John Fru Ndi, c’est fini. Au Cameroun, le n° 1
de l’opposition
passe la main. Vendredi dernier, son parti, le Social
Democratic Front (SDF) a désigné un quadra, le député bilingue Joshua
Osih, pour défendre ses couleurs à la présidentielle d’octobre prochain.
Quelles sont les ambitions de cet opérateur économique originaire du
sud-ouest anglophone ? En duplex de Douala, le député du SDF répond aux
questions de Christophe Boisbouvier.
A 49 ans, qu’est-ce qui vous pousse à présenter votre candidature ?
Joshua Osih : C’est
un long travail. J’ai commencé il y a près de 26 ans, 27 ans. Il était
nécessaire que notre parti présente une candidature jeune et une
candidature audacieuse, une candidature qui a la capacité de fédérer
pour amener une transition politique au Cameroun. Vous savez que depuis
1960, depuis l’indépendance de notre pays, on n’a jamais eu de
changement de régime, on n’a jamais eu de transition politique. Donc il
est important d’oser, de bousculer un peu la tradition dans le pays.
S’il n’y a pas une transition démocratique à la fin de l’année, le pays
risque de basculer dans une violence irréversible.
Depuis 1992, le Chairman John Fru Ndi a échoué à trois reprises. Qu’est-ce qui vous fait penser que vous ferez mieux que lui ?
En
1992, il a gagné l’élection présidentielle. Donc on essaie au moins de
faire aussi bien que lui. En 1992, on nous a arraché notre victoire et
je pense qu’aujourd’hui, nous travaillons sur ces scénarios-là pour tout
faire pour que cela n’arrive pas une deuxième fois. Je pense que les
Camerounais ont compris que c’est la dernière chance qu’on a pour
sauvegarder notre unité nationale et la paix qui nous est si chère.
Que
répondez-vous à ceux qui disent que le SDF est un parti régionaliste
qui ne pèse pas face à un parti national comme le Rassemblement
démocratique du peuple camerounais (RDPC) au pouvoir ?
Vous
avez vu le congrès du SDF, il y avait des délégués de toutes les dix
régions. Celui qui a été élu comme porte-drapeau du SDF ne vient pas de
la région du nord-ouest. Cela démontre à merveille que ce parti est un
parti national.
Vous n’êtes pas du Nord-Ouest, mais vous
êtes de la région limitrophe, le Sud-Ouest, l’autre région anglophone.
Est-ce que vous ne risquez pas d’être cantonné à cette région
justement ?
Mon père est originaire du Sud-Ouest. Je suis
député du Wouri, c’est dans le littoral ; je vis à Douala depuis 1988.
Je pense qu’aujourd’hui, la jeunesse camerounaise n’est pas une jeunesse
qui s’attache à des régions ou qui s’attache à des tribus. Il est vrai
que dans le Sud-Ouest et le Nord-Ouest, à cause de la tradition de la
politique anglo-saxonne, il est beaucoup plus facile d’implanter un
parti d’opposition comme le SDF que dans le reste du pays. Mais ce ne
sont pas les délégués du Nord-Ouest ou du Sud-Ouest qui m’ont élu, ce
sont les délégués de toutes les dix régions.
Vos
adversaires affirment que, comme votre mère est Suisse, vous avez eu un
passeport helvétique et que la double nationalité est interdite au
Cameroun…
Je suis Camerounais. C’est une insulte qu’on
fait à mon pays de croire qu’un député de la Nation aurait un autre
passeport. Je suis Camerounais, j’ai un passeport camerounais. Le fait
que ma mère est Suisse ne fait pas de moi un Suisse parce que j’ai
encore le droit de choisir la nationalité qui est la mienne. J’ai fait
mon choix et le choix c’est le Cameroun. J’ai décidé d’être Camerounais,
de rester Camerounais, j’aime profondément ce pays, j’y vis depuis
toujours. Le simple fait que je vis au Cameroun, au lieu de vivre dans
le pays d’origine de ma mère… Ma mère vit au Cameroun depuis 1966, cela
fait donc plus de 50 ans. Donc le simple fait de vivre ici devrait déjà
être indicatif à tous ceux qui veulent trouver des échappatoires, des
micro-problèmes pour essayer de m’empêcher de représenter le peuple
camerounais. J’ai un certificat de nationalité depuis toujours. J’ai été
élu deux fois sur la base de cette nationalité-là. Cela a été vérifié
par 180 députés. Donc je n’ai absolument aucun problème là-dessus.
Maintenant les Camerounais ne sont pas dupes. Puis ils auront le pouvoir
de choisir celui qu’ils veulent. En tout cas, cela m’a permis de
comprendre aussi que ma candidature fait problème au niveau du régime.
Et je pense que nous nous réjouissons aujourd’hui que le régime ait
besoin de distiller ce genre d’information parce que cela nous démontre
qu’ils sont paniqués et qu’ils ont peur de ma candidature. C’est pour
cela qu’ils doivent trouver des échappatoires pour essayer de me
bloquer.
Vous êtes aussi un opérateur économique de
Douala. Que répondez-vous aux députés du parti au pouvoir RDPC qui
disent qu’on ne peut pas être à la fois, comme vous, un dénonciateur de
ce que vous appelleriez « l’apartheid » au Cameroun et un homme d’affaires qui conclut des marchés publics avec l’Etat camerounais et la présidence camerounaise ?
Ce
sont des affirmations mensongères. Jamais de toute ma vie et de toute
la vie des entreprises, nous n’avons émargé de la dépense publique. Nous
n’avons jamais souscrit un marché public. Je n’ai jamais été payé par
l’Etat du Cameroun pour les activités commerciales que j’entreprends.
Donc ce sont des affirmations en dessous de la ceinture tout simplement
pour essayer, parce qu’on ne trouve pas d’autres moyens politiques, de
stopper la dynamique que nous avons créée. J’invite mes adversaires
politiques à venir me retrouver sur le terrain politique au lieu de
trouver des échappatoires en dessous de la ceinture. Je n’ai jamais
participé à un marché public quel qu’il soit.
Le congrès
du SDF, qui vous a élu la semaine dernière à Bamenda, s’est tenu sous la
menace des indépendantistes anglophones qui vous accusent de collaborer
à des élections perdues d’avance, et donc qui vous accusent de trahir
leur cause.
Nous ne faisons pas partie de cette cause-là.
Nous reconnaissons le fait que les Anglophones au Cameroun sont
marginalisés par ce régime. Nous reconnaissons que les Anglophones ont
réussi à s’organiser pour démontrer la marginalisation et que les
Anglophones ont un problème avec le contentieux historique de ce pays.
Nous reconnaissons le fait qu’il faut trouver une solution et nous ne
sommes pas dans l’agenda des sécessionnistes. Nous n’avons pas comme
ambition de scinder ce pays, mais plutôt de le réunifier à travers cette
élection. Et nous pensons que la meilleure chance passe nécessairement
par l’élection présidentielle où nous pourrons revisiter la forme de
l’Etat et la nature de l’Etat. Ces indépendantistes auraient plutôt
intérêt à ce qu’il y ait un leadership à Yaoundé avec qui ils peuvent
discuter, avec qui on peut régler une partie de leurs problèmes pour
pouvoir reconstruire la Nation qui est la nôtre.
Vous voulez dire qu’il y a un problème de leadership aujourd’hui ?
Il
y a un grave problème de leadership au Cameroun. Le Cameroun n’est
pratiquement plus dirigé. C’est pour cela que ça vole en éclats de
partout, dans le Nord, à l’Est, au Sud-Ouest, au Nord-Ouest. Si vous
avez un conflit aussi grave que celui qu’on a aujourd’hui entre des
séparatistes, qui sont des extrémistes du côté anglophone, et le régime
de Yaoundé, qui est aussi sur une position extrémiste, par rapport à
tous ceux comme moi qui pensent qu’on doit bâtir la Nation camerounaise,
il faut qu’il y ait des modérés qui arrivent au pouvoir pour pouvoir
réconcilier tous ces bords.
Mais quand vous parlez de « revisiter la forme de l’Etat », à quoi pensez-vous ?
Nous
pensons que la seule proposition qui peut être intéressante
aujourd’hui, c’est le fédéralisme. Nous sommes dans la décentralisation
depuis presque trente ans, cela ne marche pas. Le seul moment où il y a
eu des avancées politiques dans les libertés et autres, c’est quand nous
étions une fédération. Nous proposons une République fédérale.
Le
jour de votre congrès à Bamenda, les indépendantistes ont appelé les
habitants à observer une journée ville morte qui a été suivie. N’est-ce
pas la preuve que le SDF perd du terrain face aux indépendantistes ?
Nous
avons tenu un congrès ordinaire, et par la suite un congrès
extraordinaire sur trois jours à Bamenda, qui ont nécessité une
quinzaine de jours de préparation. D’autres partis politiques, notamment
celui au pouvoir, ont voulu tenir juste un meeting de trente minutes et
toute la ville était à feu et à sang. Je pense plutôt que ce que nous
avons fait est une démonstration que nous sommes proches des
populations. Vous savez aujourd’hui, il ne faut pas confondre entre le
respect des mots d’ordre et la peur. Il y a plutôt une psychose dans la
population aujourd’hui parce que l’armée n’arrive pas à se protéger
elle-même vu le nombre de victimes qu’elle a. Donc ce que j’ai constaté,
c’est que les populations avaient peur et c’était par simple peur qu’il
y avait quelques boutiques fermées et c’est surtout autour du lieu ou
du site de la maison du parti et du palais des congrès de Bamenda que
les boutiques étaient fermées. Mais dans le reste de la ville, les
boutiques étaient ouvertes.
Vous n’êtes pas le seul
candidat de l’opposition. Il y en a beaucoup d’autres et notamment
Maurice Kamto du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) et
Akere Muna de la Plateforme pour une nouvelle République. Est-ce que
dans une élection à un seul tour, vous n’êtes pas en train de disperser
les voix de l’opposition ?
En 1992, il y avait plusieurs
candidats aussi. Et le candidat du SDF qui était soutenu par plusieurs
autres partis politiques à l’époque était passé. Donc il y aura toujours
plusieurs candidats.
Maître Akere Muna dit que vous êtes son ami et que vous êtes son « petit frère », sous-entendu : c’est lui votre aîné…
Ça
fait 60 ans que les aînés dirigent ce pays et il est temps maintenant
que ceux qui travaillent et paient des impôts, la jeunesse de ce pays,
et qui peuvent porter des projets d’avenir, que ceux-là gouvernent ce
pays. Il a raison de rappeler à vos auditeurs que je suis son petit
frère. Et j’espère qu’il le pensera vraiment quand il faudra prendre la
décision de soutenir ma candidature. Maintenant, je le dis, nous n’en
avons pas parlé. On a encore du temps devant nous, on pourra en parler.
Et ce qui est important, c’est que j’aimerais bien que, si on en parle,
il se rappelle que je suis le petit frère. Il s’agit d’un changement
générationnel et que ce changement générationnel est aussi important que
la transition démocratique qu’on essaie de causer.

