
L'effondrement du pont sur la rivière "manyaï" et les conséquences
qui s'en sont suivies sont deux faits malheureux venus confirmer les
soupçons qui s'étaient déjà dessinés dans mon esprit, au travers d'une
enquête que j'ai commencé à mener voilà bientôt deux ans. Cet incident
de Matomb au départ anodin, a en tous cas démontré si besoin en était
encore combien le laxisme, les lenteurs administratives et pire les
négligences peuvent faire mal, très mal je veux dire. Précisons
toutefois que le fruit de cette recherche n'a pas pour objectif de
trouver des excuses à "Camrail" dont la responsabilité dans la
catastrophe du déraillement (sous réserve des enquêtes en cours) n'est
plus à démontrer. Cette publication est en vérité une simple démarche
visant à avoir des précisions et des réponses concrètes au sujet d'un
gigantesque projet de construction d'infrastructures routières dans
notre pays. Car toutes les tentatives visant à avoir ces éléments dans
les deux principaux ministères concernés se sont avérées vaines.
Tout commence en fait un certain vendredi 30 janvier 2015 au lieu dit
immeuble rose à Yaoundé abritant 4 ministères dont celui de l'Économie,
de la Planification et de l'Aménagement du territoire. Ce jour et en ces
lieux se tient la signature de contrat de deux accords de prêt d'un
montant global de 49,5 milliards de francs CFA dans le cadre de la
coopération Cameroun/États-Unis pour la construction de 55 ponts
métalliques en sections préfabriqués modulaires offerts au Cameroun.
Précisons que ce jour là lorsque je prends part à ce dénouement à priori
heureux d'un long processus de négociations et aujourd'hui d'avantage,
je n'ai pas non plus compris l'utilisation dans le même contrat de deux
expressions aux relents contradictoires: "accords de prêt" et "don",
passons! Rappelons aussi que le paraphe des documents s'est fait en
présence côté Camerounais, des ministres NGANOU DJOUMESSI et AMBA SALLA
respectivement du MINEPAT/MINTP et côté partenaires au développement de
l'ambassadeur des USA et du représentant de l'ambassadeur de France au
Cameroun.
Dans son allocution de circonstance, le Ministre des
travaux publics de l'époque ci devant maitre d'ouvrage dira que lesdits
ponts auront pour but de désenclaver plusieurs bassins de production du
pays. Il va mentionner que les ouvrages seront fabriqués par la société
ACROW Corporation-USA et installés par l'entreprise ELLIPSE PROJECT,
avec le concours des nationaux. Le MINEPAT pour sa part va émettre le
vœu ce vendredi là de voir la nouvelle technologie de fabrication des
modèles des ponts métalliques en sections préfabriqués modulaires
s'installer au Cameroun de manière définitive. Je vais apprendre aussi à
l'occasion que la construction de tous ces ouvrages est échelonnée dans
une durée de deux ans. Ça c'est pour le côté officiel. Mais
officieusement, je chercherais et obtiendrais la cartographie et le
tableau récapitulatif de cette demi centaine et plus de ponts. Je vais
alors découvrir que ceux ci sont disséminés dans l'ensemble des 10
régions, assurément equilibre régional oblige même si les quantités ne
sont pas réparties de manière égales.
Première curiosité, janvier
2016. Je suis en voyage dans mon village quelque part à l'est du pays.
Il s'agit en vérité d'un périple qui me conduira dans les 4 départements
de la région. À ma grande surprise, sur les 11 ponts prévus, aucun
n'est visible à aucun endroit. Je décide alors de prolonger mon séjour
qui au départ était prevu pour être un déplacement de détente pour se
transformer en un voyage professionnel sur fonds propres évidemment. De
mon enquête, il ressort qu'aucun pont n'a été construit depuis la date
de signature du contrat sur les rivières indiquées, mais que des
équipes de techniciens (de relevés topographiques) ont été à 3 sites
seulement pour des études, sur la rivière "Mbang" par exemple, dont la
longueur du pont prévu est de 22mètres. Sur les 8 autres, aucun
responsable local n'a entendu parler de ces ouvrages même sous forme de
rumeurs, pourtant la qualité de ceux existants présente un état de
détérioration très avancé. De retour de ce voyage, je décide d'étendre
mes recherches dans d'autres régions et départements. Le même constat de
l'inexistence de nouveaux ponts ou de ceux réhabilités se généralise,
notamment dans les départements du Nkam dans le Littoral, le Noun et le
Nde à l'Ouest, le Mayo Darle dans l'Adamaoua, l'Océan dans le Sud, le
Nyong et Kelle dans le centre, pour ne citer que ces cas là. Je précise
que dans l'impossibilité de faire le déplacement dans tous ces endroits,
j'ai personnellement joint par téléphone ou je suis allé à la rencontre
des magistrats municipaux, des parlementaires dans certains cas, ou
d'autres responsables administratifs pour vérification.
C'est
donc pendant que je continuais ces vérifications qu'est survenu
l'effondrement du pont sur la rivière "manyaï" la semaine dernière.
Deuxième curiosité, alors que le chef de terre de l'arrondissement
territorialement compétent soutient mordicus avoir prévenu qui de droit
(sa hierarchie) de l'état très défectueux de ce pont là en son temps,
celui-ci ne figure nulle part dans le tableau des 55 ponts métalliques.
Assez surprenant tout de même. D'où les nombreuses questions qui
taraudent mon esprit 6 jours après la situation malheureuse survenue
voilà bientôt une semaine, et après avoir essuyé plusieurs refus de non
recevoir dans les deux principaux départements ministériels sus-évoqués.
J'ai bon espoir que cette publication permettra donc enfin d'avoir des
réponses à mes interrogations, et partant des Camerounais. Sachant par
expérience que les gestionnaires de fonds font très attention aux sommes
d'argent issues du financement des USA, je balaie d'emblée
l'éventualité d'un probable détournement, mais je suis tout de même
curieux de savoir où en est on avec l'exécution de ce projet dont
l'importance n'est plus à démontrer.
Si je pars du principe que
les entreprises chargées de l'implémentation du projet étaient déjà
connues et que le délais était de deux ans, la question lancinante est
forcément celle de savoir comment comprendre que ne serait-ce que les
études dans la plupart des cas n'aient pas été mené 19 mois après la
signature des contrats? Pour le reste et en privilégiant l'hypothèse
simple des lenteurs administratives, il y'a lieux de se demander comment
pourrait-on justifier cet état de chose sachant dans quel état se
trouvent ces ouvrages vieux de plusieurs décennies pour ceux existants
et donc à réhabiliter, ou le niveau d'enclavement de nos contrées pour
ceux à construire nouvellement. En reconsidérant la confession de
l'autorité administrative dont dépendait le désormais tristement célèbre
pont de "manyaï", il est à se demander quels sont les critères qui ont
concouru au choix des 55 ponts métalliques? Et enfin, en s'appuyant
cette fois sur la pratique si fréquente dans notre pays, le retard
significatif qu'accuse ce projet ne serait-il pas tout simplement la
conséquence des batailles des élites pour les détournements de leurs
lieux initiaux pour leurs villages précis? Juste quelques hypothèses
dans ce contexte où le Cameroun semble avoir très mal à ses
infrastructures et pire à ses ponts

