilisée à Yan'an, la base de la guerilla communiste menée par Mao
Zedong dans les années 1940. Teng Biao cite l'exemple du panchen-lama,
figure religieuse reconnue par le gouvernement tibétain en exil et
enlevé par Pékin en 1995. Mais la disparition forcée s'est
institutionnalisée ces dernières années. Extrajudiciaire auparavant, la
pratique a fait son entrée dans la loi en 2013, sous le nom de
"résidence surveillée dans un lieu désigné".
© NICHOLAS KAMM / AFP
L'avocat Teng Biao, le 18 septembre 2015 à Washington (Etats-Unis).
Un autre système, qui concerne les membres du Parti communiste et
tous ceux amenés à travailler avec l'Etat, a été inscrit dans la loi en
mars 2018. "C'est un pas très significatif qui reflète le fait que,
sous la présidence de Xi Jinping, la Chine effectue un retour vers la
politisation de la vie publique et vers une dictature basée sur
l’idéologie, cherchant la conformité politique et la loyauté de sa
population envers le parti et l’Etat", analyse Nicholas Bequelin.
Un retour en arrière par rapport aux concessions faites par Deng
Xiaoping, le père de l'ouverture économique chinoise, dans les années
1980.
Une pratique en expansion
S'il est impossible aujourd'hui d'obtenir des chiffres précis sur ces disparitions, Michael Caster pointe "le culot"
avec lequel le régime chinois utilise une méthode proscrite par le
droit international. Le pouvoir chinois n'a pas hésité à s'en prendre au
président d'Interpol, à une star mondialement connue et à des
ressortissants étrangers comme Peter Dahlin ou Gui Minhai. Ce dernier,
un éditeur hongkongais avec un passeport suédois, a même été enlevé en
Thaïlande. "Les autorités chinoises kidnappent des citoyens étrangers à l'étranger, c'est vraiment alarmant", pointe Teng Biao.
"Cela pourrait arriver à un homme d'affaires français. S'il offre par
exemple un pot-de-vin à un officiel, une pratique courante en Chine, il
peut disparaître", assure Peter Dahlin.
Nos interlocuteurs
soulignent aussi le sort des Ouïghours du Xinjiang, internés sans procès
dans des camps de rééducation. Aucun n'imagine que la situation va
s'améliorer dans les prochaines années. "La Chine a mis en place un système pour faire disparaître les gens sans recours légal", constate Peter Dahlin. Et de regretter que "la communauté internationale soit en grande partie silencieuse sur le sujet".

